Chapitre 19

Chapitre 19

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Plus les années passent, plus la méconnaissance de mes pairs sur les Lycanthus me désespère. Entendre jour après jour le mot « assassin » me hérisse les poils des bras.

Il n’y a, aux yeux des Lycanthus, pas de pire insulte que de les appeler meurtriers… d’autant plus qu’il suffit de se renseigner, de leur parler, pour comprendre à quel point la vie leur est sacrée. Peu de tueurs peuplent leur race, car ceux qui le deviennent encourent le déshonneur suprême : être mis à l’écart de la meute puis, à leur mort, être privé du feu de la renaissance… Au choix de leur prochaine existence, ils ne peuvent en effet avoir accès tant qu’avec leur enveloppe, ils n’ont pas racheté leur terrible péché.

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Note du chercheur Harald Lunde, spécialiste de la culture des Lycanthus et actif militant contre l’esclavage.

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Des éclats de voix jaillirent de l’extérieur. Tirée du sommeil, Kaliska se redressa dans son hamac. Groggy, elle chercha Deirdre du regard avant de se rappeler que celle-ci était de garde.

Elle frotta ses yeux, s’étira. Les cris se poursuivirent et lui arrachèrent une grimace – les siens avaient appris à ne pas hausser le ton de peur que le vent n’en porte la rumeur aux Hommes.

Kaliska se leva et s’avança jusqu’à la porte du cabanon, qu’elle ouvrit ; auparavant étouffé par le bois de la cloison, l’échange qui l’avait extirpée de ses rêves gagna en clarté.

— Si tu pars, considères-toi comme banni. Tu ne seras jamais autorisé à revenir ici ou à réintégrer la Grande Meute. Tu ne pourras pas revendiquer tes actes en son nom et l’évoquer à autrui te vaudra le statut de traître. Compromettre sa sécurité fera de toi une cible dont je m’occuperai personnellement…

Kaliska reconnut le timbre de Wynfor. Elle se pencha dehors, puis repéra l’attroupement qui entourait ce dernier. Sans surprise, son interlocuteur n’était autre que Laegh. Il écoutait la menace sans broncher avec un sourire narquois plaqué sur le visage, dominant plus que dominé.

— Enfin un peu de bravoure et d’action ! Et moi qui croyais que tu en étais dépourvu… Quoi qu’il en soit, tu n’as pas d’inquiétude à avoir. Accuse-moi de déserteur si ça te chante, mais ne crie pas au traître, je n’en suis pas un. Le secret de l’existence de la Grande Meute est bien gardé, je choisis simplement de ne plus y appartenir.

La gorge de Kaliska se serra. Être confrontée à la volonté de départ qui animait Laegh en cet instant se révélait difficile. Pourtant, l’événement se profilait depuis des jours : le campement évoluait dans la tension qui régnait entre leur chef et lui, et leurs divergences d’opinions étaient trop importantes pour que la situation reste telle quelle…

— Tu seras seul, insista Wynfor, sans protection. En as-tu conscience ? Je t’offre encore une occasion de te rétracter. Après…

— Inutile, ma décision est prise. Je ne demeurerai pas inactif. Ni seul, d’ailleurs.

— Que…

Une partie des partisans de Laegh, dont Jac, se détacha soudain des curieux et le rejoignit.

— Désolée, Wynfor, souffla une jeune Lycanthus. Nous souhaitons nous battre pour tous les nôtres, pas juste pour ceux qui ont eu la chance d’échapper aux purges et captures.

Les poings de Wynfor se pressèrent contre ses cuisses. Incapable de les voir de là où elle se tenait, Kaliska devina que ses pupilles brillaient de déception.

— Soit, siffla-t-il d’un ton doucereux, allez-vous-en. Allez-vous-en et ne remettez pas les pieds ici. Quand vous vous rendrez compte de votre erreur, il sera trop tard : désormais, vous n’êtes plus nos frères et sœurs.

Aucun des concernés ne protesta. Et lorsque Laegh leva le menton vers le ciel et hurla, ils l’imitèrent, puis se lancèrent à sa suite au travers des sapins.

Une nouvelle meute était née.

Ils s’éloignèrent sous les yeux hébétés de Kaliska ; l’unité de la Forêt s’était scindée. Son ami, l’être qu’elle avait tant appris à apprécier, quittait leur foyer…

Son corps réagit pour elle, il la poussa à s’élancer à leur poursuite – elle ne reverrait pas les dissidents et leur meneur. Portée par une force invisible, elle gagna la terre ferme, galopa dans la direction qu’ils avaient empruntée par voie aérienne. Ils avaient de l’avance, toutefois elle ne doutait pas de les rattraper. Les leurs descendaient des loups géants ; la course à pied lui offrait un avantage sur les sauts d’arbre en arbre. Kaliska ne ralentit pas une seconde. Elle tira sans relâche sur ses muscles et, au bout d’un moment, les silhouettes des rebelles lui apparurent en hauteur.

— Stop ! lança-t-elle.

Elle n’obtint pas de réaction.

— Laegh ! C’est moi.

Ses ex-compagnons continuèrent leur route à vive allure. Déterminée, elle s’apprêtait à les héler à nouveau, lorsque l’un d’entre eux se détacha des autres et glissa sur des branches plus basses.

— Laegh…, soupira-t-elle, soulagée.

Kaliska freina sa progression et attendit qu’il la rejoigne. L’émotion lui nouait les entrailles. Grande Déesse, elle avait failli rater son départ ! L’idée lui était inconcevable.

— Tu… tu n’imaginais pas t’en aller tel un voleur ? haleta-t-elle.

Il s’approcha davantage, lui sourit.

— Je te pensais à la lisière.

Elle secoua la tête.

— J’ai pris mon tour de garde avec Adgad au lieu de Deirdre histoire de ne pas interrompre ma nuit en plein milieu.

— Je l’ignorais. Je me dirigeais à ta rencontre.

Elle en demeura muette plusieurs secondes. Certes, elle considérait Laegh comme un ami, mais elle n’aurait pas envisagé que la réciproque était aussi vraie.

— Réellement ?

— Oui. J’aimerais… Viens avec nous, Kaliska.

Elle se figea, incrédule. Avait-elle bien compris ?

— Tu me proposes de me lier à ta meute ?

Il opina.

— Tu nous ressembles, ta place n’est pas au village. Toi aussi, tu aspires à défendre notre peuple.

— Pas en me battant, affirma-t-elle après avoir dégluti. Je n’ai pas cherché à te le cacher.

Laegh ancra son regard dans le sien, lui transmit tout le respect et l’affection qu’il avait envers elle.

— Je le reconnais. Néanmoins, tu es intelligente et tu ne te voiles plus la face. Tu nous serais très utile. Accompagne-moi, je t’en prie. Je ne t’obligerai à rien. Si tu n’as pas à cœur d’être un bras armé, tu ne le seras pas.

Un instant, l’amitié que Kaliska éprouvait envers lui et les idées qu’ils avaient en commun l’incitèrent à accepter, à choisir d’aider les leurs. Mais il lui suffit de songer à l’expression qu’arborait Leif lorsqu’ils avaient discuté de sa demande d’affranchissement renouvelée pour qu’elle y renonce.

— Non, je suis désolée. Il m’est impossible de cautionner la guerre que tu vas déclarer, peu importe le rôle qui y serait le mien. Je suis une guérisseuse, pas une tueuse.

— Et pourtant tu es là, essoufflée de nous avoir rattrapés.

Elle refusa de lui laisser entretenir un tel espoir.

— Nous ne nous verrons peut-être plus, annonça-t-elle sur un ton douloureux. Il fallait que je te parle.

Une étincelle de chagrin passa dans les pupilles de Laegh.

— Ainsi, tu n’es venue que pour me saluer.

Kaliska confirma.

— Je ne suis pas celle que tu crois, pas entièrement.

— Tu ne partages donc plus mon sentiment ? l’interrogea-t-il.

Elle le détrompa d’une voix douce.

— Il est crucial d’agir, je suis toujours d’accord avec toi là-dessus. Mais un ami précieux m’a enseigné que l’affrontement n’était pas l’unique option viable, voire une mauvaise idée selon les circonstances. Les actes de la Grande Meute sont insuffisants, c’est un fait, toutefois, je juge tes méthodes contre-productives et contraires à ma… à notre nature.

Constatant que l’expression de Laegh s’assombrissait, elle ajouta :

— Ne te méprends pas, je ne suis pas en train de remettre ta décision en cause. Tu y as mûrement réfléchi et suivre la voie dictée par ton cœur t’importe beaucoup, j’en ai conscience. Je te souhaite du courage dans ton entreprise, d’y dénicher une forme d’apaisement. Cependant, le chemin que je désire emprunter est différent. Son tracé n’est pas clair.

Laegh la gratifia d’un sourire qui n’atteignit pas ses yeux avant de lui caresser la joue avec tendresse.

— Fidèle à toi-même, hein ? Je serais hypocrite de te le reprocher.

Elle l’observa sans trouver les mots adéquats pour lui traduire combien il lui manquerait. Un silence s’installa entre eux, qu’il rompit avec difficulté.

— Bien. On se sépare là, je suppose. J’espère que tu découvriras ce que tu veux accomplir dans ta vie.

— Merci, souffla-t-elle.

Laegh recula et scruta les arbres par lesquels ses alliés avaient filé. Il s’engagea dans leur direction, puis changea d’avis et pivota vers elle.

— Kaliska ?

Elle releva vivement la tête.

— Oui ?

— Si ta route te mène à adopter une nouvelle façon de voir les choses, une façon proche de la mienne… une place t’attendra à mes côtés.

Plus émue qu’elle ne l’aurait admis devant lui, elle acquiesça avec lenteur.

— Je te regretterai, ici, lui avoua-t-elle.

Après son départ, plus personne ne l’écouterait défendre la cause des esclaves ; elle serait isolée, perdue. Après son départ, il lui faudrait songer à une manière de se montrer utile, sans quoi elle maudirait sa passivité tout le long de son existence.

— Je penserai à toi. Souvent, je le sais. S’il te plaît, remets mes amitiés à Deirdre. Nous avons nos différends, mais je l’apprécie beaucoup. Son affection l’a plusieurs fois poussée à mentir à Wynfor pour moi.

Les lèvres de Kaliska s’étirèrent.

— Malgré les défauts qu’elle perçoit en toi, elle te considère comme un véritable frère. Elle mérite que tu lui annonces tes projets en personne.

Laegh soupira.

— Elle ne les acceptera pas… Elle est encore plus têtue que moi. Elle tentera de me raisonner, de me convaincre de la folie de mes plans. Je n’ai la force d’affronter ni sa colère ni sa déception.

— Elle sera furieuse.

— Je ne l’ignore pas.

Bon gré mal gré, Kaliska opina.

Anxieuse, elle le regarda ensuite s’éloigner d’elle, emprunter la trajectoire de ses amis, puis disparaître de sa vie.

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Merci pour votre lecture 🙂

La semaine prochaine, nous retrouverons Sigrun et sa famille… en fâcheuse posture !

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