Chapitre 3

Chapitre 3

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Les entraves, n’en déplaise à la multitude, sont une malédiction, une véritable aberration. La magie des Lycanthus fait partie d’eux ; elle les constitue tout entiers et représente un lien permanent avec la Forêt, la nature, la vie ! Les empêcher d’y avoir accès, les priver de son contact est un acte odieux. Ce n’est ni plus ni moins qu’arracher un nourrisson à sa mère.

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Note du chercheur Harald Lunde, spécialiste de la culture des Lycanthus et actif militant contre l’esclavage.

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Le puits d’Embrun n’était qu’à deux rues de leur foyer. Situé sur la place, construit en pierre et de forme ronde, il se tenait à côté d’un bassin où les captifs venaient laver le linge de leurs maîtres et était souvent fréquenté. Ce jour-là ne faisait pas exception. Les traits tirés, plusieurs Lycanthus patientaient en file indienne afin d’y accéder tandis que d’autres, accroupis par terre devant le bassin, frottaient avec énergie vêtements et draps de lit. Trop pauvres pour acquérir un esclave, trois humains s’y employaient également, le regard chargé de mépris pour eux.

Kaliska ne réussit pas à s’empêcher de grimacer ; face à un tel spectacle, elle regrettait de ne pas avoir pensé à ramener de l’eau à l’aube ou, mieux encore, la veille avant le couvre-feu des siens – il y avait toujours moins d’individus présents lorsque l’heure limite approchait.

Elle s’avança, remarqua la nervosité de la plupart de ses pairs. La nausée la gagna. Combien d’entre eux seraient grondés ou battus en rapportant le précieux liquide à cause du temps qu’ils avaient perdu ? Combien d’entre eux avaient déjà été contraints de s’écarter pour qu’un villageois passe devant eux ?

Ses muscles se crispèrent. Même quand Kaliska n’en était pas témoin, les mauvais traitements réservés à son peuple l’animaient d’une colère sourde, et il lui était difficile d’appliquer les conseils de Leif – rester transparente, calme et mesurée alors qu’elle était confrontée à de pareilles injustices ressemblait à de la torture. Il avait pourtant raison : les chances qu’une Lycanthus rebelle et agressive soit affranchie étaient nulles…

Peu désireuse de subir à son tour les œillades dédaigneuses des résidents, Kaliska modifia ses plans. Les mains serrées sur les poignées de ses seaux, elle marcha vers le nord du hameau, à la limite d’Escarpe. Malgré son statut, elle foula le sol avec assurance et garda la tête haute. Elle avait beau n’avoir aucun droit, porter l’informe robe grise imposée à sa classe et arborer des entraves, personne ne la convaincrait que sa vie ne valait rien. Elle courbait peut-être l’échine lorsque c’était nécessaire – à quoi bon anéantir les projets de Leif et risquer la prison ou la pendaison ? Toutefois, elle se relevait inlassablement. Une part d’elle, infime, espérait retrouver un jour le goût de la liberté.

Le chant des cascades lui parvint bientôt aux oreilles. Bruyant mais mélodieux, il allégea son ressentiment et lui permit d’abandonner ses réflexions derrière elle. Ses pas se firent plus lestes, les battements de son cœur s’apaisèrent.

Les Pleurs Mortels était un lieu craint par de nombreux Hommes ; il était rare d’y rencontrer des promeneurs. Quel que soit l’endroit de Verteaux où l’on habitait, il se racontait que l’eau qui se jetait de la falaise était hantée : des plaintes s’en échappaient à la nuit tombée. Certains affirmaient qu’il s’agissait des lamentations des esclaves venus mettre fin à leurs tourments, mais pour la majorité, les fantômes des purges y attendaient l’heure de leur vengeance…

Kaliska, de son côté, doutait qu’un seul esprit de Lycanthus peuple les flots – elle ignorait de quelle façon procédait le fameux Père, mais la Déesse ne laissait pas errer les âmes des siens n’importe où : elle les aidait plutôt à choisir leur prochaine existence. La notoriété des chutes, néanmoins, l’arrangeait. La rivière à leur origine dévalait directement le flanc de l’une des Trois Vierges, montagnes aussi majestueuses qu’inaccessibles. Son eau était fraîche, pure et convenait à Leif. Surtout, il n’y avait pas besoin de patienter afin de la puiser.

Kaliska s’approcha de la falaise et admira le tableau brut que lui offrait la nature. Elle se délecta de la sensation du vent dans ses cheveux, sur sa peau, profita du cri des oiseaux marins, de l’odeur salée de la mer… En dehors du calme de la Forêt et du parfum des sapins, il n’y avait rien de plus relaxant.

Immobile durant plusieurs secondes, elle oublia jusqu’à son identité. Elle s’arracha ensuite à sa transe à regret, puis remonta le cours d’eau de deux ou trois mètres. Ses deux récipients furent vite remplis ; Kaliska but quelques gorgées et sourit de cette pause bénéfique, loin de toute haine. Enfin, elle jeta un dernier coup d’œil sur les alentours avant de se remettre en route vers la chaumière de Leif.

Ses seaux étaient pleins à ras bord. Elle était forcée de progresser avec lenteur pour ne pas renverser le précieux liquide. Les anses lui brûlaient les paumes, ses bras s’engourdissaient. Cependant, elle serra les dents. Il lui fallait tenir : mieux valait souffrir un peu plutôt qu’effectuer un nouvel aller-retour sous les regards médisants des voisins de Leif.

Imaginer qu’elle aurait pu être cédée à l’un d’entre eux lui arracha un frisson. Kaliska ne comptait plus les fois où elle avait remercié Seva d’avoir placé Leif sur son chemin. Elle se targuait d’être débrouillarde et indépendante ; pourtant, elle n’aurait pas fait long feu sans lui, elle en avait conscience. Nul autre maître n’aurait toléré ses coups bas et ses tentatives de fugue lors de ses premiers jours en tant qu’esclave. Elle n’avait que quatorze ans à l’époque de sa vente, mais sa capture par le Général Iversen et la mort d’Aanor l’avaient rendue impulsive. Sa survie l’intéressait peu, seul se venger de ceux qui avaient causé tant de mal la préoccupait…

Les larmes s’accumulèrent aux bords de ses yeux et elle secoua la tête, s’interdisant de se perdre dans ses souvenirs. Il fallait que le passé demeure en arrière, qu’il n’entache pas son présent. Comme le lui répétait fréquemment Leif, elle n’était pas capable de le modifier alors que le futur, lui, n’était pas écrit. Chacune de ses actions le modelait, et elle n’obtiendrait pas un statut de citoyenne par la violence.

Kaliska se recomposa une expression neutre, puis traversa son hameau. Arrivée sur la place, l’envie de conseiller aux captifs toujours là de se rendre à la rivière la tenailla. Toutefois, elle l’étouffa. Tous avaient reçu la consigne d’aller au puits et, pour beaucoup, se diriger ailleurs signifierait s’attirer le mécontentement de leurs « propriétaires ». Irritée, elle accéléra son rythme jusqu’à son logis.

Leif l’attendait à l’intérieur. Sitôt qu’elle eut mis un pied dans l’entrée, il la débarrassa de ses lourds fardeaux et l’invita à s’asseoir.

— Par le Père ! Tu n’as pas lésiné sur la quantité à transporter. Pas trop mal aux bras ?

— Un peu.

Elle ôta ses fausses entraves, essuya la moiteur de ses paumes sur sa robe et ajouta :

— Je ne voulais pas effectuer un deuxième voyage. Il y a foule près du puits, alors j’ai marché jusqu’aux cascades.

— C’est plus loin, mais je suis sûr que tu as été plus vite.

— Moi aussi, siffla-t-elle malgré elle.

Le ton de sa voix alarma Leif.

— Tu vas bien ?

— Moi ? Oui.

— Mais ? insista-t-il.

Kaliska soupira. Il était difficile de lui cacher quoi que ce soit.

— Les Lycanthus que j’ai croisés ne paraissaient pas en forme, eux. Les villageois les épuisent, la plupart évoluent dans la peur. Comme si sous prétexte qu’Embrun n’est pas riche, ses habitants ont plus le droit de les malmener qu’ailleurs ! Ta bonté est presque une exception. Une telle vérité me déprime.

— Là où la vie est rude, les gens le sont.

— Ne leur trouve pas d’excuses…

— Jamais. Il ne s’agit que d’un constat. Je suis contre le traitement infligé aux esclaves. Tu le sais, hein ?

Elle opina.

— Désolée, je…

Leif leva les mains en signe de paix.

— Je ne suis pas fâché. Ta colère est légitime, son absence serait effrayante. Les comportements de certains maîtres sont inacceptables. Hélas…

— Tu n’es pas en mesure d’agir, oui, souffla-t-elle avec abattement. Il est inutile de me le répéter.

— Faux.

Surprise, Kaliska le fixa.

— Je ne suis pas autorisé à sermonner mes semblables ou à aider leurs captifs. La loi n’est pas de leur côté. Légalement, les tiens et toi… vous n’êtes que des objets.

Le rappel lui arracha une grimace.

— Pourtant, j’agis à mon échelle. Chaque lettre que j’envoie à Vent-Nouveau est un acte de rébellion envers la situation actuelle. Chaque violence que je signale, même si le Maire ou les soldats n’y donnent pas suite, est une avancée. Les guerres sont parfois silencieuses et très lentes. Souvent, elles ont l’air vaines. Néanmoins, je n’abandonne pas.

» Si je réussis un jour à t’affranchir, Kaliska, ta parole vaudra enfin quelque chose. Tout ce que tu m’as déjà dit, tu le répéteras. On ne t’écoutera peut-être pas au début, mais nul ne te molestera sans que son crime soit impuni. Tu pourras devenir une représentante de ta cause, la défendre, militer pour un monde meilleur ; un monde ou Hommes et Lycanthus seront égaux. Tu es tellement forte ! Tu es mon espoir, ma manière de protester.

Plus touchée qu’elle ne souhaitait l’admettre, Kaliska refoula ses larmes et adopta une voix détachée, voire froide.

— Qui sait si je serai libre un jour ? Tu l’as déclaré : je ne suis qu’un objet.

Leif se leva, l’enveloppa de ses bras.

— C’est ce qu’ils veulent que tu croies, lui murmura-t-il. Ne doute pas de ta valeur, garde la foi. L’avenir sera différent, je te le promets. Cela prendra du temps, mais les événements évolueront. Je convaincrai le Consul de Roche-Haute. Je ne m’arrêterai pas avant d’y être parvenu.

— Tu es trop idéaliste, chuchota-t-elle en posant sa joue contre son torse.

— Et toi, pas assez.

Kaliska ne répliqua pas, mais se défit de son étreinte.

— Par instants, avoua-t-elle, une certitude m’envahit : il serait plus simple pour les miens de s’enfuir, de filer dans la Forêt et d’éviter les humains.

— Kaliska…

— Je ne comprends pas pourquoi nous restons, pourquoi nous ne tentons rien. De mon côté, j’ai de la chance. Je suis heureuse avec toi, tu me traites comme ta fille, mais…

— Fuir n’est pas la solution.

— Subir peine et humiliation n’est pas mieux.

Un sourire contrit gagna les lèvres de Leif.

— Ta peur et ton ressentiment parlent à ta place. Ils chassent ta capacité de réflexion.

— Je…

— Kaliska, t’exiler signifierait risquer l’enfermement – ou la mort si je ne suis plus là pour réclamer « mes droits » sur toi. Il suffirait qu’on te capture à nouveau ou que tu réapparaisses afin que tu sois condamnée. Tu deviendrais une paria, n’aurais pas la moindre opportunité d’aider tes pairs.

— Personne ne s’aventure plus dans la Forêt depuis qu’elle est soi-disant hantée, rétorqua-t-elle avec obstination. En partant tous, nous y serions en paix.

Le ton de Leif se fit douloureux.

— Combien de semaines ? Vu votre nombre, les gens discuteraient bientôt de rébellions, de menaces et de dangers. Vous seriez traqués, quelles que soient vos intentions.

Kaliska effectua plusieurs pas, médita sur la question. Ses poings se serrèrent.

— C’est injuste !

— Bien sûr.

Elle dévisagea Leif, qui s’avança vers elle.

— Voilà pourquoi je veux tant que tu sois reconnue citoyenne d’Escarpe. Je désire autant que toi lutter contre cette cruauté. Simplement… je… j’essaie de… de m’assurer que tu as les bons outils… en main.

Sa pâleur soudaine inquiéta Kaliska.

— As-tu un pro…

Leif se figea, l’interrompant dans sa phrase.

— Leif ?

Il porta une paume à sa poitrine, la pinça. Des gargouillis inintelligibles s’échappèrent de sa gorge.

— Leif ? Qu’est-ce qu’il se passe ?

La panique emprisonna Kaliska ; elle accourut vers lui, le soutint.

— Leif !

Il lui lança un regard épouvanté, un regard déserté par la vie. Tremblante, elle se concentra afin de lui transmettre une partie de son énergie. Hélas, il était déjà trop tard : il s’affaissa sur elle, inerte.

Kaliska ne réussit pas à empêcher son corps de chuter au sol.

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Merci de lire cette histoire, votre fidélité compte beaucoup pour moi 🙂 Mardi prochain, dans le chapitre 4, nous ferons connaissance avec deux nouveaux personnages !

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