Bonus : Livre II, chapitre 23

Bonus : Livre II, chapitre 23

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Je comprends vos inquiétudes, Monseigneur, mais vos objections sont vaines. Il est vrai qu’engager et former des dresseurs pour s’occuper des Crock’vies capturés lors des purges représente un certain coût. Cependant, nos prisons ne peuvent les accueillir ad vitam aeternam, et le projet d’esclavage élaboré durant le dernier Conseil ne verra pas le jour tant que ces chiens n’auront pas été matés – il en va de notre sécurité. Qui plus est, Sa Grâce a déjà donné son accord.

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Extrait d’une lettre du Général Iversen adressée au Consul Moen.

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L’humaine récupéra son linge et s’éloigna du lavoir sans une œillade pour les esclaves qui y officiaient. Soulagé, Aeven adressa une moue complice à son amie Hoela. Ses prunelles s’attardèrent ensuite sur le visage de leurs pairs avec attention.

Tous s’appliquaient à la tâche, récurant les vêtements de leurs maîtres et évitant les regards des quelques villageois qui traînaient dans le coin. Néanmoins, le pli soucieux de leurs lèvres trahissait leur tension, leur désir de parler. Comme lui, ils étaient préoccupés par les récentes nouvelles – et comme lui, ils n’osaient exprimer leurs doutes à voix haute de peur d’être entendus.

Aeven soupira ; l’un d’entre eux finirait par craquer, c’était une évidence. Dans un élan de courage, il choisit de leur faire gagner du temps.

— Vous pensez que les rumeurs sont vraies ? souffla-t-il.

— Il n’y a pas de rumeurs, rétorqua la vieille Madenn d’un ton neutre.

— Ton âge ne te permet peut-être plus de les percevoir…

— Mon ouïe est toujours aiguisée. Il n’y a pas de rumeurs, Aeven. Crois-moi, il en va de notre sécurité.

Le Lycanthus leva les yeux au ciel. Son statut l’entravait assez au quotidien, il ne l’empêcherait pas de partager ses craintes et espoirs avec les siens.

— Nous avons perdu notre sécurité bien avant d’être envoyés à Embrun. Il est trop tard pour s’en préoccuper.

— Si tu imagines que la situation n’est pas en mesure d’empirer, alors tu es un idiot, le rabroua Madenn.

Outré, Aeven s’apprêtait à répliquer lorsque Hoela intervint :

— Calmez-vous, tous les deux. Vos propriétaires vous disputent suffisamment ainsi, vous n’avez pas besoin d’en rajouter. Que nous le voulions ou non, les racontars existent. Les habitants n’ont plus qu’eux à la bouche.

— Tu as raison, admit-il. Pardonne mon insolence, Madenn. Si les événements m’usent les nerfs, ils ne me donnent pas le droit de te manquer de respect.

La captive ricana.

— Nous n’avons plus droit au respect depuis longtemps, mon petit… Quoi qu’il en soit, nous serions plus avisés de garder le silence, je persiste à le dire. Si les Hommes sont autorisés à spéculer sur ce qu’il s’est produit à Sablemer, nous y risquer ne nous apportera que des coups de fouet.

La tête penchée vers l’eau trouble de la lessive, Aeven sourit.

— Ton ouïe n’est pas mauvaise, en effet…

Madenn ne répondit pas.

— Donc, reprit-il, cette histoire est-elle vraie ou pas, d’après vous ?

Demeuré en retrait jusque-là, Nolan, nouveau venu au hameau à la suite d’un héritage auquel il appartenait, déclara :

— Nos bourreaux ne débattraient pas tant d’un problème qui n’a pas eu lieu. Si aucun drame n’était arrivé, que ce soit à Sablemer ou dans un État différent, la vérité aurait été rétablie. Je… j’ai surpris plusieurs versions dudit drame. L’une d’elles me paraît crédible.

— Laquelle ?

— Un massacre sur les quais des pêcheurs. On raconte qu’un groupe de Lycanthus libres a attaqué à l’aube, éliminé les travailleurs présents et rendu les poissons à la mer au nom de Seva.

— Tuer pour sauver des créatures probablement déjà mortes, nota Hoela avec dégoût. J’ignore pourquoi un tel récit a ta préférence.

— Parce qu’il est plausible ! Réfléchissez. Nos maîtres ne nous ressemblent pas. Nous ne mangeons pas de viande à moins d’y être obligés, mais c’est naturel pour eux, surtout dans les grandes villes. Freiner la production du poisson équivaut à une déclaration, à un message d’une immense ampleur : « Nous avons, sinon le pouvoir de vous affamer, celui de contrôler vos assiettes ! »

Aeven se mordit l’intérieur de la joue.

— Il s’agirait des prémices d’une guerre ? D’un soulèvement ?

— Eh oui, pourquoi pas ? La bravoure n’est pas un trait de caractère si rare. Il fallait bien qu’advienne un jour où les nôtres crieraient justice. Les loups ne sont pas dressables. Ils ne vivent pas en cage.

— Ils n’ôtent pas la vie non plus, rappela Hoela.

Nolan opina :

— D’ordinaire, certes, sauf que l’époque a changé. Il est parfois nécessaire de renoncer à ses convictions et à ses principes afin d’atteindre son but, peu importe les conséquences – il sera toujours temps de les affronter plus tard.

— Tu devrais avoir honte, siffla Madenn.

Nolan ne commenta pas son intervention, et un sentiment de tension les enveloppa. Une guerre déclenchée par les leurs serait un événement inédit ; un événement qu’il n’était pas aisé d’accepter.

Aeven se racla la gorge.

— Il s’est passé je ne sais quoi, je suis aussi de cet avis. Toutefois, je ne serais pas si catégorique, Nolan… Les humains sont prompts à nous accuser du moindre malheur. La tuerie, si c’en est une, n’est peut-être qu’une de leur querelle qui a mal tourné.

Hoela acquiesça d’un geste discret.

— Une part de moi aimerait que nos congénères se rebellent et que notre sort s’améliore, enchaîna Aeven, mais y croire est difficile. Les implications sont trop importantes et… des Lycanthus libres ? Il n’en existe plus, pas avec les purges. La Forêt n’est qu’un foyer sans âme à notre époque. Comment et où auraient-ils survécu ?

— Les idées ne manquent pas, répliqua Nolan. Les Trois Vierges, les cavernes en bordure de mer, les grottes de Roche-Haute…

Aeven grimaça.

— Les montagnes sont hostiles, y habiter est inenvisageable. Les cavernes dans les falaises ? Inondées par les marées. Quant aux grottes de Roche-Haute… Depuis que l’État a été créé et offert au Général Iversen, il engage des cartographes dans le but de tout répertorier. Il souhaite améliorer les lieux.

— Les dégrader, oui ! Il n’entend rien à l’harmonie de la nature.

— Là n’est pas la question, Nolan. Je t’explique juste que les nôtres n’auraient pas été en mesure de s’y dissimuler.

— Taisez-vous…, les implora Madenn.

Inquiet, Aeven tourna sa tête à droite, puis à gauche, mais personne ne s’était approché du lavoir.

— Votre ton est trop haut, ajouta la vieillarde. Désirez-vous qu’on vous remarque ?

— Nous nous sommes laissé emporter, excuse-nous. Mais qu’on y accorde du crédit ou pas, la possibilité d’une action menée au nom des Lycanthus a de quoi alimenter les discussions, tu n’es pas d’accord ?

— Ah ! Je suis trop âgée pour que ma condition s’améliore. Puis tu l’as dit toi-même, rien n’indique que nos frères soient impliqués.

Nolan émit un claquement de langue agacé.

— Oh, écoutez-vous, vous deux ! Vous avez peur d’espérer. Ou plutôt, peur d’être déçus si d’aventure vos espoirs se révélaient faux. L’existence de Lycanthus libres étonne et c’est bien normal. Pourtant, l’hypothèse n’est pas improbable. Les Hommes ne sont pas omniscients ; des esclaves ont sans doute réussi à fuir leurs maîtres au fil des années, comme notre prétendue meurtrière – il y a après tout plus de deux mois que les gardes ont perdu sa trace. L’instinct de survie réalise des miracles chez certaines personnes, se cacher devient alors un art. À mes yeux, l’incident de Sablemer prouve qu’une rébellion est concevable, qu’il est l’heure d’agir.

— Tu sembles tellement convaincu…, murmura Aeven sans masquer l’admiration qui pointait en lui.

Il aurait tout donné pour posséder l’assurance que la situation de son peuple évoluait !

— Je le suis. Regardez autour de vous, les amis : les villageois refusent d’en discuter en notre présence. Pourquoi, à votre avis, sinon parce qu’ils craignent que leurs révélations nous motivent ? Ils savent qui a semé le trouble dans les terres du sud. Les rumeurs vont enfler, je le devine, oui. D’autres vont nous parvenir. Nous sommes au début de quelque chose.

— Pourvu que ce quelque chose nous soit bénéfique. Je…

— Silence, ordonna soudain Hoela. On vient vers nous.

Tous se turent dans la seconde.

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J’espère que ce petit bonus vous aura plus !

A la semaine prochaine, pour retrouver Kaliska dans un dernier chapitre bonus 🙂

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