Chapitre 4

Chapitre 4

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Si dans la nuit noire tu entends pleurer,

Et qu’une triste complainte t’effleure,

Ne bouge surtout pas de ton oreiller,

Écoute plutôt ton instinct, ta peur.

Depuis les flots les fantômes veillent,

Victimes des purges, ils sont cruels,

Au fond de leur cœur la rage sommeille,

C’est là l’horrible secret des Pleurs Mortels.

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Comptine humaine populaire.

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Sigrun gagna le bout de la venelle, puis observa les environs avec discrétion. Hormis une Lycanthus qui s’éloignait en portant des seaux d’eau à bout de bras, la rue qui menait à la fermette familiale était déserte… Un soupir de soulagement lui échappa. Elle ignorait comment elle aurait procédé si elle y avait trouvé autant de monde que sur la place du village.

Elle rebroussa chemin, s’approcha de l’esclave qu’elle aidait ; conformément à ses recommandations, il l’attendait dans la pénombre, à l’abri. Sa posture recroquevillée lui arracha une grimace : tout dans son attitude indiquait sa peur et sa douleur. Sigrun lui tendit une main secourable, mais il la refusa, comme si la toucher lui vaudrait d’être foudroyé, et se redressa seul.

Horrifiée à cause de la tache sombre qui maculait le morceau de tissu serré autour de sa cuisse, Sigrun lutta pour ne pas le soutenir, et ce même si elle avait réussi à lui faire un garrot plus tôt. L’effroi le pousserait à s’enfuir, il n’avait aucune confiance en elle et n’avait accepté de la suivre que par nécessité, voire par crainte de représailles – contrarier un Homme n’était jamais une bonne chose lorsqu’on était un Lycanthus.

Elle se mordit la langue. Il fallait qu’elle le rassure.

— Je ne te veux pas de mal.

Il acquiesça, toutefois, ses pupilles continuaient à la fixer avec méfiance.

— La voie est libre, ajouta-t-elle. Le logis de mon frère n’est pas loin. Laisse-moi t’épauler, ta plaie doit te meurtrir plus que tu ne le montres.

Il secoua la tête avec vivacité, recula lorsqu’elle tenta un pas vers lui. Les papillons de l’angoisse s’agitèrent au creux de son ventre.

Par le Père ! Sigrun n’avait pas la moindre idée de la façon dont elle allait le soigner s’il s’opposait à ce qu’elle l’approche de nouveau.

Elle adopta sa voix la plus douce.

— Tu peux marcher, tu en es sûr ?

— Oui.

L’entendre lui adresser la parole lui redonna un peu d’espoir.

— D’accord. Essaie de ne pas forcer sur ta mauvaise jambe.

Le blessé opina puis, les yeux baissés, la talonna sur les pavés. La peur qui le consumait était presque palpable, au point que Sigrun se révéla incapable de se taire.

— Je m’appelle Sigrun, et toi ?

— J’appartiens à maître Hagen.

Elle ancra son regard dans le sien, le gratifia d’un sourire malicieux.

— T’ai-je demandé ça ?

— D’ha… d’habitude, c’est ce qu’on souhaite que je réponde.

— Pas dans mon cas. Tu n’es même pas obligé de me fournir ton nom.

— Olwen, mais maître Hagen me surnomme Ol. D’après lui, je vaux moitié moins qu’un humain et il n’est donc pas normal que j’aie un prénom complet.

La mâchoire de Sigrun se contracta.

— Il a tort, décréta-t-elle. Tu as une préférence, je suppose ?

Stupéfait, son interlocuteur hésita quelques secondes.

— Olwen, avoua-t-il.

— Parfait. Alors ce sera Olwen.

Sigrun constata avec plaisir qu’il réduisait la distance entre eux.

— Vous…

— Oui ? souffla-t-elle.

— Vous ne comptez pas me punir ?

— Bien sûr que non.

— Me dénoncer ?

— Non plus. Je désire juste désinfecter et recoudre ta plaie. Techniquement, je n’en ai pas le droit, puisque Hagen n’a pas décidé si tu le méritais ou non. Cependant… il vaut peut-être mieux éviter de le mettre au courant, n’est-ce pas ?

L’air soulagé, Olwen la remercia.

— Pourquoi… pourquoi m’aidez-vous ?

— Parce que ma mère m’a transmis ses connaissances de guérisseuse et que tu as pris un coup de couteau, déclara Sigrun avec calme.

— Mais…

— Ce sont des raisons suffisantes, tu ne trouves pas ?

— J’ai désobéi, murmura Olwen.

Son ton était si piteux qu’elle s’arrêta. Elle posa ensuite une paume sur son bras – à l’inverse de ses suppositions, il ne se déroba pas.

— Rasmus est aussi méprisable que la vieille Sandvik, affirma-t-elle avec dégoût. C’est également un voleur, un idiot et un ivrogne notoire. Qui plus est, il n’est pas ton « propriétaire ». Il n’a pas le droit de t’imposer sa volonté et de t’obliger à commettre ses larcins à sa place. Il espérait que tu lui rendes service, je me trompe ?

— Il m’a ordonné de voler l’argent de son oncle.

— Le fumier… Tu as eu raison de refuser. Obéir t’aurait apporté encore plus d’ennuis une fois attrapé la main dans le sac.

Olwen pâlit.

— S’il se plaint de moi aux soldats ou au Maire, il n’y aura pas d’enquête. Je serai arrêté.

Sigrun accentua la pression sur sa peau.

— Rasmus évitera l’autorité. Crois-moi, il ne dira rien. Il n’a pas envie de dédommager Hagen du coup qu’il t’a infligé.

— Merci.

— Suis-moi. Il serait stupide qu’on nous surprenne si près de notre destination.

Ils se remirent en route et s’éloignèrent du cœur du village, atteignant des habitations plus disparates. La boue remplaça les pavés, les bruits s’amoindrirent. Du bout de l’index, Sigrun désigna un lopin de terre où une ferme menue et une grange en bois foncé se côtoyaient.

— Le toit de mon frère Dag et de sa femme, expliqua-t-elle. Ce n’est pas très grand, mais on y sera tranquilles le temps d’arranger ton problème. Hagen t’attend-il à une heure précise ?

Olwen la rassura.

— Il est aux champs. Du moment que la maison est en ordre à son retour, il ne remarquera pas mon absence.

— Parfait. Un souci de moins à gérer.

Sigrun lui adressa un nouveau sourire et pointa l’entrée de la grange.

— Tu veux bien patienter à l’intérieur ? Dag n’aime pas les imprévus et j’ai besoin d’aller prendre le matériel de ma mère.

— Je ne risque pas de vous attirer des ennuis ?

— Non, promit-elle. Vas-y, je ne serai pas longue.

Olwen s’avança vers la porte, puis pivota vers elle.

— Sigrun ?

— Oui ?

— Merci. Merci beaucoup. Vous êtes… différente.

Touchée, Sigrun hocha la tête avant de s’éloigner vers la fermette. Elle y pénétra à pas de loup, chercha à gagner l’échelle qui menait à sa couche sans émettre le moindre bruit. En vain, hélas. Sa belle-sœur possédait un sixième sens infaillible lorsqu’il s’agissait de sa famille.

— Sigrun ? C’est toi ?

Elle grimaça, mais répondit.

— Oui.

Sanna émergea de la minuscule alcôve qui leur servait de cuisine.

— Où étais-tu ? Je ne t’ai pas entendue sortir.

— Désolée, je suis partie sans prévenir un peu après Dag. J’avais besoin de me dégourdir les jambes.

— D’accord. Tant que tu n’oublies pas de faire tes corvées.

Sigrun opina et masqua son agacement. Elle n’était plus une petite fille ! Elle venait d’avoir vingt et un ans : il n’était pas utile de la sermonner ou de lui rappeler ses tâches, elle se débrouillait toujours pour les accomplir.

— Maintenant que tu as pris l’air, enchaîna Sanna, daignerais-tu me donner un coup de main avec les légumes ? J’ai beau les fixer avec détermination, ils ne veulent pas s’éplucher seuls.

Elle déglutit.

— Est-ce que ça peut attendre ?

— Tu as quelque chose de prévu ?

Le ton employé n’était pas autoritaire, juste taquin. Sigrun réfléchit à un mensonge, puis réalisa qu’elle n’avait pas de seconde à perdre à en inventer un : l’état d’Olwen était inquiétant.

— Oui.

Elle grimpa dans sa chambre, souleva le couvercle du coffre contenant ses affaires.

— Sigrun ? s’alarma Sanna.

Il était rare qu’elle fasse preuve d’impertinence. Nerveuse, elle attrapa le nécessaire à recoudre de sa mère ainsi qu’un pansement propre, qu’elle dissimula, et redescendit.

— Je suis désolée, murmura-t-elle de façon précipitée. Je n’en ai pas pour longtemps. Je te promets de t’assister après. Je m’occuperai du repas si tu le désires.

La gorge serrée, Sigrun s’apprêtait à s’extirper de leur foyer lorsque Sanna lui agrippa le bras et la força à la dévisager.

— Que caches-tu sous ta robe ?

— Je…

— Montre-moi.

À contrecœur, Sigrun dévoila les précieux objets.

— Non…

Elle ignora la déception qui transparaissait dans la voix de Sanna et avoua :

— Il s’appelle Olwen. Rasmus l’a blessé. Tu sais comment il est avec les esclaves ! Il fallait que je l’épaule. Son maître n’aurait probablement pas accepté qu’un médecin le voie. Il a refusé d’obéir à l’ivrogne.

— Sigrun, soupira Sanna, nous en avons déjà discuté et…

— Non. Dag et toi en avez discuté. Je n’ai pas eu mon mot à dire.

— Arrête d’amener tous les Lycanthus meurtris que tu trouves ici, je t’en prie ! Si on t’accuse de les cacher ou de les avoir volés, nous serons punis avec toi. Tu nous mets en danger.

Sigrun hésita.

— Papa et maman croyaient en la nécessité de les aider, murmura-t-elle. Ils nous répétaient de ne pas laisser tomber, peu importe les conséquences. Quelqu’un doit agir, Sanna.

— Quelqu’un, oui. Pas toi.

— Je…

— Non. Je te défends de devenir une cible. Tu… Dag et moi essayons d’avoir un enfant. T’en moques-tu ? Souhaites-tu qu’il n’ait pas d’avenir à cause de toi ?

— Non ! s’horrifia-t-elle.

Sanna secoua la tête avec fermeté.

— Nous t’avons demandé d’arrêter. Je regrette sincèrement la souffrance qu’endurent les captifs, cependant, la famille passe avant eux. Je t’interdis de continuer à jouer les sauveuses. Tu m’entends ? Je te l’interdis !

Peinée, Sigrun se dégagea de son emprise avec hargne.

— Olwen a besoin de moi, siffla-t-elle.

Elle s’enfuit à l’extérieur. À son grand soulagement, Sanna ne chercha pas à la rattraper.

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La jeune femme poussa un cri étranglé et obligea Ariel, qui grogna de frustration, à se détacher de son corps.

— Un problème ?

— Le mur de la chapelle est glacé ! maugréa-t-elle. J’ai l’impression que même le soleil est incapable de réchauffer ces vieilles pierres.

Il sourit, puis fondit de nouveau sur son cou gracile.

— Ne t’inquiète pas pour cela, souffla-t-il près de sa peau, tu auras vite chaud.

— Des promesses. Toujours des promesses…

Ariel glissa ses mains le long de ses hanches, qu’il caressa par-dessus sa robe.

— Tu es sûre de toi ? l’interrogea-t-il en la soulevant du sol.

— Oui. Viggo, mon mari… il ne me regarde plus depuis que j’ai eu un fils.

Il parsema la jugulaire offerte de baisers rapides et appuyés.

— Un tort. Tu as un corps sublime d’après ce que je peux en juger, ma belle.

— Tora, lui apprit la femme dans un soupir.

— Tora…

Elle rosit de plaisir et émit un léger râle lorsqu’il se pressa contre elle.

— Monseigneur ? haleta-t-elle.

Une grimace lui échappa.

— Ariel. Juste Ariel.

Pour une fois, rien qu’une fois, il aspirait à ne pas être considéré comme le fils du Consul de Roche-Haute.

— Ne risque-t-on pas d’être surpris, Ariel ?

— Tu as peur ? ricana-t-il.

Puisqu’elle ne répliquait pas, il recula son visage.

— Personne ne passe près de l’arrière de la chapelle à part l’Émissaire du Père qui y officie, et seulement lorsqu’il se rappelle que les mauvaises herbes finissent par repousser.

— Et le Père ? minauda-t-elle.

— « L’union des Hommes fait leur force et leur richesse. » Voilà l’un des derniers prêches auquel j’ai assisté. Nous allons appliquer ce principe, tu ne penses pas ?

— Hmm… Si !

Tora enroula ses bras autour de son cou, puis fondit sur ses lèvres. Ariel répondit à son enthousiasme, sentit le désir prendre possession de ses reins et rapprocha leurs bassins ; un gémissement se faufila hors de sa gorge. Le mari de cette délicieuse créature était fou… Il fallait l’être pour refuser de partager sa couche, elle était digne des Voluptueuses les plus onéreuses !

Sans interrompre leur échange, il releva le tissu de son vêtement et effleura la peau de ses cuisses avec son pouce ; aussi brûlante que la sienne. Ses sens s’embrasèrent. Oh ! Il avait tellement envie d’elle.

— Ariel ! rugit une voix.

Il sursauta, manqua lâcher Tora. Rouge de gêne et de colère mélangées, il la reposa à terre et pivota vers l’importun.

— Père !?

Un hoquet d’effroi échappa à Tora. Ariel déglutit – elle ne consentirait pas à le revoir, aucune chance.

— Tu prends du bon temps, tonna l’intrus.

Il le fusilla d’une œillade.

— J’en prenais, oui.

— On m’avait dit que je te trouverais par ici. Je ne t’imaginais pas atteint d’un excès de piété, mais tout de même. N’éprouves-tu aucune honte ? Regarde-toi… tu es si négligent dans ta tenue, dans ta posture.

Ariel refusa de réagir.

— Qui est avec toi ? Personne en mesure de ruiner ta réputation, j’espère ? Un bâtard est vite conçu, Ariel. Cela m’ennuierait d’avoir à nettoyer derrière toi.

— Il ne s’est rien passé, Monseigneur Iversen, balbutia Tora avec précipitation. Je n’ai pas de statut, pas de richesse et pas… d’histoire à raconter. Je ne parlerai pas.

La crainte qui agitait sa voix rendit Ariel d’autant plus furieux. Elle n’avait pas mérité de tels opprobres.

— Ne vous en déplaise, père, éructa-t-il, je suis capable de gérer ma vie. Vous avez vos plaisirs personnels, j’ai les miens. Je vous saurais gré de ne pas vous en mêler. N’avez-vous pas mieux à faire que de m’espionner ? Superviser les travaux de votre précieuse bibliothèque ? Lire les requêtes concernant les esclaves ? Vous êtes responsables d’eux et de leurs actes, si je ne m’abuse.

Son père lui adressa une moue assassine.

— Nous rediscuterons de ton insolence et de tes débauches plus tard. Je ne suis pas venu interrompre tes minauderies pour profiter de ta présence. J’ai à te parler.

Sans lui laisser le loisir de répliquer, il pivota ensuite vers Tora.

— Rentrez chez vous, vous et votre petite vertu. N’essayez pas d’obtenir quoi que ce soit de mon fils. Je n’oublie jamais un visage et, s’il vous arrivait malheur, vous ne manqueriez à personne.

— Père…, le menaça Ariel.

Hélas, le mal était commis. Malgré le regard navré dont il la gratifia, Tora acquiesça avant de s’éloigner d’un pas rapide et maladroit.

— Vous êtes fier de vous, j’espère, pesta-t-il dans un grognement.

— Plus que de toi, c’est une évidence.

Ariel inspira plus fortement.

— Bien, enchaîna Magnus Iversen. Maintenant que tu n’as plus d’occupation, accepterais-tu de me suivre à la bibliothèque ? Le bâtiment principal est terminé et tu n’as toujours pas contemplé l’intérieur. Mon bureau est une pièce très agréable. Tu l’aimerais.

Ariel ignora son baratin.

— Votre question n’en est pas une, je suppose ? Je n’ai pas la possibilité de refuser ?

— Peu d’honneur, mais un brin d’intelligence. Tout n’est pas perdu.

Les muscles contractés, Ariel indiqua à son père de le précéder. L’entrevue imprévue ne lui plaisait pas et l’interruption dont il avait été victime le hérissait. Néanmoins, il n’avait pas le choix. Ce que le Consul voulait, le Consul l’obtenait… Pourvu que leur conversation ne s’éternise pas !

Leurs pas les menèrent au chantier en cours. Las par avance, Ariel dédaigna la masse de captifs occupés à dresser les murs des temples de la connaissance dont rêvait son père – tant de constructions pour des ouvrages… quelle folie ! Il pénétra dans l’unique bâtisse achevée sans réagir aux remarques de son père sur la grandeur des lieux ; d’un pas bruyant, il se contenta de le talonner au travers d’une multitude de couloirs et d’escaliers – un véritable labyrinthe aux yeux du néophyte qu’il était.

Sitôt qu’ils s’arrêtèrent devant une lourde porte verrouillée, Ariel sut qu’ils avaient atteint le bureau susmentionné.

— Entre.

Il s’exécuta, jeta un œil à son nouvel environnement. L’architecture était harmonieuse, mais la décoration spartiate ainsi que l’aspect purement pratique des meubles lui arrachèrent une mine dégoûtée. L’ancienne carrière de Général de son père l’avait privé de toute considération pour la beauté.

— On se croirait chez nous, commenta-t-il.

— Ah ?

— C’est froid, impersonnel.

Iversen le dévisagea avec dédain.

— T’attendais-tu à trouver ton portrait au mur ?

— Inutile d’être désagréable, souffla-t-il avec insolence. De quoi désiriez-vous m’entretenir ?

— De notre demeure justement, en vérité.

— Étonnant. Vous y êtes de moins en moins.

— En effet.

Ariel retint un hoquet.

— Comptez-vous vendre ?

Un rire lui répondit.

— Ne sois pas idiot, qui à part nous aurait les moyens de s’y installer ? Non, fils. J’y ai mis trop d’énergie pour m’en débarrasser.

Il opina.

— Qu’y a-t-il alors ?

— Tu l’as dit : je n’y suis pas souvent. La bibliothèque occupe une partie de mes journées, et cette pièce me permet d’effectuer mes autres tâches dans le calme. J’ai décidé de m’y établir le temps nécessaire afin de m’éviter des déplacements matin et soir.

— Je comprends.

Ariel sourit. La présence à domicile de son père l’ennuyait plus qu’autre chose. Il rêvait même parfois de le voir partir sur le Grand Continent, terre de leurs ancêtres, pour ne plus en revenir.

— Tu comprends aussi, je présume, qu’il m’est inenvisageable d’investir les lieux sans garantie : la résidence familiale doit d’abord être mise entre de bonnes mains.

L’annonce le figea ; durant un instant, il se demanda s’il allait obtenir les rênes. Hélas, l’hypothèse n’était pas crédible. Son père n’avait aucune confiance en lui, il se jouait de ses espérances.

— Avez-vous pensé à quelqu’un en particulier ? se força-t-il à l’interroger.

— Tu es là pour découvrir son identité. Tu rechigneras à lui obéir, sinon.

Ariel haussa les épaules dans un geste désinvolte.

— Soit, je vous écoute.

Qui allait-il accueillir chez eux ? Sa vieille tante ? Son cousin ? Au fond, il s’en moquait bien.

Iversen se racla la gorge.

— À compter d’aujourd’hui, Paskel dirigera notre habitation.

— Un esclave ? s’étrangla Ariel.

Le rictus dont il fut gratifié le rendit nauséeux.

— La situation te pose-t-elle un problème ?

Il s’interdit de rétorquer, car son père n’attendait qu’une chose : qu’il lui reproche de se fier à un Lycanthus plutôt qu’à lui. Ses dents meurtrirent sa langue. Il n’escomptait certes pas recevoir une telle charge, mais de là à être supplanté par un Crok’vie !

— Tu n’es pas assez mature, fils. Ton comportement me le prouve chaque jour davantage. Paskel est compétent et loyal. Avec lui, l’endroit ne se transformera pas en bordel.

Les lèvres d’Ariel se pincèrent.

— Qu’imagines-tu ? J’aurais préféré avoir un héritier convenable, un héritier à qui j’aurais confié cette tâche sans crainte. Je n’ai eu que toi…

Ariel avait saisi très jeune que son père n’éprouvait pas de tendresse envers lui. Toutefois, il ne s’expliquait pas pourquoi il s’employait tant à le lui démontrer. L’humiliation qu’il subissait ici n’était pas nécessaire : ses piques quotidiennes et ses remarques acerbes suffisaient à le rabaisser et à aviver sa rancœur.

Il étouffa un soupir. Que songeraient les membres de leur entourage en apprenant que Paskel, un esclave – haut placé, mais un esclave malgré tout – possédait le respect et l’affection du Consul plus que lui, sa propre chair ? Ils se gausseraient, son prénom alimenterait les ragots. Certains prétendaient déjà qu’il était un enfant illégitime ; voilà qui allait encore les conforter dans leur hypothèse…

— Peut-être devriez-vous présenter Paskel à Sa Grâce, cracha-t-il. Ainsi, il ne sera pas étonné le jour où vous lui remettrez son nom au lieu du mien pour vous succéder comme Consul de Roche-Haute.

Iversen chassa son commentaire d’un mouvement de la main.

— Tu es contrarié…

Ariel leva les yeux au ciel. Qui ne l’aurait pas été ?

—… et puéril. Si tu cherches quelqu’un à blâmer, prends-t’en à toi. Tes actes ont influencé ma décision. Paskel est inférieur par sa naissance, mais il ne m’a pas une seule fois déçu.

— Contrairement à moi.

— Ravi que tu en sois conscient.

Las, Ariel inspira avec résignation. Il ne servait à rien de protester ou de dialoguer. La moindre de ses paroles serait qualifiée de jérémiade, il n’obtiendrait pas gain de cause.

— Je me plierai au bon vouloir du Crock’vie, puisque tel est votre souhait. Je me permets néanmoins de vous rappeler que Paskel n’a pas de manières. Il peut se montrer violent. Souvenez-vous-en le jour où un incident surviendra.

Son père s’installa dans le fauteuil derrière son bureau.

— Utilise ta tête, fils. Paskel n’a pas de volonté, il n’est qu’une marionnette qui m’obéit au doigt et à l’œil. Quels que soient ses actes, ils découlent de mes ordres. Il n’accomplit rien sans mon autorisation.

Les poings serrés, Ariel acquiesça.

— Bien. Maintenant que ce détail est réglé, ta présence n’est plus requise, déclara Iversen. Rentre ou retourne te débaucher, peu m’importe. J’ai un projet à mener et tu m’empêches de me concentrer.

Le corps débordant d’une colère péniblement contenue, Ariel quitta la pièce sans un mot.

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Merci à toutes celles et tous ceux qui continuent de lire cette histoire <3

Mardi prochain, nous retrouverons Kaliska, pour qui les ennuis vont commencer !

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