Chapitre 21

Chapitre 21

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Une civilisation qui pratique l’esclavage n’est pas libre. Une civilisation qui a peur de ses voisins et de leur différence n’est pas grande.

Ne soyons pas comme nos Maires et Consuls, ne devenons pas les voleurs de vie que nous avons tant craints !

Dites non à la vente des Lycanthus.

Dites non à l’achat et à l’oppression d’un être.

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Texte diffusé anonymement dans certains villages de Verteaux.

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L’air était chaud, presque trop pour la saison, et l’absence de vent le rendait plus étouffant encore. Malgré la hauteur que lui conférait son point d’observation, Kaliska en subissait les effets ; aucune brise ne la soulageait durant sa garde. Un début de sueur à la base de sa nuque collait ses cheveux contre sa peau. Ses mains devenaient moites.

Elle souffla sur une mèche rebelle, puis pivota vers Adgad. Assis à quelques mètres d’elle dans un résineux proche, il paraissait endurer un inconfort semblable au sien. Le bout de son nez brillait de transpiration.

Un soupir lui échappa.

— Vivement la relève, hein ? railla Adgad.

Kaliska opina :

— J’aurais préféré prendre mon tour à l’aube ou en fin de soirée, voire pendant la nuit. Tout plutôt qu’en pleine chaleur.

Une grimace lui répondit.

— Je te laisse les nuits. Elles se rafraîchissent vite et il est plus ardu de rester attentif quand le soleil est couché. En outre, certains ont beau affirmer qu’il y a moins d’activités dans les villages humains après une certaine heure, la peur de m’endormir et de louper un événement ne me quitte pas. D’autant plus que le mois dernier m’a donné raison…

Le commentaire ne l’offusqua pas.

— Arriver de jour aurait été d’un banal, plaisanta-t-elle.

— Et beaucoup plus dangereux.

— Surtout plus dangereux.

Les coins des lèvres d’Adgad se rehaussèrent. Surprise, Kaliska l’interrogea :

— Qu’y a-t-il ?

— Rien. Tu fais de l’humour vis-à-vis de tes malheurs, c’est agréable. Je n’ai pas réussi à te souhaiter mes condoléances lorsque nous nous sommes installés ensemble sur ces arbres pour la première fois, tu te renfermais sitôt que ta situation ou ton passé était évoqué. Deirdre et moi appréhendions que tu ne t’en relèves pas.

Kaliska apprécia sa franchise.

— Je l’ai cru aussi, avoua-t-elle. Je tenais énormément à Leif. Il était un peu le père dont les purges m’avaient privée. Sans lui, ma rancœur m’aurait dominée, j’aurais fini par être arrêtée, puis pendue, bien avant d’avoir atteint mes vingt ans. J’ai vécu avec lui et sous sa protection durant une longue période où je me suis efforcée de ne provoquer aucune vague, d’être invisible et irréprochable aux yeux des autorités. Pourtant, sa mort a suffi à ses proches et à ses voisins pour oublier son affection envers moi et le respect que je lui témoignais. J’ai été traquée telle une bête sauvage, une criminelle assoiffée de sang et suspectée depuis des années sans preuve. Mon existence, les projets que Leif et moi entretenions… tout s’est effondré d’un coup. Envisager un avenir m’a été difficile. J’étais hantée par l’idée de perdre à nouveau ce que j’avais. J’espérais en craignant cet espoir.

— Je comprends. Es-tu rassurée, désormais ?

Elle se mordit l’intérieur de la joue.

— Je l’ignore, en vérité. J’adorais Leif, habiter avec lui me plaisait. Néanmoins, je n’ai jamais considéré sa chaumière comme mon foyer. Le campement y ressemble davantage, mais… je ne sais pas, je ne m’y sens pas non plus à ma place. Il me manque quelque chose, la Forêt est devenue un refuge plus qu’un logis. Un toit n’est pas un endroit où la survie prime plus que le bien-être, tu ne penses pas ?

Adgad hocha la tête.

— C’est tout ce qui nous reste, Kaliska. Permets-moi de te donner un conseil : abandonne tes doutes derrière toi. On s’habitue à n’importe quoi, et cela vaut parfois mieux.

— J’aimerais que notre monde change, que nous soyons libres d’être nous-mêmes sans évoluer dans la constante angoisse des Hommes. J’aimerais vivre.

— Mais tu vis. Tu vis et… Là ! s’exclama Adgad.

Kaliska porta son regard dans la direction désignée.

— Il y a du mouvement. Le vois-tu ?

Elle plissa les paupières, se concentra.

Les contours d’un individu se dessinèrent aux abords d’un hameau du sud-ouest. Il s’en éloignait. Sa rapidité ne laissait pas d’hésitation sur sa démarche : il courait. Elle nota sur ses poignets un éclat métallique réverbéré par le soleil… Un esclave.

— Il s’échappe, chuchota-t-elle.

Adgad nuança :

— Il essaie.

Kaliska remarqua les êtres qui franchissaient à leur tour l’enceinte du village. Elle pâlit. Leur torse étincelait tant sous la lumière du jour… Il ne pouvait s’agir que de gardes ! Leur frère était en péril.

— Il faut l’aider, déclara-t-elle. Il vient vers nous !

Adgad acquiesça d’un air grave.

— Je donne l’alerte.

Il n’attendit pas sa réponse pour imiter le cri d’un loup. Un instant, Kaliska imagina que son hurlement figerait les soldats ou les freinerait dans leur course, mais il n’en fut rien. Leur attention n’allait qu’au Lycanthus entravé.

Les battements de son cœur s’accélèrent, les secondes s’alourdirent. Elle n’osait presque pas respirer.

Le branchage à ses côtés frémit. Une sentinelle qui guettait à un poste plus éloigné jaillit entre elle et son formateur.

— Des humains ? interrogea-t-elle.

Adgad la détrompa.

— L’un des nôtres en fuite. Il a été repéré. Que les autres se tiennent prêts à effrayer ses poursuivants s’ils approchent. Et qu’on informe Wynfor.

— Je transmets. Répète le signal en cas de changement de situation.

La sentinelle ne perdit pas plus de temps et se précipita afin d’avertir les concernés.

Inquiète, Kaliska se focalisa sur le fugitif. Sa progression était rapide, mais claudicante. Elle prit peur qu’il ne soit blessé. Déjà, les membres du corps armé le rattrapaient.

— Il n’y arrivera pas, murmura-t-elle après avoir dégluti. Il est trop loin de la lisière.

Elle pria la Déesse et ses fils. Le sort qui attendait les déserteurs n’était pas enviable…

Un premier coup de feu retentit et lui arracha un hoquet d’épouvante. La balle ne toucha pas sa cible. Hélas, le destin de celle-ci était scellé ; son maître avait autorisé sa mort. Si le Lycanthus ne gagnait pas le couvert des sapins, sa vie s’arrêterait.

Les papillons de l’anxiété s’agitèrent au creux de son estomac.

— Il faut l’aider !

Hantée par le spectacle qui se déroulait sous ses yeux, Kaliska commença à descendre de l’arbre. Elle refusait de demeurer de marbre, pas alors que l’un des siens courait un tel danger. S’il existait une possibilité – même infime – d’empêcher ses assaillants d’atteindre leur but, elle était dans l’obligation de la saisir ! Grande Déesse, ça aurait pu être elle là-bas !

Adgad la rattrapa en quatre bonds agiles, puis lui empoigna le bras avec vivacité.

— Tu es folle, abandonner notre poste n’est pas permis, siffla-t-il.

— Ils vont le tuer !

Comme pour confirmer ses propos, un second coup de feu résonna dans l’atmosphère et frôla l’épaule du captif, qui tituba dans un râle de douleur. Kaliska se contorsionna afin d’échapper à l’emprise d’Adgad. Manque de chance, il raffermit sa poigne.

— On ne doit pas être vus, lui rappela-t-il. La sécurité de la Grande Meute en dépend.

Sa voix tremblait – respecter les consignes lui en coûtait. Cependant, elle ne parvint pas à lui pardonner son choix. Il envisageait ni plus ni moins de tourner le dos à un de leurs pairs…

— Les observeras-tu l’abattre ? cracha-t-elle en se débattant de plus belle.

Il plaqua une main contre sa bouche avant de la ceinturer.

— Silence, ou ils nous localiseront… Je t’en prie.

Une troisième détonation explosa. Furieuse, Kaliska grogna, puis rua, battit des jambes, des pieds. Adgad n’avait pas le droit de lui interdire de se porter au secours du malheureux, pas le droit de la rendre complice d’un meurtre !

Sa vue se brouilla de larmes. Le désespoir martelait son cœur. Le fuyard n’était plus qu’à quelques mètres de l’orée de la Forêt, mais sa course ralentissait et rien ne garantissait que les gardes n’auraient pas l’audace de pénétrer les lieux en dépit de leur sombre réputation. Sans assistance, ses chances étaient maigres…

Elle supplia Adgad de la relâcher – malgré la paume qui lui recouvrait les lèvres, il comprenait ses mots, elle le savait. Il la maintint contre lui dans une étreinte glaciale.

Quand une nouvelle balle fendit l’air, Kaliska ne put que regarder la silhouette du pauvre hère s’écrouler, impuissante.

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Merci pour votre fidélité !

On se retrouve la semaine prochaine, même jour, pour découvrir le dernier chapitre de ce Livre I, avec une décision importante pour Kaliska 🙂

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