BONUS : Livre II, chapitre 24

BONUS : Livre II, chapitre 24

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Je crains que ce patient ne soit un cas désespéré. Depuis qu’il a été retrouvé, le cartographe prénommé Ivar oscille entre crise de panique et état léthargique. Lors de nos entretiens, il ne cesse d’affirmer avoir été sauvagement attaqué par le fantôme d’un Crock’vie et son loup géant. Il m’est impossible de lui tirer d’autres paroles.

L’admettre m’attriste, hélas, je ne peux plus rien pour lui. Aussi vous prierais-je de prendre ma demande en considération et de l’accepter dans votre établissement où il a, selon moi, toute sa place.

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Rapport d’un soigneur de Sablemer.

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La porte principale de Vent-Nouveau se tenait devant Kaliska, gardée par deux cerbères lourdement armés. Son souffle court lui meurtrissait la gorge… Les marchands qui cherchaient à entrer dans la ville se faisaient tous arrêter le temps que leur cargaison soit inspectée.

La peur lui fouailla les entrailles. Serait-elle interpellée si elle essayait à son tour de traverser le passage ? Hmm… Elle ne transportait rien hormis les habits qu’elle portait – tous offerts par Sigrun –, néanmoins, les soldats étaient en droit de l’interroger sur son arrivée. Et s’ils notaient ses yeux jaunes ou ses pieds non chaussés, elle était finie.

L’envie de rebrousser chemin lui effleura l’esprit. Elle la chassa d’un geste nerveux. Elle ne pouvait pas renoncer, pas après s’être enfuie de la Forêt en rusant pour ne plus être enfermée, pas après être parvenue jusqu’ici. La capitale de Roche-Haute, le lieu de résidence du Consul Iversen, était enfin à quelques mètres d’elle ; le meurtrier d’Aanor et de sa culture était tout proche. Faillir était impensable, Kaliska ne se le permettrait pas.

Elle scruta la file de badauds désireux de pénétrer dans l’enceinte de Vent-Nouveau, se demanda dans quel groupe il était le plus judicieux de s’immiscer. Une femme entourée se remarquerait moins qu’une femme seule – elle avait perdu tant de temps à traverser les autres cités et hameaux de l’État à cause de cela ! Progresser en forêt était aisé, mais évoluer au milieu des constructions humaines signifiait s’exposer à l’intérêt des habitants…

Kaliska se crispa ; ses doigts resserrèrent les pans de sa cape contre elle, puis en ajustèrent la capuche pour la protéger de la bruine comme des curieux. Elle vérifia aussi que sa robe tombait au sol et remercia en silence Sigrun de l’avoir forcée à conserver les vêtements de sa belle-sœur. L’heure de se mêler à la foule était arrivée.

Nerveuse, Kaliska se plaça derrière une famille de paysans. Pourvu que les gardes les imaginent ensemble !  Les battements de son cœur s’accélèrent. Elle joua sur sa respiration dans l’espoir de les apaiser et dirigea son regard sur la route ; personne ne devait le voir. Si elle maîtrisait son attitude et ses mouvements, sa tête baissée deviendrait un signe de timidité.

Kaliska avança au rythme de ses « proches » et se répéta mentalement qu’elle réussirait à franchir l’enceinte. Sa progression était lente, usante pour ses nerfs déjà maltraités. Des semaines durant, elle avait envisagé le moment où elle se tiendrait en face d’Iversen et lui ôterait la vie. Désormais, cet instant approchait.

Son estomac s’alourdit d’un poids. Elle avait beau avoir pris sa décision et être convaincue de son utilité, détester le Consul et ce qu’il représentait, l’acte qu’elle s’apprêtait à commettre était une insulte au don de la Déesse : elle renoncerait au droit d’être brûlée à son trépas afin d’expier son crime.

Un soupir lui échappa. Malgré ses efforts, elle ne s’était pas encore assez endurcie, la perspective d’enfreindre ses principes l’angoissait. Hélas, elle n’avait pas le choix. La mort de l’ancien Général était un mal nécessaire ; un mal qui libérerait son peuple de la peur et le pousserait enfin à agir.

Une main la frappa dans le dos : un écart s’était créé entre la fratrie et elle. Kaliska se morigéna tout en le comblant à l’aide de plusieurs pas précipités.

La porte de Vent-Nouveau n’était plus très loin. Elle risqua une œillade dans sa direction et inspira un grand coup. La panique tentait de l’enserrer, de lui faire perdre ses moyens, mais elle s’interdit de lui céder du terrain. Elle avait échappé aux soldats à Embrun, pourquoi ne passerait-elle pas sous le nez de ceux-ci ? Comme le lui avait déclaré Sigrun, nul ne prêtait attention à une roturière tant qu’elle demeurait à sa place. Il lui suffisait de jouer son rôle.

— Toi ! Arrête-toi, ordonna soudain l’une des deux sentinelles d’une voix forte.

Kaliska sursauta ; cependant, l’homme ne s’adressait pas à elle. Son index désignait un esclave à quelques mètres.

Nerveuse, elle tendit l’oreille.

— Ton maître est-il présent ?

Une dame vêtue d’une robe vert amande et d’un manteau de la même teinte leva les yeux.

— Il appartient à mon époux, qui nous rejoindra plus tard. Nous rendons visite à ma cousine, Marte Strand.

— Parfait. Mes hommages à votre cousine, Madame. Je vous souhaite un bon séjour à Vent-Nouveau.

Elle acquiesça d’un geste élégant, puis le dépassa. Le captif qui l’accompagnait voulut l’imiter, mais il en fut empêché.

— Attends. Tes mains ?

La femme se retourna et siffla d’ennui avant de l’encourager à obéir. Il offrit ses paumes à l’individu en faction, qui vérifia ses entraves avec un soin méticuleux.

— Rien à signaler. Circule maintenant, tu bloques le passage !

La gorge de Kaliska se serra tandis que l’esclave s’éloignait. À l’instar des derniers endroits qu’elle avait traversés, la sécurité de la capitale semblait avoir été renforcée…

La méfiance entretenue envers les Lycanthus croissait de jour en jour. Contrôler l’identité des siens était une précaution courante, qu’elle avait connue à Embrun. Toutefois, personne n’avait jamais accordé plus d’une œillade à ses gants du temps où elle les portait – les voir suffisait à rassurer les autorités.

Elle se mordit la langue. L’excès de zèle actuel n’avait à son sens qu’une explication : elle assistait aux premières conséquences visibles de l’attentat de Sablemer. Seule l’idée d’un groupe vengeur de Lycanthus était ainsi en mesure d’alarmer les Hommes, de les pousser à adopter une surveillance plus étroite vis-à-vis des siens.

Un léger souffle se faufila hors des lèvres de Kaliska. Sa lente pérégrination jusqu’à Vent-Nouveau avait au moins eu le mérite de lui donner l’occasion d’écouter moult conversations sur le drame advenu. Certaines versions surprises au détour d’une ruelle étaient fantaisistes ou improbables. Néanmoins, d’autres lui avaient permis de dégager des éléments intéressants, comme la présence d’un être surnommé le Loup Gris sur les lieux du crime.

Le visage de Laegh, encadré par sa longue chevelure argentée, lui apparut en esprit. Il s’agissait de lui ! Oui, même si elle n’avait pas les moyens de le vérifier, il était à l’origine de la nervosité des humains, elle en mettrait sa main à couper – il avait après tout promis d’intervenir au nom des leurs. La raison de sa venue en bord de mer demeurait obscure. En revanche, il ne s’arrêterait pas là.

La famille qu’elle talonnait parvint à hauteur des gardes. Kaliska balaya ses réflexions et se rapprocha encore de ses membres, de manière à paraître des leurs sans éveiller leurs soupçons. Les pupilles fixées sur le sol en pierre, elle marcha à leur suite et maudit l’accélération effrénée de son pouls – ils devaient s’entendre à des kilomètres à la ronde !

Elle franchit la porte.

Ses jambes commencèrent à trembler. Sa respiration, retenue malgré elle, s’emballa.

Elle avait réussi. Grande Déesse, elle était entrée… Son identité n’avait pas été décelée, sa couverture fonctionnait.

Fébrile, Kaliska poursuivit sa progression sur une dizaine de mètres, puis s’appuya contre un pilier. Là, tandis que la pression sur ses épaules s’envolait, elle se retrouva obligée de refréner son envie de rire. Dire qu’elle avait passé des nuits et des nuits à cauchemarder, persuadée qu’elle n’arriverait pas jusque-là vivante…

Un soupir de soulagement lui échappa. À l’exception de l’assassinat qu’elle avait l’intention de commettre, le plus dur était dorénavant derrière elle. Son errance s’achevait. Iversen était ici, quelque part parmi les édifices ; il ne lui restait plus qu’à se fondre dans la masse et à le localiser.

Kaliska tira davantage sur sa capuche pour recouvrir son visage d’ombre et s’autorisa à relever les yeux.

L’effervescence qui régnait autour d’elle doucha son contentement.

La route qui l’avait amenée sur place se séparait plus loin en une multitude de voies, chacune empruntée par nombre de messieurs et dames, esclaves, marchands, manants et mendiantes ou Voluptueuses. Des habitations de tailles et matériaux différents se côtoyaient, entrecoupées d’échoppes dont elle n’avait même pas une fois entendu les noms auparavant. Fier et scrutateur, le clocher de la chapelle du Père émergeait de l’amas formé. Voitures attachées à un ou deux chevaux ainsi que charrettes tractées par des bœufs se mélangeaient, leur conducteur respectif incendiant les garnements qui couraient au-devant des animaux.

Quelle que soit la direction où se portait son regard, tout n’était que bruits, odeurs et agitation.

Soudain perdue, Kaliska observa tour à tour les rues qui s’offraient à elle. Laquelle la mènerait au Consul ? Comment choisir ? Ses dents se serrèrent ; elle avait omis un pan entier de son objectif. Tellement obnubilée par son désir de tuer l’ancien Général et effrayée à l’idée de ne pas l’atteindre, elle n’avait pas songé à un moyen de le localiser sitôt Vent-Nouveau gagné…

Son manque d’organisation lui arracha une grimace. Une pointe d’angoisse lui grignota le cœur, mais elle s’efforça de la réduire au silence. S’affoler était vain, il lui fallait plutôt réfléchir à une solution. Elle n’était pas au courant du lieu où vivait sa cible ? Soit, elle n’avait qu’à le découvrir. Un Consul était une personnalité célèbre : son nom alimentait forcément certaines discussions. Il ne tenait qu’à elle d’être vigilante.

Elle se concentra sur les alentours. Une flopée d’informations, confuses et mélangées, la percuta. Cependant, en partie effacé par le tumulte ambiant, il lui sembla distinguer au loin l’écho des cris de vendeurs qui cherchaient à attirer le chaland.

Si elle ne se fourvoyait pas, elle avait affaire à un marché.

Un sourire gagna ses lèvres. Kaliska ne connaissait pas de meilleur endroit pour commencer son enquête.

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Les étals étaient divers et variés. Des fruits et légumes cultivés à Verteaux au bétail élevé à Valgris en passant par les articles des artisans de Roche-Haute ou d’ailleurs, le commerce se révélait florissant.

Isolée au milieu des promeneurs, Kaliska détaillait chaque chose avec une attention mêlée de consternation. Elle avait naguère eu l’occasion de participer à deux ou trois marchés en compagnie de Leif, mais celui-ci était si vaste, si cossu… De mémoire, elle n’avait jamais vu autant d’éléments rassemblés dans un même lieu. Tout paraissait conçu afin de rappeler les différences qui existaient entre les amoncellements de petits patelins sans fortune et les villes. Là où ailleurs certains peinaient à payer de quoi nourrir leur famille, d’autres ici ne savaient de quelle façon dépenser leurs précieuses pièces. Devait-on préférer un type d’étoffe en particulier ? Tel objet inutile mettrait-il un intérieur en valeur ? Un chapeau éclipserait-il les damoiselles concurrentes lors d’un prochain pique-nique ?

Un rictus tordit sa bouche. S’il apparaissait par moments des personnes à la richesse moindre dans la foule, les femmes s’effaçant sous des mètres des tissus soyeux et les hommes à l’allure importante les balayaient aussitôt de sa mémoire. Le sentiment d’être intruse, égarée dans un monde qui n’était pas le sien, l’envahissait.

Elle était une Lycanthus – une esclave en fuite, de surcroît ! –, elle n’avait rien à faire parmi ces gens. Même la poignée de captifs qui servaient les clients ou transportaient les achats de leurs maîtres et maîtresses étaient plus légitimes qu’elle. Un doute sur son identité, un seul, et elle se retrouverait piégée comme un rat.

Ses mains devinrent moites. Consciente qu’il lui fallait empêcher la peur de la submerger, Kaliska se morigéna, puis s’exhorta au calme. S’affoler était la meilleure façon de se trahir. Elle avait survécu à une accusation de meurtre, abandonné un sanctuaire, traversé la Forêt et une partie de Roche-Haute, franchi la porte de Vent-Nouveau… Surmonter l’émoi apporté par la découverte d’une capitale était à sa portée !

Avec lenteur, Kaliska inspira. Paix et contrôle. Dès qu’elle aurait appris où vivait Iversen, plus rien ne l’obligerait à fréquenter des humains de près. Elle dénicherait une cachette, fomenterait un plan, puis agirait dans l’ombre, en menace invisible, et admirerait le bourreau de son peuple mourir.

La perspective la ragaillardit. D’une démarche qu’elle voulut sûre, Kaliska poursuivit sa progression entre les échoppes et tendit l’oreille dans l’espoir de capter une conversation intéressante. Hélas, le brouhaha ambiant noyait les voix de chacun. Les bribes que son ouïe perçut se révélèrent décousues, sans véritable sens.

Kaliska fut contrainte de se rendre à l’évidence : son entreprise serait laborieuse. Frustrée, elle se retint de taper du pied. Après des semaines à essayer de rejoindre Vent-Nouveau, l’impatience la tenaillait ; constater qu’un travail de longue haleine allait être nécessaire pour approcher le Consul, surtout si elle désirait conserver sa discrétion, l’agaçait. Sa volonté d’en finir grandissait de jour en jour, alimentée par le souhait de se débarrasser du feu haineux qui la consumait.

Son ventre émit un gargouillement. Tirée de ses pensées, elle chercha à se rappeler à quand remontait son dernier repas. Elle possédait un peu d’argent, dérobé à son arrivée dans l’État, mais elle n’osait pas le sortir… Et si quelqu’un croisait son regard au moment où elle payait ?

D’un grondement, son ventre se manifesta de nouveau. Elle avait faim, inutile de le nier. Ses tentatives de le dissimuler sous son besoin d’actions ne dupait que son esprit, pas son estomac.

Ses dents malmenèrent sa langue. Le marché avait certes été une erreur pour obtenir des renseignements, néanmoins, puisqu’elle était sur place, il serait idiot de se priver d’acheter de quoi manger.

Les paupières à moitié baissées par précaution, elle se dirigea vers un marchand de fruits et légumes sans relever la tête. Les framboises mûres la firent saliver. Quant aux féculents présentés, ils lui apportèrent des idées de plats chauds impossibles à réaliser pour l’heure. Il était si simple d’être citoyenne et de rentrer cuisiner chez soi…

— Je vous sers, madame ?

Vu l’ombre projetée sur ce qu’elle regardait, le vendeur se tenait devant elle et ses paroles lui étaient adressées.

— Je vais prendre une poignée de vos framboises. Ainsi qu’une pomme, s’il vous plaît.

Il s’activa.

— Sacré temps, hein ?

Elle saisit qu’il l’évoquait à cause de sa capuche et acquiesça.

— Il force les femmes à protéger leur coiffure, quel dommage ! Les malchanceux dans mon genre sont privés de votre beauté.

Elle déglutit. Prononcée avec un accent suppliant, la phrase ressemblait davantage à une demande qu’à un commentaire.

— Combien vous dois-je ? questionna-t-elle, neutre.

— Les trois quarts de mon tarif habituel si vous m’offrez un sourire. Personne ne devrait être obligé de masquer son visage, d’autant plus lorsqu’il possède une voix si douce que ses traits ne peuvent que l’être également.

— Je suis persuadée que vous ne manquerez pas de jolis minois à contempler. Le montant, je vous prie.

Son ton ne chevrota pas et elle s’en félicita. Garder son sang-froid était essentiel.

Son interlocuteur émit un claquement de langue agacé.

— La timidité ne vous va pas, madame. Me priverez-vous de ce plaisir ? Vous montrerez-vous cruelle à ce point ?

Le bruit des discussions qui les entourait s’amoindrit, et pour cause : les supplications du légumier leur avaient attiré l’attention de plusieurs promeneurs.

L’angoisse étreignit Kaliska. Accepter la requête équivaudrait à se passer elle-même la corde au cou, mais s’entêter la transformerait en objet de curiosité, voire d’opprobre, car les habits du marchand – plus raffinés que les siens – lui prouvaient que son rang était supérieur. Les chances qu’une fille vêtue pauvrement lui ait déjà opposé un refus étaient minces.

— Un sourire, un seul…

Elle recula d’un pas, réfléchit à un moyen de s’en sortir. Hélas, tout ce qui lui vint à l’esprit fut la conviction qu’un piège se refermait sur elle de manière inexorable.

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Et voilà… Cette fois, c’est officiel : nous sommes arrivés à la fin de la publication en ligne des Enfants de la Déesse. Déjà !

Avec un Livre entier et deux chapitres bonus, j’espère que vous aurez eu le temps d’apprécier cette histoire 🙂

Un tout tout grand merci à ceux et celles qui l’ont suivie semaine après semaine. Et pour les autres, pas d’inquiétudes : les chapitres resteront disponibles en ligne jusque fin mai !

Ensuite, pour redécouvrir le Livre I et découvrir la suite, il faudra attendre le bel intégral broché de 800 pages des Enfants de la Déesse.

Rendez-vous en août 😀

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