Chapitre 5

Chapitre 5

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Lorsque nous apprenons que les Lycanthus brûlent leurs morts, notre première réaction est de nous horrifier, car il nous est inconcevable de ne pas reposer en terre consacrée, de ne pas rejoindre le Jardin du Père…

Mais lorsque l’on prend la peine de s’intéresser aux légendes de ce peuple, leur façon de faire est loin d’être barbare !

Les Lycanthus croient en la réincarnation. En consumant la dépouille de leurs défunts, ils sont convaincus d’en guider l’âme vers les cieux, de l’aider à repérer sa prochaine enveloppe.

Si ce mode de pensée ne s’accorde guère avec le nôtre, je ne peux néanmoins m’empêcher de lui trouver une certaine beauté.

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Note du chercheur Harald Lunde, spécialiste de la culture des Lycanthus et actif militant contre l’esclavage.

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La dépouille de Leif reposait sur le lit qu’il avait occupé. Agenouillée au sol à ses côtés, sa main emprisonnant la sienne, Kaliska n’avait plus ni larmes à pleurer ni envie de se relever ; elle n’en avait de toute manière pas la force, pas avec son énergie si basse.

Un sanglot l’ébranla. La vie avait quitté Leif dès qu’il s’était écroulé – le don de Seva ne trompait pas –, pourtant elle s’était persuadée qu’elle était encore en mesure de le sauver. La tristesse lui avait ôté son bon sens… Elle avait ponctionné son propre fluide vital avec désespoir afin de le lui transmettre et s’était épuisée en vain. Quelle idiote ! Même s’il était resté un soupçon de vigueur en Leif, elle n’aurait pas réussi à l’aider sans se tuer.

Malgré le nœud qui lui enserrait la gorge, Kaliska déclara :

— Seva, Déesse Louve, Fille de la forêt et Mère de Vie, puisses-tu guider l’âme de cet homme afin qu’il décide de l’incarnation de sa prochaine existence. Puissent tes fils Seim et Rezon lui apporter bravoure et sagesse dans son choix.

Ces paroles étaient réservées aux Lycanthus, non aux humains, mais elle ne se voyait pas recommander Leif au Père – elle ne croyait pas en lui.

— Je vous en prie, ajouta-t-elle, acceptez tous trois ma requête. Vous êtes justes, je le sais. Leif est une bonne personne. Il le mérite.

Elle se retint d’expliquer qu’il avait été son unique ami, un véritable soutien depuis sa capture. La Déesse veillait sur ses enfants : elle était au courant.

Kaliska se frotta les paupières, puis observa Leif. Malgré sa rigidité et la froideur de sa peau, elle ne parvenait pas à admettre réellement sa mort. Ses problèmes de santé demandaient qu’il se ménage, pas plus. Il n’y avait eu aucun signe, aucun indice alarmant…

Alors qu’elle pensait la chose impossible, des larmes mouillèrent derechef ses yeux. Incapable de lutter, elle ne chercha pas à les refouler ; son corps était trop petit pour contenir l’entièreté de son chagrin.

— Tu me manques déjà…

Kaliska ne songeait pas à sa situation ou à ce qu’il adviendrait d’elle sitôt que le décès serait rendu public. Elle ne songeait pas au fait qu’elle serait vendue telle une marchandise, à la faible probabilité que son nouveau maître soit aussi pacifiste et amical que Leif. Ses réflexions se concentraient sur sa perte, sur les moments qu’ils avaient vécus, sa persévérance, sa façon de ne jamais renoncer à envisager un avenir meilleur… Leif avait été son mentor, il lui avait enseigné les us et coutumes des siens, comment ne pas attirer l’attention sur elle, à se battre sans user de violence. Oh, il lui avait tant apporté !

— Merci, chuchota-t-elle. Je n’étais qu’une esclave et tu ne me connaissais pas. Néanmoins, tu n’as pas hésité à me donner une existence décente. Je ne l’oublierai pas.

Tremblante, Kaliska se releva et haleta sous l’effort. Elle agrippa ensuite le drap du lit et en recouvrit son père adoptif avec des gestes empreints de douceur.

— Adieu, Leif.

Son être lui hurlait de sortir sa dépouille de la maison, puis de la brûler afin de libérer son essence. Cependant, elle s’y refusa. Non seulement les villageois ne lui offriraient pas l’occasion d’agir, mais en plus, l’acte équivaudrait à manquer de respect envers Leif. Il désirait être enterré sur un site consacré, entretenait l’espoir que le Père viendrait l’y cueillir pour le mener dans Son Jardin.

Kaliska soupira. Même après toutes les années passées à ses côtés, elle ne comprenait pas par quel miracle Leif accordait du crédit à de telles sornettes. La vie était ici, dans ce qui les entourait. Elle ne se trouvait pas dans un quelconque lieu imaginaire.

Un frisson lui remonta le long de l’échine. Garder l’âme d’un être emprisonnée dans son enveloppe charnelle jusqu’à ce qu’elle se décompose… Les habitudes des Hommes étaient quelquefois si barbares ! Elle pria afin que le processus ne soit pas trop long pour Leif, qu’il se réincarne au plus vite.

Ses bras retombèrent le long de ses cuisses. Immobile, Kaliska continuait à contempler Leif, que nulle respiration n’animait. Son bon sens lui criait qu’il était l’heure de prévenir les autorités, d’accepter l’inévitable. Pourtant, elle restait là, à le fixer, presque hypnotisée.

Plus rien ne serait comme avant…

On frappa contre la porte de la chaumière, mais elle occulta le bruit de son esprit et n’y réagit pas. Elle n’entendit pas plus le battant s’entrebâiller ou la voix qui appelait Leif, ni même le son des pas approchant de la pièce. Seul le hoquet terrifié qui jaillit dans son dos la tira de sa léthargie.

Kaliska pivota. Son regard humide croisa celui de Mme Sandvik.

Un poing sur sa poitrine, la veuve la dévisageait avec effroi et ne cessait de jeter des coups d’œil affligés à la forme qui reposait sur le matelas.

— Il… Il est mort, souffla Kaliska.

— Qu’as-tu fait, maudite ?

Kaliska frémit face à la haine contenue dans ces mots. La vieille femme ne croyait pas sérieusement…

Ses pensées se figèrent dès que ladite vieille femme examina ses mains. Ou plutôt, leur absence d’entraves.

Elle déglutit.

— Je n’ai pas…

— Comment as-tu ôté tes gants, Crock’vie ? Je te préviens, approche-moi et je hurle !

— Je…

Mme Sandvik la toisa avec fureur, puis recula de plusieurs pas.

— J’avais mauvaise conscience, siffla-t-elle, je regrettais de ne pas avoir raconté ton manque de zèle à Leif. J’étais venue l’en avertir… Il l’avait visiblement déjà découvert et cela t’a contrariée. Je me trompe ?

— Jamais ! je…

— Meurtrière. Tu es sournoise, je l’ai toujours su. Une vraie putain de la Forêt.

L’insulte toucha Kaliska, toutefois elle ne le montra pas et leva les paumes en signe de paix.

— Mme Sandvik, je vous en prie, écoutez-moi. Leif était mon ami.

— Leif était ton maître ! Tu… tu l’as tué. Tu l’as tué ! Sans doute dès que tu as été libre d’agir… Vous n’êtes pas en mesure de vous en empêcher, n’est-ce pas ? C’est là votre nature profonde.

Horrifiée, Kaliska secoua la tête avec vivacité.

— S’il vous plaît, implora-t-elle. Laissez-moi parler.

Mme Sandvik quitta l’intérieur de la chambre. Ses pupilles chargées de rancœur étaient braquées sur elle, en particulier sur ses doigts. La peur se lisait sur son visage.

Kaliska essaya de l’approcher.

— Ne bouge pas !

L’ordre claqua et résonna dans l’habitation.

— Je ne suis pas responsable du décès de Leif, je…

Mme Sandvik renifla et fouilla l’endroit du coin de l’œil jusqu’à dénicher la clef du logis, qu’elle s’empressa de saisir.

— Garde tes mensonges pour les gardes. Tu répondras de ton crime, Crock’vie. Tu paieras pour l’existence que tu as détruite.

Sous son regard épouvanté, la veuve se précipita dehors. Kaliska courut, mais n’eut pas le temps de la rejoindre avant d’entendre le cliquetis de la serrure. La panique lui comprima l’estomac. Elle était prise au piège ! Ses genoux s’entrechoquèrent, ses jambes cédèrent. Elle s’écroula au sol.

Accusée, elle allait être accusée du meurtre de Leif…

La douleur noua sa gorge et lui arracha un sanglot. Kaliska devinait la suite des événements. Elle aurait beau se défendre, assurer qu’elle n’avait pas utilisé son don sur Leif et qu’elle l’aimait tel un père, nul n’accorderait du crédit à ses propos. Personne ne se fiait aux esclaves. Elle serait une criminelle aux yeux de tout Embrun.

Elle n’allait pas être vendue, mais arrêtée et pendue. L’avenir que Leif lui destinait, le futur qu’il imaginait… anéanti en une fraction de seconde.

— Non, non, gémit-elle, prostrée sur elle-même.

Elle n’était pas coupable, n’avait pas désiré sa mort. L’idée d’être reconnue comme le bourreau de Leif lui retourna les entrailles. Elle aurait été incapable de lui causer du tort !

Le destin qui l’attendait lui déclencha des sueurs froides. La peur la gagna… suivie d’une soudaine et furieuse envie de vivre. Le deuil et sa faiblesse l’amenaient au désespoir ; néanmoins, elle restait lucide. Elle ne méritait pas d’être jugée, Leif n’aurait pas voulu qu’elle accepte son malheur.

Alors la réalité la rattrapa. Mme Sandvik allait revenir d’une minute à l’autre et des soldats l’accompagneraient. Si elle ne trouvait pas vite un moyen de s’échapper, elle n’aurait plus la moindre chance de s’en sortir.

Poussée par l’adrénaline, Kaliska se redressa d’un bond. Elle se jeta sur la porte, tira sur la poignée de chaque vantail. Hélas, ses efforts furent vains. Elle ne possédait pas assez de force.

Elle pivota et scruta la pièce.

Son regard s’accrocha à la fenêtre. Celle-ci n’était pas grande et ne s’ouvrait plus depuis des années, mais si elle repliait ses jambes, passer au travers de l’encadrement devait être possible.

Kaliska ne tergiversa pas. Elle chassa ses hésitations, attrapa une chaise… puis la balança sur la vitre.

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Merci d’être présent(e) à chaque chapitre !

Mardi prochain, nous découvrirons si Kaliska va s’en sortir.

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