Chapitre 14

Chapitre 14

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Il était une fois un petit garçon qui se passionnait pour la Forêt. Sa famille avait beau lui donner l’ordre de ne pas s’en approcher, il n’était pas capable de s’y soumettre… Sa mère ne comptait plus les fois où elle l’avait rattrapé avant qu’il n’atteigne le couvert des arbres. Les purges et leurs fantômes le fascinaient ; intrépide, il rêvait de rencontrer les esprits afin de les terrasser. Son cœur aspirait à devenir un héros, à être celui qui libérerait Escarpe de la peur qui l’entravait.

Un jour, il échappa à la surveillance de son entourage et gagna enfin l’orée des sapins, ce lieu tant convoité. Fier, déterminé, il y appela les esprits, puis les défia de l’affronter… Son souhait fut exaucé. Hélas, sa bravoure ne lui fut d’aucune aide. Le lendemain, on retrouva son petit corps sans vie, figé dans l’épouvante.

Aussi enfants, écoutez bien : le courage sans prudence ne sert à rien.

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Conte populaire d’Escarpe.

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Kaliska sauta à deux mètres du sol. Un peu douloureuse pour ses genoux, sa réception ne s’en révéla pas moins parfaite. Elle s’autorisa un large sourire ; ses réflexes étaient en progrès constants. Par moments, elle avait l’impression de redevenir la jeune Lycanthus insouciante qui fatiguait tant Aanor.

Kaliska s’étira avec paresse, remua ses orteils dans la terre – un vrai délice. Elle prit ensuite la direction du village aérien. Son tour de garde avec Adgad était terminé, elle avait désormais le champ libre.

L’envie de déambuler dans la Forêt et de se gorger de ses chants la saisit, mais elle la refréna. Partir se promener en solitaire n’était pas une bonne idée. Elle était attendue au campement, quelqu’un avait été chargé de vérifier le temps qu’elle mettait à rentrer. La méfiance qu’entretenait la Grande Meute à son égard n’allait pas s’amoindrir en une poignée de jours. Mieux valait éviter de l’alimenter.

Un soupir lui échappa. Demander à un tiers de l’accompagner ne la tentait pas : cela n’aurait pas la même saveur que de profiter du charme de la nature seule. Kaliska se résigna à rejoindre son cabanon. Si l’ennui la guettait, elle n’aurait qu’à en sortir et à proposer son aide à celles ou ceux qui en avaient besoin. Les tâches et activités ne manquaient pas, après tout.

Elle espérait être bientôt considérée comme une personne de confiance. Bien sûr, elle n’arrivait pas à en vouloir à ses pairs de se montrer prudents envers elle. Néanmoins, la situation lui apportait le sentiment d’être plus prisonnière que libre. Elle n’était peut-être plus esclave, mais l’emprise des Hommes continuait à planer autour d’elle, telle une menace silencieuse ; tant que Kaliska ne serait pas acceptée pleinement au sein de son nouveau foyer, cette emprise ne disparaîtrait pas.

Elle atteignit le périmètre des habitations. D’un bond, elle s’agrippa à une branche puis, chatouillée par les épines des sapins, se hissa à leur hauteur. La facilité avec laquelle elle s’était habituée à vivre dans les arbres ne cessait de l’étonner, se déplacer sur les fins chemins de bois lui était devenu aisé, presque naturel et instinctif.

Une fois sur les sentiers reliés, Kaliska croisa deux enfants qui s’amusaient. Elle les salua d’un geste. Plusieurs fois, leur innocence l’avait rendue envieuse. Eux n’avaient pas connu les purges ou l’humiliation d’être traités en objet ; ils étaient nés ici, dans l’amour de leur famille et la protection du plus grand clan de Lycanthus jamais recensé. Pourvu que cela dure !

Elle leva la tête et remarqua la silhouette de Laegh. Assis de manière nonchalante sur le toit de son logement, il se tenait immobile ; son regard était voilé, empreint d’une certaine dureté. Tout en lui respirait la contrariété.

Kaliska l’observa une dizaine de secondes en silence. Les questions qui lui avaient traversé l’esprit lorsqu’elle l’avait repéré avec ses deux compagnons revinrent la tarauder. Toutefois, ce qui la surprit surtout fut sa présence sur place. Il ne lui avait en effet pas fallu plus d’une semaine pour comprendre que Laegh s’éclipsait de l’enceinte des habitations sitôt son travail accompli…

Elle s’approcha de son coin de repos et s’enhardit jusqu’à y monter – même si elle n’avait pas recherché sa compagnie depuis qu’il s’était excusé du coup asséné sur son crâne, il l’intriguait.

— Bonjour.

Laegh lui accorda à peine une œillade avant de l’interroger.

— De retour de la frontière ?

— Excellent sens de la déduction, railla-t-elle tandis qu’elle s’accroupissait à sa hauteur.

Un début de rire lui chatouilla les oreilles, lui laissant présumer que sa venue n’était pas indésirable.

— C’est un talent inné.

— Tu n’es pas en vadrouille ?

Kaliska réalisa à quel point son ton était inquisiteur et s’empressa d’ajouter :

— Je ne te juge pas, tu n’es même pas obligé de répondre. Je suis juste curieuse. On t’aperçoit rarement.

— Il n’y a pas d’offense. Je suis interdit de sortie, lui apprit-il d’une voix grave.

— Interdit ? s’étonna-t-elle.

— Notre « chef » n’apprécie pas me savoir hors de portée de son contrôle. Je suis dorénavant aussi prisonnier que toi. Pas trop déçue d’avoir perdu ton statut de privilégiée ?

La plaisanterie lui arracha une expression contrite. Malgré l’humour employé, Laegh avait tout sauf l’air ravi.

— Je suis désolée.

— Ne le sois pas. Tu n’es pas responsable.

Un silence les entoura, qu’il n’autorisa pas à perdurer.

— Nous sommes libres dans la Forêt, selon la Grande Meute. Cependant, elle omet de préciser que nous ne le sommes pas au niveau de nos paroles.

Kaliska s’installa de façon plus confortable. N’en était la rancœur qui en suintait, le ton de Laegh lui donnait envie de l’écouter, d’apprendre à le connaître en dehors de l’avis tranché de Wynfor.

— Qu’as-tu dit de si terrible ?

— J’ai remis en cause notre mode de vie, et mes pensées ne plaisent pas. C’est ma faute, je suppose. Je suis incapable de me taire.

Kaliska se mordilla l’intérieur de la joue. Oserait-elle l’interroger sur ses propos ? Sa curiosité ne serait-elle pas mal perçue ?

— Si ma mémoire est bonne, lui déclara-t-il, tu m’as tancé sur ma maladresse quand je me suis présenté à toi.

Elle acquiesça, troublée par la réflexion.

— C’est donc à mon tour. La tienne n’est pas mieux, navré.

— Que…

— Et si tu me posais ta question directement ? Nous gagnerions du temps, non ?

Démasquée, Kaliska esquissa un sourire.

— J’appréhendais de te vexer.

— Il en faut beaucoup plus.

Elle se pencha vers Laegh et, détendue par son attitude, ancra ses pupilles dans les siennes.

— Vas-tu patienter jusqu’à ce que je formule ma demande même si tu la soupçonnes ?

— Je suis tenté, mais je ne me risquerai pas à te faire languir plus longtemps – les louves sont plus féroces que les loups, ce n’est pas un secret ! Qu’aimerais-tu découvrir ?

— La raison pour laquelle on se méfie de toi, avoua-t-elle. Ou plutôt les paroles qui t’ont obligé à t’asseoir sur le toit.

Il opina.

— J’ai prôné un passage à l’action. J’ai parlé de nos frères et sœurs entravés, que tous ici s’appliquent à ignorer tel un problème qui n’existerait pas.

Un soubresaut assaillit Kaliska.

— Je ne crois pas que la Grande Meute ignore les esclaves, affirma-t-elle.

— Tu es naïve.

Elle grimaça. Sans être dur, le timbre de Laegh n’était pas tendre ; elle aurait mis sa main à couper qu’il était déçu. Le constat la troubla.

— Est-ce un reproche ?

— Un peu, admit-il.

Sa sincérité la rasséréna plus qu’elle l’ennuya. Elle était fixée, les faux semblants n’avaient pas de place dans leur discussion. Avec patience, les bras passés autour de ses genoux, elle attendit qu’il poursuive.

— As-tu noté l’une ou l’autre initiative prise en faveur des captifs ? Même une initiative légère ?

Bon gré mal gré, Kaliska secoua la tête.

— Non, mais mon arrivée est récente. J’ai supposé que des actions avaient déjà eu lieu ou étaient en préparation, voire qu’on ne m’en informait pas en raison de mes années passées au milieu des humains.

— La vérité est moins joyeuse : il n’y a pas de plan.

— Aucun ? murmura-t-elle après avoir dégluti.

Laegh confirma.

— Tous les Lycanthus qui ont été emmenés en dehors de la Forêt sont considérés comme perdus… Tu es une exception, Wynfor n’est pas cruel au point de te renvoyer chez tes bourreaux.

L’estomac de Kaliska se retourna sous l’effet de la stupeur. Il y avait forcément quelque chose, des actes minimes… Comme Leif le lui avait enseigné, agir était toujours possible.

— Je… C’est…

Laegh pivota vers elle et lui adressa une moue désolée.

— Sous le choc ?

— Comment cela se fait-il ?

— Nous ne luttons pas, soupira-t-il, nous nous dissimulons. La paix qui entoure notre village est factice : seul l’effroi de nos ennemis nous protège. Le jour où ils ne craindront plus la colère des esprits signera notre perte. Le but de la Grande Meute se limite à préserver ce qui demeure de notre territoire, à inciter les nôtres à s’y terrer pour éviter d’être massacrés. L’objectif est louable, mais vain.

— Vain ? répéta-t-elle.

— Nous ne gagnerons pas le moindre droit en nous cachant. La situation n’évoluera pas par miracle, eh non ! Nous sommes en sursis.

Kaliska voulut protester. Elle voulut lui dire qu’il avait tort, qu’il se trompait sur toute la ligne et faisait preuve de pessimisme. Hélas, ses propos trouvaient écho en elle, ils y résonnaient avec force et conviction. Il ne mentait pas.

Ses yeux s’embuèrent face à la révélation. Grande Déesse… Elle s’était bercée d’illusions. Dans sa joie d’être acceptée au campement et son soulagement de ne plus être soumise au joug des Hommes, elle n’avait pas cherché plus loin que le bout de son nez. Déçue, elle baissa le regard, puis lutta contre le malaise qui s’emparait de son être.

Une main compatissante se posa sur son épaule.

— Bienvenue dans le monde réel, Kaliska. Bienvenue dans mon monde.

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Ravie de vous retrouver fois en bas de chapitre !

A la semaine, nous irons faire un tour du côté du Ministre Ellingsen…

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