Chapitre 17

Chapitre 17

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Durant mes recherches, j’ai souvent entendu parler d’un phénomène rare, une sorte de don que les Lycanthus ont, comme qui dirait, perdu avec le temps. Hélas, il m’est à l’heure actuelle encore impossible d’en définir la véracité. L’idée que ces individus soient capables de se métamorphoser en loups géants me séduit ; cependant, elle est si abracadabrante qu’une part de moi n’arrive pas à s’empêcher d’en rire !

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Note du chercheur Harald Lunde, spécialiste de la culture des Lycanthus et actif militant contre l’esclavage.

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Un oiseau de nuit cria, puis décolla d’une branche voisine à celle où était Laegh mais, occupé à tailler un loup dans une vieille racine, le Lycanthus ne releva même pas la tête pour surprendre son vol majestueux. Son esprit n’allait qu’à sa création : visualiser, couper, affiner. Ses gestes étaient aussi précis que mécaniques et réguliers.

Une fois le corps de l’animal formé, Laegh commença à en sculpter la queue et fronça les sourcils. Apporter de la texture à son œuvre, lui donner une impression de volume en ne bénéficiant pour unique éclairage que de la lune n’était pas une mince affaire, surtout que le couvert des conifères occultait une partie de ses rayons… Il ne connaissait toutefois pas de meilleur moyen de tromper son insomnie, de plus en plus présente au fil des semaines.

Sous lui, baigné par les chants nocturnes coutumiers à la Forêt, le village aérien dormait. Hormis les sentinelles de garde à la frontière, nul ne veillait. Les bougies des différents cabanons étaient éteintes, soufflées depuis de nombreuses heures par leurs propriétaires plongés dans un sommeil insouciant et satisfait. Laegh ne regardait néanmoins rien de tout ça ; il préférait de loin se concentrer sur sa tâche.

Soudain, tandis que ses yeux étaient presque collés sur l’objet qu’il façonnait, un soupir lui échappa : quelqu’un escaladait le tronc de l’arbre.

Il cessa son activité.

Pourvu qu’il ne s’agisse pas de Wynfor ! Laegh n’était pas en train de transgresser ses directives et n’avait aucun auditoire pour l’écouter, mais le prétendu chef de leur campement lui adressait tellement de reproches ! Ça lui ressemblerait si bien de lui asséner que travailler le bois constituait un acte illicite, d’une dangerosité sans nom pour la sécurité de la Grande Meute…

Un rictus déforma ses traits. Seule la crainte de le voir compromettre leur secret empêchait Wynfor de le chasser du berceau de Seva, Laegh le soupçonnait. Chaque jour, les rapports qu’ils entretenaient devenaient plus tendus, prêts à se rompre au prochain faux pas… Qu’ils arrivent encore à se saluer tenait du miracle tant leur vision des choses et leurs projets divergeaient.

Par chance, le toupet de cheveux qui émergea parmi le branchage était celui de Jac.

— Grande Déesse ! Tu grimpes toujours un peu plus haut, il me semble…

Un sourire pâle étira les lèvres de Laegh.

— Sans doute parce que l’odeur de la lâcheté m’incommode davantage au fur et à mesure que les mois s’écoulent.

Son ami termina son ascension. Il s’installa en face de lui, avant de pointer son ébauche de loup du doigt.

— Un de plus ?

— Je m’occupe. C’est Keira qui m’a enseigné ce talent, tu le savais ? Elle l’avait appris de son père, qui était plus habile que moi.

L’expression de Jac se ferma. Durant plusieurs et longues secondes, il demeura muet, comme incapable d’ouvrir la bouche. Il hésitait à parler de son ancienne sœur de meute avec lui. Avait-il peur de lui rappeler sa mort ou de raviver sa légendaire hargne ?

— Reste-t-il un enfant qui ne possède pas son jouet ? demanda finalement Jac avec une jovialité forcée.

— Nous le découvrirons demain, j’imagine.

Laegh ne réussit pas à s’empêcher de grimacer. L’insouciance des plus jeunes, à qui il donnait ses statuettes, le laissait parfois rêveur ; cependant, la plupart du temps, il appréhendait surtout qu’elle soit brisée à cause de l’aveuglement de leurs parents. Si les Hommes trompaient leur surveillance, si eux-mêmes s’entêtaient à s’interdire d’enfreindre les lois de Seva, l’histoire recommencerait et un nouveau massacre aurait lieu, tout aussi sanglant que le premier…

— Ça te démange, hein ? l’interrogea Jac.

Il haussa un sourcil.

— De pousser ces inconscients à se réveiller. De prendre les rênes et d’agir.

Laegh soupira derechef.

— Les Lycanthus qui refusent d’admettre l’évidence ne s’éveilleront pas, ils aiment trop leurs œillères. Hmm… À l’exception d’un ou deux membres du village qui hésitent, nous avons convaincu tous celles et ceux aptes à entendre que se dissimuler ne changera pas le sort des nôtres.

Une moue avide prit possession des traits de Jac.

— C’est pour bientôt ? murmura-t-il. Imminent, non ?

Malgré lui, Laegh porta son regard sur une habitation en particulier.

— Nos sympathisants n’attendent plus que ton aval, enchaîna Jac. Meryl a joué son rôle à merveille : il a profité de la moindre de ses missions de messager afin de transmettre notre parole aux autres campements. D’après lui, Wynfor n’est pas l’unique « dirigeant » à se plaindre de loups solitaires. Le besoin d’action concrète se fait de plus en plus ressentir, partout.

— Un peu de patience. Notre délivrance approche, nous aurons l’occasion d’évaluer l’efficacité de Meryl.

Jac roula la nuque, puis sourit face à ce que Laegh observait.

— Celle qui y vit te plait, insinua-t-il. Je me trompe ?

— Ne sois pas ridicule. J’ai beaucoup de tendresse pour Deirdre, mais elle restera à jamais fraternelle. Il m’est impossible d’envisager une relation différente avec elle.

— Je n’ai pas parlé de Deirdre. Kaliska loge chez elle, si je ne m’abuse.

Le ton employé était tant teinté de fausse innocence que Laegh leva les yeux au ciel.

— Je l’apprécie, oui. Elle était esclave, elle a donc souvent été témoin de la cruauté des envahisseurs. Elle connaît la cause pour laquelle nous militons mieux que quiconque et serait un atout très utile.

— Sans vouloir t’offenser, ironisa son ami, tu as dépassé le stade de l’appréciation…

— Sans vouloir t’offenser, répéta-t-il, le rôle d’entremetteuse n’était autrefois destiné qu’aux louves.

Jac le gratifia de son rire habituel ; un son qui signifiait aussi bien « D’accord, va ! » que « Un jour, j’obtiendrai ma réponse, sois-en sûr. »

— Parfait. Je ne te forcerai pas à avouer puisque tu ne le souhaites pas, mais tu l’admets à toi-même, au moins, j’espère ? Une poignée de beaux sentiments ne terniraient en rien ton image ou ton tempérament, rassure-toi.

Laegh grogna pour la forme. Il avala ensuite sa salive ; Kaliska ou un il-ne-savait-quoi en elle l’attirait, il était vain de le nier…

La compagnie de l’ancienne captive lui était en effet agréable ; il ne rechignait pas à la saluer ou à converser avec elle. Par instants, leurs âmes semblaient en résonance : sans avoir eu un vécu identique, ils se comprenaient et partageaient plus que de simples pensées. L’envie qu’elle l’accompagne dans ses idéaux l’avait par ailleurs déjà tenaillé plusieurs fois, impétueuse.

Ses poings se serrèrent contre ses cuisses. Jac avait raison : il était mordu… Il l’était et ne l’acceptait qu’à moitié, tout son être se concentrant sur ses projets et l’avenir qu’il s’était tracé sans que l’idée de l’amour ne l’effleure alors.

— Tu lui as parlé de notre plan ? s’enquit Jac d’un air équivoque – il savait qu’elle hantait son esprit.

— Non.

— Parce qu’elle ne l’approuverait pas ?

Laegh inspira – malgré son manque flagrant d’enthousiasme, il n’échapperait pas aux questions sur Kaliska, Jac était trop borné pour ça.

— Elle se cherche encore et je n’ai pas à cœur de la forcer à effectuer un choix qu’elle pourrait regretter plus tard. La décision doit venir d’elle, expliqua-t-il. La Grande Meute a pansé une partie de ses blessures ; depuis lors, elle est tiraillée entre ce qu’elle a aperçu et affronté chez les humains et son vœu de recouvrer la vie que menaient ses ancêtres. Sa prise de conscience à propos de notre inaction a commencé, mais elle n’est pas achevée.

— Ce que tu déplores.

Il opina.

— Elle a un bon potentiel, autant que Deirdre. Elle me… nous ressemble. Si elle se détachait des principes qui l’entravent, elle accomplirait des merveilles pour les nôtres.

— D’accord, s’amusa Jac. Prions la Déesse afin qu’elle s’en détache à temps, tout mettre en œuvre te serait plus aisé si tu avais l’assurance qu’elle te suivrait.

Laegh ne répliqua pas. Il ne désirait pas Jac saisisse qu’il avait vu juste.

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Merci pour votre lecture !

La semaine prochaine, nous retrouverons Kaliska et découvrirons si elle arrive à encaisser le décès de Leif, son père adoptif.

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