Chapitre 20

Chapitre 20

.

.

.

Il serait faux de dire qu’avoir réglé le problème posé par la présence des Crock’vies dans la Forêt n’a eu que des aspects bénéfiques pour notre peuple. Car si nous possédons désormais plus de terres et n’avons plus à craindre qu’ils nous assassinent d’un toucher, leurs fantômes continuent à nous hanter ; ils empoisonnent des terrains qu’ils nous ont contraints à leur céder, comme Le Bois des Damnés et Les Pleurs Mortels, et gare à ceux qui s’y aventureraient. Même de nos jours, nul n’a encore pu déterminer si leur terrible magie survivait à leur trépas…

 .

Extrait de L’Histoire d’Escarpe.

.

.

Un seau d’eau plein en mains, Sigrun remercia son frère qui lui tenait l’huis de leur fermette et rejoignit Sanna dans l’espace cuisine. Là, elle déversa le liquide dans leur baquet et souffla :

— Il n’y a pas besoin d’un autre trajet, hein ?

— Fatiguée ? la taquina sa belle-sœur.

— Exténuée, même !

— La journée a été longue, je te l’accorde. Rassure-toi, la quantité devrait suffire. Aide-moi à laver nos plats, et tu pourras enfin aller te coucher.

— Veinarde, pesta Dag.

Un sourire ourla les lèvres de Sigrun. Gagner son lit était tout ce qu’elle demandait. Depuis que son frère s’était vu attribuer plus de travail aux champs, l’entretien de leur propriété reposait sur les épaules de Sanna et sur les siennes, et il y avait tant de choses à accomplir ! Des choses qui, chaque soir, la harassaient et lui rappelaient l’existence du moindre muscle de son corps…

Elle attrapa un couvert, le plongea dans l’eau, puis le frotta en ne songeant qu’à finir ses corvées. Que n’aurait-elle pas donné pour être l’une de ces grandes dames des capitales entourées d’une volée de domestiques qui exécutaient chacun de leurs désirs ! Il lui aurait été plus simple d’aider les Lycanthus.

La porte d’entrée fut soudain martelée de coups secs et rapides. Sigrun sursauta et échangea un regard inquiet avec Sanna pendant que Dag avançait vers le battant. Malgré elle, son estomac se contracta. Nul voisin ne leur rendrait visite à une heure pareille…

Un homme en uniforme pénétra chez eux sans attendre une quelconque autorisation. Son visage était déformé par le dédain, et il ne perdit d’ailleurs pas de temps à les saluer.

— Fouille obligatoire. Veuillez patienter dehors.

— Si tard ? s’offusqua Dag.

— Une meurtrière court dans la nature depuis presque un mois. Par décret de Monseigneur le Consul Moen et du Maire, tous les moyens sont mis en œuvre dans l’espoir de la retrouver.

D’une voix où perçait son étonnement, Sanna demanda :

— Elle n’aurait pas encore quitté Embrun ?

— Aucune piste n’est écartée. Les autorités désirent contempler sa carcasse au bout d’une corde. Sortez.

Nauséeuse, Sigrun talonna sa famille à l’extérieur, où un second garde leur adressa un mince signe.

— Navré du dérangement. Nous avons ordre de vérifier les habitations.

Il rejoignit ensuite son collègue.

— Pourvu qu’ils ne cassent rien, pria Sanna.

Sigrun grimaça. Les soldats n’étaient pas connus pour leur délicatesse, surtout lorsqu’ils étaient pressés… La gorge serrée, elle explora sa mémoire. Y avait-il sur leur propriété un indice révélant l’aide qu’elle apportait aux captifs ? Kaliska n’avait pas laissé de traces de son passage – elle y avait veillé –, mais elle n’était pas convaincue que les autres en avaient fait autant.

Sa respiration s’accéléra. Comme celle-ci était en mesure de la trahir, elle s’efforça de la maîtriser. Céder à la panique était vain ; elle mettait tout en œuvre afin d’être discrète, d’autant plus que sa famille lui avait interdit de continuer son activité. L’unique élément que les intrus trouveraient était sa trousse de soins, qui ne constituait pas une charge contre elle : chacun était libre d’en posséder une.

Son attention se porta sur la grange. Serait-elle également contrôlée ? Personne ne s’y cachait en ce moment, cependant, elle n’était pas montée dans le grenier après le blessé qui y avait séjourné la veille.

Sigrun déglutit et implora le Père de protéger son foyer. Il suffisait d’une preuve, d’une seule et minuscule preuve, pour que ses proches tombent avec elle…

L’envie de courir inspecter l’endroit la tenailla, mais elle refusa d’y céder. Leurs « visiteurs » pouvaient ressortir de leur fermette à n’importe quel instant, et son absence leur paraîtrait suspecte. Sans compter que Dag la hélerait si elle s’éloignait ainsi.

Un bruit de casse déchira le silence de la soirée. Les traits de Sanna se froncèrent, toutefois, elle n’émit pas de remarque. Protester était inutile, on ne les dédommagerait pas – qui s’attaquait au corps armé d’Escarpe, l’entité qui maintenait la paix et défendait les citoyens ?

— Ce n’est sans doute pas grave, chuchota Sigrun, juste une poterie ou un petit objet.

— Que nous avons acheté…

La voix de Sanna était sèche, voire froide. La tension l’entravait et Sigrun n’insista pas. L’intrusion dont ils étaient victimes faisait planer dans l’air un sentiment de danger qu’ils ressentaient tous.

Les minutes s’écoulèrent, lentes et angoissantes. L’écho des paroles des fouineurs leur parvenait dans un murmure étouffé, incompréhensible. Interminable, l’inspection se prolongeait ; leurs nerfs étaient mis à l’épreuve.

Enfin, les deux hommes réapparurent.

— Pas d’assassin en fuite chez vous, déclara celui qui les avait salués.

— Voilà qui n’est guère une surprise, rétorqua Dag.

Sigrun n’osait les regarder en face ; chacun de ses muscles était crispé. Le visage impassible, elle s’échinait à ne pas ciller et à ne surtout pas observer la grange, certaine qu’un coup d’œil – ou même la moindre de ses pensées – était capable de la dénoncer. Hélas, ses efforts furent vains.

— C’est à vous ?

Alors qu’il se tournait vers le fameux lieu, Dag hocha la tête. Les dents de Sigrun grincèrent tandis que les gardes s’y dirigeaient. Pourvu que ses prières aient été entendues et exaucées !

L’angoisse la rongeait. La fatigue qui la harassait avait disparu. Elle s’arma de patience, dansa d’un pied sur l’autre.

— Eh, vous ! Par ici !

L’ordre claqua, injonctif. Sigrun déglutit, puis emboîta le pas à ses aînés. Les protecteurs d’Embrun avaient-ils découvert quelque chose ? Elle refusa de l’envisager.

— Un problème ? demanda Sanna avec appréhension une fois à leur hauteur.

— Le foin, à l’étage.

Aucune précision ne fut apportée.

— Eh bien quoi, le foin ? interrogea Dag.

— Une partie est aplatie. La forme correspond à un corps. On a logé là-haut.

Le cœur de Sigrun manqua un battement. Tout était fini… On allait les emmener et les juger pour avoir pactisé avec des Lycanthus.

La bile lui remonta le long de l’œsophage. C’était sa faute, entièrement sa faute.

Dag ne lui accorda pas une œillade.

— En effet, acquiesça-t-il.

Leurs interlocuteurs le dévisagèrent avec stupeur, et elle faillit les imiter.

— Vous ne niez pas ?

— Pourquoi le ferais-je ? Votre constat est juste, messieurs. J’ai dormi dans la grange.

Sigrun contint un hoquet devant le mensonge servi.

— Vous ? Un homme marié ? Quand cela ?

— Pas plus tard qu’hier.

Les soldats se concertèrent, incertains.

— Vous confirmez, madame ? siffla l’un d’entre eux.

— Mon époux n’était pas à mes côtés ce matin, oui.

— Je travaille aux champs, ajouta Dag, j’y suis presque toute la journée. Eirik Aune, un ami de la famille, m’a demandé de l’aide pour réparer son toit, qui fuyait depuis le dernier orage. J’ignorais à quelle heure j’allais rentrer. J’ai donc conseillé à Sanna de se coucher après avoir verrouillé la porte, et elle m’a écouté. À mon retour, la nuit était avancée. J’ai préféré éviter de crier et je me suis installé ici.

Sigrun se retint de se jeter à son cou. Non seulement l’excuse qu’il avait inventée était crédible, mais en plus, l’alibi fourni était vérifiable puisqu’il avait bel et bien rendu service à Eirik. Dag venait de leur sauver la vie !

— Parfait, c’est tout ce que nous avions besoin de savoir. Nous en avons terminé. Bonne soirée.

Les deux individus s’éloignèrent de concert jusqu’à disparaître de leur vue. Durant plusieurs secondes, nul ne bougea, chacun considérant en silence l’ombre menaçante à laquelle ils avaient échappé. Le crâne de Sigrun bourdonnait. Elle ne parvenait pas à croire ce qu’il s’était produit.

Sanna quitta sa torpeur et pivota vers elle, lui adressant une expression lourde de reproches. Puis, les larmes au bord des yeux, elle gagna la fermette d’une démarche abattue, tremblante.

— Sanna, l’appela Sigrun, peinée par son mal-être.

— Laisse-la, intervint Dag, elle est sous le choc.

Elle se retourna vers lui et voulut le remercier de son improvisation, mais il ne lui en offrit pas le loisir.

— Rentrons.

Elle opina, se prépara à la remontrance qu’elle méritait pour avoir désobéi. Néanmoins, celle-ci n’arriva pas. À la place, son frère la fixa avec douleur.

— Je ne serai pas toujours là. Je ne pourrai pas éternellement te protéger, tu en as conscience ?

La gorge serrée, Sigrun se tut alors qu’il rejoignait Sanna dans leur logis sans attendre la moindre réponse de sa part.

.

.

***

Merci pour votre lecture.

La semaine prochaine, nous retrouverons Kaliska pour l’avant-dernier chapitre de ce Livre I. Déjà !

.

.

Laisser un commentaire