Chapitre 16

Chapitre 16

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La Grande Meute est une chose inédite, une famille d’une taille jamais vue dans toute l’histoire des meutes Lycanthus ; elle possède un fonctionnement entièrement nouveau pour la plupart d’entre nous, miraculés des purges. Toutefois, elle est aussi belle et emplie d’espoirs que nécessaire pour nous… Vivre dans le respect de nos traditions et pratiquer nos croyances dans l’insouciance ne nous est plus permis. Aujourd’hui, nous devons nous cacher. Aujourd’hui, nous devons survivre.

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Histoire de la Grande Meute, racontée par Wynfor.

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— Il faut agir. Agir est essentiel ! Prétendre être morts, jouer aux fantômes, ce n’est pas une solution : c’est une illusion de sécurité éphémère, un mirage à même de se briser au plus petit souffle de vent… Ne fermez pas les yeux, osez regarder la vérité en face. Montrez que le courage de vos ancêtres et la férocité des loups géants n’ont pas disparu ! Au fond de vous, vous le savez. Les Hommes sont des créatures meurtrières, avides et irrationnelles. Ils n’arrêteront jamais de nous traquer, de nous asservir, de meurtrir nos corps et nos âmes. Ils ne comprennent qu’un seul langage, celui de la force, et aspirent à nous dresser ! Nous n’avons pas le choix… nous devons leur répondre d’une manière similaire. Nous devons anticiper et donner l’assaut pour libérer nos frères et sœurs. Pour nous libérer. À moins de l’imposer et de la contrôler, la cohabitation ne se fera pas. Il ne tient qu’à nous de prendre notre destin en main, mais tant que la Grande Meute ne le saisira pas, la situation ne sera pas près de changer.

Assise sur une branche large, Kaliska observa les réactions que le discours de Laegh provoquait chez ses partisans. À l’instar de Jac, la plupart l’approuvaient – en témoignaient leurs gestes. Néanmoins, certains semblaient indécis. L’entièreté de leur mode de vie était remise en cause et ils espéraient sans doute qu’un affrontement ne serait pas nécessaire.

Un soupir lui échappa. Tout en jugeant les paroles de Laegh sensées – Kaliska avait eu plus que le temps de réfléchir à ses mots après leur conversation sur le toit –, une partie d’elle partageait leur opinion… S’il y avait une chose que Leif lui avait enseignée, c’était que la violence engendrait la violence et que nombre de guerres se menaient dans l’ombre. Un changement était crucial mais, malgré son désir de voir la justice s’abattre sur leurs bourreaux pour que leurs actes soient punis, le souvenir du défunt l’encourageait à prôner des moyens pacifistes, des solutions qui aideraient les consciences à évoluer en douceur et amélioreraient le sort des leurs. Les humains les confondaient déjà avec des monstres ; adopter une tactique offensive les conforterait dans leur avis et légitimerait leur horrible politique.

Cette certitude, augmentée par l’affection qu’elle avait éprouvée envers Leif, empêchait Kaliska de se rallier à Laegh. Le passage à l’action qu’il défendait la gênait, elle ne pouvait pas s’installer au milieu de son auditoire. Pour autant, elle ne le condamnait pas car, à l’inverse de Wynfor, elle avait appris à le connaître et à l’apprécier depuis leur discussion. Elle avait cherché à découvrir ses motivations.

Laegh était loin d’être mauvais. Sa haine envers leurs envahisseurs, bien présente, ne lui dictait pas ses propos comme qu’elle l’avait d’abord cru. Il n’était ni un dangereux aveugle, ni une tête brûlée, ni un opportuniste. En se rapprochant de lui au fil des jours, en acceptant d’écouter ce qu’il avait à dire, elle avait glané plus d’informations que n’importe qui à son sujet.

Son dégoût des Hommes n’était ignoré de personne, cependant, rares étaient les Lycanthus au courant de sa rancœur à l’égard de la Grande Meute. Laegh en affectionnait les membres, mais la méprisait dans son ensemble pour ce qu’elle représentait : un espoir vain, qui lui avait arraché son dernier lien avec l’enfance. Si chacun savait qu’il avait intégré l’immense clan en compagnie d’une amie, lui seul ou presque connaissait les circonstances de sa mort ; elle avait mis fin à ses jours devant l’inéluctabilité du destin de son peuple… Difficile, dans de pareilles conditions, de ne pas ressentir d’aversion pour le manque d’agissements dont il était témoin.

Malgré elle, Kaliska commençait à partager son cynisme. Sa joie à l’idée d’être sentinelle se teintait d’amertume sitôt qu’elle songeait aux pauvres hères abandonnés derrière elle, et le fait d’être de moins en moins surveillée n’y changeait rien. Protéger la forêt et ses habitants était peut-être une cause noble, mais se détourner du malheur des captifs s’apparentait à de la lâcheté…

Le regard de Laegh se riva sur elle. Il lui adressa un signe de main auquel elle répondit, puis l’invita à le rejoindre, mais elle déclina sa proposition d’un bref mouvement. Alors, après un haussement d’épaules, il reprit son monologue enflammé.

Les lèvres de Kaliska s’ourlèrent d’un fin sourire. La facilité avec laquelle il acceptait son refus, sans chercher à la forcer ou à modifier son jugement, lui plaisait. L’image de l’orateur manipulateur ne lui allait définitivement pas.

Une pomme de pin lui atterrit soudain sur le sommet du crâne. Elle leva les yeux par réflexe et croisa les iris de Deirdre, allongée sur une ramification beaucoup plus élevée et fournie en épines que la sienne. Un index pressé contre sa bouche, celle-ci la pria de monter à ses côtés d’un geste.

Intriguée par sa présence, Kaliska s’exécuta avec agilité.

— Un problème ? s’enquit-elle pendant qu’elles s’asseyaient face à face.

— Juste une question. Tu écoutes de plus en plus souvent les discours de Laegh, je me trompe ?

Le ton employé ressemblait à s’y méprendre à une insinuation. Toutefois, elle ne protesta pas.

— Non, tu as raison.

— Pourquoi ?

— J’avais envie de découvrir ce qu’il avait à raconter. Est-ce prohibé ?

Le timbre de Deirdre se radoucit un minimum.

— Bien sûr que non…, souffla-t-elle. J’ai simplement peur que tu suives ses traces. Tu n’es pas facile à cerner, Kaliska. Au départ, tu paraissais ravie de nous rejoindre, d’être libre et à nos côtés. Maintenant… chaque jour qui passe te rend un peu plus morose. Lorsque tu ne guettes pas les abords de la frontière, tu perds ton temps à t’imprégner de la rancœur de Laegh. L’idée qu’il te mette ses affreux projets en tête m’horripile. Nous ne sommes pas des combattants.

— J’en ai conscience.

— Dans ce cas, pourquoi traînes-tu tant dans son sillage ?

Kaliska hésita à se livrer. Quelque chose dans les yeux de Deirdre l’affolait.

— Parce que d’une certaine manière, même si je ne suis pas d’accord avec lui sur tout, je le comprends. Sur plusieurs points, il n’a pas tort, avoua-t-elle.

Deirdre se crispa, le buste aussi droit qu’un « I ».

— La violence ne résout rien, siffla-t-elle avec amertume.

Ses traits étaient rongés par l’inquiétude. Kaliska se mordit la lèvre inférieure ; la réaction de Deirdre n’était dictée que par sa crainte de la voir commettre une bêtise ou s’abandonner à la haine. Pourtant, son manque de confiance en elle et l’aveuglement qu’elle entretenait au sujet de la Grande Meute l’irritèrent.

— La passivité non plus, rétorqua-t-elle.

— Mais nous ne sommes pas passifs ! Regarde autour de toi : nous avons préservé la Forêt, construit des villages. Nous nous sommes réorganisés en repartant de zéro pour que nos enfants puissent évoluer dans la paix et le culte de Seva. Tout cela n’est-il rien pour toi ?

Les mots vibraient autant de colère que de peine. Kaliska inspira.

— Le sombre avenir des esclaves est-il un sacrifice nécessaire à la tranquillité de notre cachette ?  N’existe-t-il à tes yeux réellement aucune façon de les aider ? Celles et ceux qui ont été capturés ne sont-ils pas plus que des dommages collatéraux ? Si tu me reproches de ne pas parvenir à y croire, oui, je suis coupable. Pardonne-moi de ne pas être capable d’oublier leur sort, que j’ai partagé durant douze années.

Deirdre serra les poings. Les muscles de sa mâchoire se contractèrent.

— Tu penses que je ne le regrette pas ou n’y songe pas ? J’essaie de vivre avec, Kaliska ! J’essaie d’agir au mieux grâce à la seule alternative qui m’est offerte, de respecter les principes de nos ancêtres. Laegh ne mène pas moins qu’une guerre !

Kaliska s’apprêtait à répliquer que l’affrontement qu’il proposait était juste une voie parmi d’autres, lorsqu’elle nota la grimace douloureuse de Deirdre et s’en alarma. Elle n’eut cependant pas l’occasion de lui poser la moindre question : les pupilles emplies d’une fureur à peine contenue, Deirdre grogna et se prostra sur elle-même. Parcourue de spasmes, la peau de son nez se fronça… puis s’étira !

Kaliska écarquilla les yeux.

— Deirdre ?

Elle recula ensuite sur leur branche. Grande Déesse ! Que se passait-il ?

— Deirdre ? répéta-t-elle d’une voix tremblante.

La Lycanthus ne répondit pas. Les bras croisés sur son ventre, elle gigota et laissa échapper une flopée de « non ! » anxieux tandis que ses oreilles s’allongeaient jusqu’à former deux pointes, qui se couvrirent de poils. Son nez, quant à lui, continuait à se transformer… Il prenait les contours d’un fin museau. L’intégralité de son visage se modifiait en un faciès plus animal.

Deirdre gémit, se plia en deux. Ses crocs claquèrent dans le vide. Un souffle puissant s’extirpa de sa truffe. Enfin, elle cessa de se tortiller.

— Une métamorphe, hoqueta Kaliska après une poignée de secondes d’un silence oppressant. Tu es une métamorphe.

Deirdre leva vers elle des joues humides et acquiesça avec lenteur.

— Une métamorphe que les émotions dominent trop aisément.

Son ton était las, fatigué. Kaliska se risqua à l’approcher.

— Est-ce que… ça va ?

Angoisse et admiration se mêlaient en son sein. Deirdre avait souffert, les larmes au bord de ses yeux le démontraient. Néanmoins, sa mutation était un spectacle rare, un don exceptionnel. Si les premières générations de Lycanthus enfantées par la Déesse l’avaient toutes, il s’était peu à peu perdu dans le temps, jusqu’à presque disparaître. Elle n’avait même jamais rencontré d’êtres qui le possédaient.

— Oui, s’affligea Deirdre. Je suis désolée.

— Désolée ?

— D’habitude, je me contrôle et ne change mon apparence que si je le souhaite. La colère me déstabilise. Je… Une métamorphose non voulue est douloureuse ainsi qu’effrayante à observer. Pardon de t’avoir imposé ça.

Kaliska déglutit, puis l’aida à s’appuyer contre le tronc du résineux.

— Excuse-moi de t’avoir énervée.

— C’est ma faute. Mes craintes m’ont rendue plus agressive que je ne le désirais. Tu t’es contentée de réagir à mon humeur.

Kaliska grimaça. Dans un soupir, elle demanda :

— Pourquoi as-tu si peur que j’écoute les discours de Laegh ?

— Il n’est pas mauvais, je l’admets. Toutefois, il se trompe. La violence n’est pas une solution. Je n’ai pas envie que toi ou d’autres le suiviez. Je n’ai pas envie que Wynfor l’exile parce qu’il aura semé la discorde dans notre campement.

L’air triste, elle opina.

— Je comprends… et je n’ai pas l’intention d’entrer en conflit, expliqua-t-elle. Je suis d’accord avec Laegh sur plusieurs points, que tu n’approuves peut-être pas. Les actions de la Grande Meute sont insuffisantes, les Hommes ne s’assagiront pas et se terrer ne nous aidera pas sur le long terme, j’en suis convaincue comme lui. Mais pour ce qui est de ses plans, ils ne me correspondent pas. Pas du tout. Je refuse d’être le monstre décrit par les humains.

Les coins des lèvres de Deirdre se rehaussèrent timidement.

— J’aurais été beaucoup plus avisée d’en discuter avec toi au calme, hein ?

— Sans doute, s’amusa-t-elle.

— J’ai été idiote.

— Non.

— Grâce à ma bêtise, je… eh bien, je vais être prisonnière de cet arbre un moment.

— Que…

— J’ai freiné le processus afin de ne pas devenir une louve à part entière. Je me suis bloquée.

Kaliska pâlit.

— Tu n’arrives pas reprendre ton apparence initiale.

— Pas de ma volonté. En vérité, seul l’épuisement m’y aidera – mon corps n’est pas habitué à mes attributs lupins. Quoi qu’il en soit, risquer de croiser quelqu’un en rentrant me reposer dans notre cabanon ne me tente pas. Je n’aime pas être le centre de l’attention.

Kaliska se mordit l’intérieur de la joue, puis réfléchit.

— J’ai une idée.

— Hmm ?

— Est-ce que revenir au village par les sapins et m’utiliser en tant qu’éclaireuse pour regagner notre toit sans qu’on te repère te semble envisageable ?

Deirdre la gratifia d’une expression complice.

— Au moins jouable, oui.

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J’espère que ce chapitre vous a plu.

La semaine prochaine, nous aurons rendez-vous avec Laegh et Jac.

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