Chapitre 18

Chapitre 18

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Le chef d’une meute n’était pas qu’un dirigeant. C’était aussi un père de famille, un conseiller, un ami et un juge. Qui plus est, s’il était bel et bien la figure d’autorité de la meute, son pouvoir n’était pas absolu et incontestable. Non seulement il le partageait avec l’Œil-de-la-Déesse, mais en plus, n’importe quel membre de la meute était en droit de mettre ses paroles en cause sans encourir de risque.

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Note du chercheur Harald Lunde, spécialiste de la culture des Lycanthus et actif militant contre l’esclavage.

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Kaliska suffoqua ; ses paupières s’ouvrirent et ses yeux s’écarquillèrent, hantés par une horreur sans nom. La respiration difficile, elle se redressa d’un mouvement vif. Son hamac se balança et faillit la faire basculer. Grande Déesse !

Elle porta une main à sa poitrine, la plaqua contre son cœur ; aussi rapides que fortes, ses pulsations résonnaient au sein de son crâne. Elle posa les pieds au sol et prit sa tête entre ses paumes avant de lâcher un soupir triste.

Cesserait-elle un jour de revivre la mort de Leif une fois le sommeil trouvé ? Son chagrin s’amenuiserait-il ? Le regard accusateur et assoiffé de vengeance de la veuve Sandvik s’effacerait-il de sa mémoire ? La réponse semblait de plus en plus négative à chaque nouveau cauchemar, pourtant, elle ne pouvait pas s’empêcher d’espérer.

Kaliska tapota ses tempes du bout des doigts. Son être aspirait à la paix, à se reconstruire sur la terre de ses ancêtres. Elle avait beau partager certaines idées avec Laegh et regretter le peu d’actions de la Grande Meute, elle n’avait nul autre endroit où aller : la Forêt représentait sa dernière chance de mener une existence tranquille, de laisser les purges et le passé derrière elle.

Ses bras retombèrent sur le tissu de sa couche. Elle prit une profonde inspiration, tenta de balayer les bribes de son mauvais rêve. Des tremblements la secouaient et elle maudit aussitôt sa faiblesse. Leif n’aurait pas voulu qu’elle se mette dans un état pareil à cause de lui…

— Je suis désolée, murmura-t-elle. Je n’ai pas réussi à te sauver, et me lamenter n’est pas une manière d’honorer ta mémoire. Je te promets de m’améliorer. Je… j’ai besoin de temps. Tu me manques, Leif. Horriblement. Je ne te l’ai jamais dit tel quel mais, durant les douze années passées à tes côtés, tu as constitué ma meute.

Sa vision se brouilla de larmes, qu’elle refoula. Puis, comme si Leif se tenait devant elle, elle arbora un sourire tendre, empli d’amour. Un sourire qu’elle aurait souhaité lui adresser à de nombreuses occasions encore.

Persuadée qu’elle ne retrouverait pas le sommeil, Kaliska scruta ensuite ce qui l’environnait avec attention et se résolut à se lever. Elle traversa l’habitation en long, en large et en travers, rangea une poignée de leurs affaires et accomplit même deux ou trois assouplissements. Hélas, son mal-être ne disparut pas.

Elle envisagea de se rendre à la frontière afin d’assister Adgad dans sa surveillance. Cependant, le projet l’eut à peine effleuré qu’elle l’abandonna. Vain et inutile. Le guetteur ne jurait que par le repos : il répétait à qui désirait l’entendre qu’une sentinelle alerte était une sentinelle efficace et lui intimerait de retourner se coucher.

Ses épaules s’affaissèrent. Une promenade nocturne sur les chemins aériens l’aiderait-elle ? La perspective de croiser Laegh en train de préparer son prochain discours la charmait, car il la comprenait mieux que quiconque. Néanmoins, elle n’était pas sûre d’avoir envie de songer aux esclaves – son mauvais rêve l’avait assez ramenée à Embrun.

Kaliska se mordilla la lèvre inférieure. Il lui faudrait attendre que l’aube se lève, prête à chasser pénombre et réminiscences, pour se sentir en meilleure forme.

Elle marcha jusqu’à leur carafe en bois, se félicita d’avoir pensé à la remplir la veille, puis avala cinq gorgées.

— Kaliska ?

Elle eut un soubresaut et pivota vers le hamac de Deirdre, où celle-ci se tenait en tailleur dans un équilibre précaire et se frottait les coins des yeux.

— Pardon, je n’avais pas l’intention de te réveiller.

La métamorphe s’étira avant de la rejoindre.

— Quelque chose ne va pas ?

— Non, mentit-elle. Non, j’avais la langue pâteuse.

— C’est l’un de tes cauchemars, n’est-ce pas ?

L’expression de Kaliska s’assombrit. Jusque-là, elles n’en avaient pas parlé, ce qui lui avait convenu… Ressasser les événements ne lui permettrait pas d’avancer plus vite, elle le soupçonnait. Qui plus est, son amitié envers Leif, un humain, était inimaginable aux membres de la Grande Meute.

Deirdre posa une paume compatissante sur le haut de son bras.

— Tu n’es pas obligée de te confier, mais je ne suis ni sourde ni aveugle : ton sommeil est agité, je le vois bien. Nous nous connaissons mieux maintenant – tu es même informée de ma particularité –, alors tu n’as pas à affronter ce qui te hante seule. Je suis là pour toi. Nous sommes sœurs de meute.

Émue, Kaliska plaça sa main sur la sienne et la pressa.

— Merci. Vraiment, Deirdre, je… Merci. Depuis longtemps, la notion de sœur n’est plus qu’un souvenir pour moi.

— Tu vas devoir t’accoutumer à m’avoir sur le dos.

Ses lèvres s’étirèrent et elle décida de se livrer.

— J’ai du mal à faire mon deuil. Je m’habitue à l’idée, j’accepte la perte de Leif, mais pas avec aise. Pleurer un Homme peut paraître insultant après les purges, toutefois…

Deirdre l’interrompit d’un geste.

— Certains des nôtres verraient ta tristesse comme une offense, en effet. Mais ce n’est pas mon cas. Si Leif avait gagné ton affection, ton affliction a une raison d’être, ce n’est pas plus compliqué. Juger tous les siens responsables du massacre et de l’asservissement des nôtres est un non-sens ; il suffit d’observer les agissements de la fille aux offrandes afin de s’en rendre compte.

Kaliska opina.

— Sigrun est une héroïne qui s’ignore. Quant à Leif, il n’a jamais cessé de croire que j’évoluerai un jour dans un monde meilleur, libre.

Elle ravala un sanglot. Tant d’espoirs s’étaient envolés avec la vie de Leif… Elle avait perdu beaucoup plus qu’un proche.

Deirdre la dévisagea deux ou trois secondes, puis l’enlaça.

— Les larmes versées ne ramènent personne, mais elles restent plus salvatrices pour l’âme que les larmes contenues, tout aussi inefficaces dans ce domaine.

Kaliska s’appuya contre elle sans réfléchir. Elle répondit à son étreinte, y noya son chagrin et sa douleur.

Pour la première fois depuis sa fuite d’Embrun, elle s’autorisa à craquer pleinement et pleura Leif sans retenue.

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Merci d’avoir été au rendez-vous !

La semaine prochaine, Kaliska découvrira ce que Laegh mijotait depuis un moment…

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