Chapitre 15

Chapitre 15

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Être Ministre signifie être l’homme le plus puissant d’Escarpe, détenir l’autorité suprême. Hélas, le protocole et les règles établies sont si complexes que, parfois, cela signifie aussi être l’homme avec la marge de manœuvre la plus réduite des cinq États…

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Journal de Téodor Ellingsen.

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Un poing s’abattit sur l’oreiller, qui s’aplatit sous la force de l’impact. Ellingsen souffla sa frustration, puis déglutit quand Ingrid remua entre leurs draps et ancra son regard dans le sien ; soulignés par la faible lueur qui éclairait la chambre par-delà la fenêtre, de l’irritation et de l’amusement entremêlés pétillaient dans les pupilles de sa femme.

Il se redressa en position assise et murmura :

— Excuse-moi, je n’avais pas l’intention de te réveiller. Je suis juste…

— Oh détrompe-toi, rétorqua-t-elle d’un ton narquois, ton agression envers nos coussins ne m’a pas éveillée. Je le suis depuis… hmm… au moins une heure ! Lorsque tu as commencé à te tourner et à te retourner dans tous les sens.

Penaud, Ellingsen se tassa sur lui-même, mais Ingrid glissa vers lui. Ses cheveux chatouillèrent son épiderme lorsqu’elle se blottit contre son torse.

— Quel est le souci, Téodor ?

Il la serra dans ses bras, embrassa le haut de son crâne.

— Rien d’important.

— Pourtant, tu es contrarié…

Avant qu’il n’ait le loisir de protester, Ingrid ajouta :

— Et n’essaie pas de me mentir, ton agitation te trahit. En plus, tu ne dormiras pas le cœur lourd.

— Tu me connais trop bien, chuchota-t-il avec tendresse.

La remarque lui valut un sourire.

— Alors ? Tu souhaites en parler ?

— Il s’agit de la Forêt…

— Ton projet de l’annexer aux États ?

— Il y a deux semaines, j’ai ordonné à Valter de convoquer le Conseil. Comme les expéditions sur place n’ont rien donné, j’ai pensé qu’il était l’heure de démystifier les lieux en les proclamant nôtres.

Ingrid opina.

— Excellente initiative. Mon père croyait aux fantôme : à ses yeux, ils tiraient leurs pouvoirs de la crainte qu’ils inspiraient. Ne plus éprouver de peur à leur égard leur ôtait tout champ d’action et les contraignait à fuir.

Les doigts d’Ellingsen caressèrent la peau de son dos.

— Voilà enfin une superstition sensée…

Il fut gratifié d’un baiser sur sa clavicule.

— Et donc ? Valter ?

— Conformément à mes instructions, il s’est arrangé pour que quatre missives soient écrites et partent chez les Consuls – les rédiger n’était pas son rôle, m’assister l’occupe suffisamment.

— Je l’imagine, en effet. Je peine toutefois à cerner ce qui t’ennuie autant.

— J’y viens. Ne voyant pas la moindre réponse arriver, Valter, en homme consciencieux, est allé interroger les individus chargés desdites missives. Devine la suite…

— Ils ont oublié de les envoyer ?

Les poings d’Ellingsen se contractèrent.

— Pire. Elles n’existent pas encore !

— Ils t’ont désobéi ? hoqueta Ingrid.

— Délibérément. Il y aura sanction, mais j’hésite toujours sur sa nature. Un mal qui n’en est pas un, puisque l’attente les oblige à cogiter.

Elle acquiesça.

— Même nos esclaves ne sont pas si dissipés, commenta-t-elle.

— Eux ne sont pas endoctrinés par le protocole. Les fautifs se sont défendus devant Valter. Les messages étaient apparemment impossibles à formuler sans un courrier de politesse préalable, histoire de s’informer des disponibilités de chaque Consul. Chose que je désirais éviter pour des pertes de temps évidentes.

— Les incapables ont aggravé le problème.

Ellingsen approuva d’un geste sec.

— J’étais si bouleversé par l’annonce de Valter… Je n’ai songé qu’aux représailles qu’ils méritaient. Les lettres ne sont toujours pas rédigées. Je ne suis qu’un abruti !

— Pas du tout, le rassura Ingrid en pressant sa main dans la sienne. Je sais combien l’annexion de l’ancienne terre des Lycanthus te tient à cœur. La trahison dont tu as été victime te remue, c’est normal.

— J’ai l’impression d’avoir été bafoué, éructa-t-il.

La nausée le menaça. Il s’énervait trop, mais c’était plus fort que lui. La nouvelle l’avait plongé dans une rage telle qu’il peinait à la contrôler. Comment était-il censé remplir ses fonctions de Ministre si ses propres serviteurs lui mettaient des bâtons dans les roues ?

— Calme-toi, Téodor, tu vas réveiller les jumeaux.

Ellingsen jeta une œillade au mur séparant leurs chambres, puis s’excusa. Il devait se tempérer. La colère ne l’aiderait pas à régler la situation ; elle le pousserait au contraire à prendre de mauvaises décisions.

— En outre, enchaîna Ingrid, la solution est simple.

Sa bouche s’arrondit.

— Simple ?

— Punis les traîtres comme bon te semblera et écris toi-même aux Consuls, déclara-t-elle.

Ellingsen la dévisagea avec consternation.

— Je n’aurais jamais envisagé que tu me conseillerais d’effectuer moi-même une telle besogne !

Ingrid lui pinça la peau du bras sans méchanceté.

— Ne sois pas moqueur. L’écriture est un art noble ainsi qu’un recours efficace à tes ennuis du moment.

Rasséréné par sa voix confiante, il lui offrit un sourire complice.

— Toi, tu as une idée en tête…

— Dis-moi, chanta Ingrid, quel est le blâme qui t’est le plus souvent adressé ?

— Un certain laxisme, voire un manque d’actions. De ne pas être à la hauteur de l’autorité qu’exerçait mon père.

Ellingsen ne réussit pas à s’empêcher de lever les yeux au ciel. Lui reprocher ce pour quoi on l’entravait était un non-sens aberrant. Si les multiples règles qui entouraient sa fonction ne le freinaient pas, il aurait déjà accompli des merveilles !

Une caresse volubile le ramena à l’instant présent.

— Ne comprends-tu pas où je souhaite en venir ? En formulant et expédiant les convocations aux Consuls, tu progresseras vers ton but et prouveras par la même occasion ta propension à agir lorsque cela est nécessaire. Tu affermiras ta volonté, montreras que tu es le digne successeur de Voitto Ellingsen. Ne m’as-tu pas raconté avec plaisir les rares fois où il a eu un coup d’avance sur ses gens ? Fais-en tout autant. N’en prends pas l’habitude afin de ne pas t’attirer leurs foudres, mais signifie-leur que tu attends d’eux obéissance et respect.

Les coins des lèvres d’Ellingsen se rehaussèrent. D’un mouvement vif, il attrapa Ingrid par les épaules, puis lui baisa tour à tour les deux joues.

— Tu es un génie !

— Ravie que tu l’admettes, plaisanta-t-elle sans s’offusquer de sa brusquerie.

— J’aurais dû y penser plus tôt au lieu de me lamenter sur les obstacles dressés devant moi. Tu as entièrement raison : qui d’autre a le pouvoir de les contourner si ce n’est moi ?

Enchantée par sa bonne humeur recouvrée, son épouse sursauta néanmoins lorsqu’il s’extirpa de leurs couvertures.

— Téodor ? Où vas-tu ?

— À mon cabinet, pardi ! J’ai des invitations à rédiger, des invitations impossibles à décliner.

— Maintenant ? Au beau milieu de la nuit ?

Ellingsen enfila chausse et chemise, habilla ses pieds.

— Je n’ai que trop attendu. Imaginer la tête de mes opposants lorsqu’ils apprendront au petit matin qu’ils n’ont plus aucun moyen de me nuire m’aidera à dormir comme un nourrisson !

Accompagné du rire d’Ingrid, il sortit ensuite de la pièce à pas précipités.

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Je suis tellement ravie de vous retrouver chapitre après chapitre <3

La semaine prochaine, nous retrouverons Kaliska et Deirdre… en désaccord !

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