Chapitre 22

Chapitre 22

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Si ton quotidien tu souhaites apprécier,

Viens à Escarpe, oui, viens contempler nos vies.

À toute heure, tu nous observeras trimer,

Pendant que de notre labeur, nos maîtres rient.

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Si de la peur tu veux te débarrasser,

Viens à Escarpe, oui, viens contempler nos vies.

À tout instant, tu nous verras malmenés,

Pendant que de nos malheurs, nos maîtres rient.

 .

Viens à Escarpe, oui, viens contempler nos vies,

La joie n’existe pas quand on est Crock’vie.

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Chant Lycanthus populaire.

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L’odeur d’urine était omniprésente, Kaliska ne sentait plus qu’elle. Sale, amaigrie et nue, elle ne parvenait pas à tenir le décompte des jours passés en captivité, cloîtrée dans cette cabane humide avec une quinzaine d’autres prisonniers.

Transie malgré la chaleur ambiante, elle frissonna. Les bras d’Aanor se resserrèrent autour d’elle ; nonobstant ses quatorze printemps, elle se blottit davantage contre son corps.

— J’ai peur…, confia-t-elle dans un murmure.

— Moi aussi, ma chérie. Moi aussi.

— Que va-t-il nous arriver ?

— Nous serons vendues.

Kaliska déglutit.

— En-ensemble ?

Aanor ne lui répondit pas et un poids se logea au creux de son estomac. Les humains l’avaient déjà privée de ses parents et de son foyer. Ils ne l’éloigneraient pas de sa grand-mère, dernier pilier de son existence !

La porte de leur geôle s’ouvrit. Comme tous les Lycanthus présents, son aïeule et elle reculèrent contre la cloison du fond. Kaliska voulut chercher un soupçon de vie dans la terre afin de ragaillardir son cœur meurtri, mais les affreux gants qu’on lui avait enfilés de force l’en empêchèrent.

La mâchoire contractée, leur gardien et dresseur projeta une jeune prisonnière au sol sans la moindre délicatesse. En larmes, celle-ci ne se redressa pas, même lorsqu’il fut sorti et eut refermé l’unique issue à clef. Ses sanglots résonnaient entre les murs, et aucun des chuchotements réconfortants de ses pairs ne réussit à les calmer.

Tremblante, Kaliska devinait l’horreur qu’elle avait été contrainte d’endurer. Les appétits du garde ne semblaient pas posséder de limites…

Un souffle plaintif se faufila hors de ses lèvres. Elle avait jusque-là évité le supplice, néanmoins, les regards posés sur sa personne ne lui avaient pas échappé. Son heure arriverait.

— Il ne te touchera pas, déclara Aanor en lisant dans ses pensées. Je te le promets.

Elle acquiesça. Cependant, sa crainte ne disparut pas. Rien de bon n’adviendrait, elle en était convaincue. Son existence avait pris fin au moment de leur capture. Les Hommes avaient tout anéanti…

— Nous nous enfuirons, ma chérie. Nous nous enfuirons.

Incapable d’y croire, Kaliska demeura silencieuse. La surveillance était beaucoup trop accrue pour filer en douce.

Les heures s’écoulèrent dans une attente teintée d’angoisse. Kaliska n’avait aucune idée du temps exact durant lequel on les maintiendrait dans ce lieu, pas plus qu’elle ne savait si la suite de leur malheur serait plus ou moins éprouvante. Sa seule certitude était celle-ci : sous l’emprise des envahisseurs, les siens n’étaient rien, sinon des êtres en sursis.

Des bruits de pas et des éclats de voix résonnèrent soudain à l’extérieur. Elle se recroquevilla sur elle-même. Au même instant, le battant s’entrebâilla derechef et un individu en uniforme pénétra dans la pièce avec suffisance. Le dresseur le rejoignit, puis déclara :

— La nouvelle fournée d’esclaves, mon Général. Ils seront bientôt triés en deux groupes pour partir vers les marchés de Verteaux et de Valgris.

Un soupir agacé se faufila entre les dents dudit Général.

— Vous étiez censé les rendre dociles et les préparer à la vente…

— Ils sont dociles. Admirez, ils n’osent pas nous dévisager.

— Je remarque surtout la crasse sur leur peau et perçois leur odeur épouvantable ! Est-ce ainsi que vous procédez depuis le début des purges ? Nous souhaitons proposer des serviteurs aux habitants, pas des animaux crottés. Vous faites honte à votre métier. Estimez-vous chanceux qu’ils ne soient pas réservés à l’élite.

— Un b-bain les attend encore, Général Iversen. Une fois lavés, les mâles auront l’air de travailleurs et les femmes seront aptes à satisfaire les plus impuissants des hommes.

Une grimace de dégoût déforma le visage du gradé.

— Ces créatures ne toucheront pas les nôtres. Elles seront vendues en tant que servantes, pas comme objets de plaisir ! Il serait sale et dépravant de frayer avec elles. Elles sont les ennemies du Père, elles portent la mort dans leurs entrailles. Se déshonorer avec elles serait un crime. Vous ne les avez jamais vues avant leur capture, Lagus… Elles défendaient leur taudis et leurs enfants avec une ardeur identique à celle des mâles. De vraies sauvages.

Malgré sa terreur, Kaliska grinça des dents. Les sauvages n’appartenaient pas à son peuple. Ses congénères n’avaient ni détruit des familles entières ni enfermé des âmes en masse afin de les asservir.

— Bien entendu, mon Général.

Le dénommé Iversen intima :

— Arrangez-vous pour les rendre présentables. Et aérez après leur départ. Ensuite, emballez vos affaires et rentrez chez vous.

— Chez moi ?

Il renifla.

— La guerre de la Forêt est terminée. Les marchandises que vous contemplez sont les résultats des derniers raids.

Le rappel de sa capture déclencha des frissons à Kaliska.

— En outre, vous avez été d’une piètre utilité, et je n’aime pas le travail mal accompli.

Le dresseur se ratatina sur place.

— Je… Mes captifs seront exemplaires, je vous l’assure.

— Votre rôle consistait à brider leur férocité naturelle et à les garder ici jusqu’à ce qu’ils soient en mesure d’être emportés vers les marchés. Vous n’avez rempli que la moitié de votre contrat.

— Nul ne s’est échappé, je ne comprends pas ce que mon Géné…

Iversen le foudroya du regard.

— Ne m’obligez pas à sévir votre insolence, Lagus. Vous avez entassé vos spécimens dans l’humidité, sans prodiguer de soins aux blessés ou leur procurer une nourriture un tant soit peu convenable. Le quart au moins succombera lors du transfert.

— Je…

— Les cadavres ne sont pas éligibles à la vente !

— Personne n’osait les approcher…, mentit Lagus. Même avec leurs entraves, la rumeur de leur magie de mort en effraie plus d’un.

Iversen brandit un poing dans sa direction. Sa fureur irradiait, elle planait dans l’atmosphère et enserrait la gorge des prisonniers.

L’un d’entre eux prit pourtant la parole.

— De vie. C’est… c’est une magie de vie.

Kaliska tourna la tête vers un garçon de moins de dix ans. Ses entrailles se nouèrent.

— Tiens donc, persifla Iversen en s’avançant, auriez-vous aussi échoué à les asservir, Lagus ?

— Ils… Non, ils sont tels des agneaux, maintenant.

— Vérifions-le, qu’en dites-vous ?

Il désigna le petit du doigt.

— Toi ! Lève-toi.

Mortifié, il se blottit contre un Lycanthus plus âgé.

— Je t’ai ordonné de te lever…

— Pitié, ne le punissez pas ! réagit Aanor.

Le souffle de Kaliska se figea dès que l’attention du Général se porta dans leur coin.

— Ce n’est qu’un enfant, ajouta sa grand-mère.

Iversen progressa vers elle d’une démarche impérieuse.

— Peut-être, mais l’innocence n’existe pas chez les vôtres.

— Je vous en pr…

Elle n’eut pas l’occasion de terminer sa phrase. Il se pencha vers elle, puis l’empoigna par le cou et la souleva de terre avec vivacité. Horrifiée, Kaliska tenta de s’accrocher à elle ; il la repoussa d’un violent coup de botte.

— N’ouvre pas tes lèvres avant d’y avoir été autorisée, Crock’vie !

Sans desserrer sa prise, Iversen siffla :

— Celle-ci est trop vieille. Elle ne rapportera rien.

L’expression neutre, il sortit une lame de son pourpoint et l’enfonça dans l’abdomen d’Aanor.

Kaliska sursauta et refréna un hurlement. Le haut de sa couche était humide de larmes, son cœur palpitait à une vitesse folle. Elle se redressa et maudit son inconscient. Revivre l’assassinat d’Aanor lui était insupportable !

Ses mains se plaquèrent sur ses tempes et elle pleura de plus belle. Elle n’avait même pas le souvenir de s’être endormie, juste d’avoir été enfermée dans le cabanon… Seuls le chagrin et la rage d’avoir été la témoin forcée d’un odieux meurtre lui revenaient en mémoire, accentués par le rappel du trépas d’Aanor et par sa haine envers Iversen.

Tandis que les récents événements la rattrapaient, Kaliska déglutit. La Grande Meute avait laissé mourir un innocent… Elle n’avait rien fait pour le protéger ! Pire, elle l’avait empêchée de lui porter secours !

Ses lèvres se pincèrent et son estomac se retourna. Laegh avait entièrement raison à son sujet. Ses membres n’étaient que des pleutres, des enfants désireux de se cacher, d’oublier la dure réalité d’Escarpe. Aucun de leurs plans n’avait pour but d’améliorer la situation. Les Hommes étaient libres de malmener leurs pairs en toute impunité.

Un feu incendiaire naquit en son sein. Grande Déesse ! Les gardes n’avaient pas offert la moindre chance au fugitif, dont l’unique crime avait été de chercher à se libérer de ses chaînes…

La bile lui remonta le long de l’œsophage. Elle se leva, attrapa le premier objet qu’elle trouva, puis le brisa contre un mur dans un cri furieux.

L’esclave et Aanor étaient décédés parce que nul n’avait eu le courage de s’opposer à leurs bourreaux. Parce que tous, elle comprise, avaient choisi d’être complices sous prétexte qu’ils n’étaient pas des assassins.

Kaliska tapa du pied ; elle s’était tant fourvoyée ! Se montrer pacifiste ne donnerait pas de résultats… Les humains ne les avaient jamais traités différemment qu’en monstres.

Elle marcha jusqu’à la porte, essaya de l’ouvrir. En vain, hélas. La colère lui arracha de nouveaux sanglots. Elle ne pouvait plus rester au campement. Pas après le spectacle auquel elle avait assisté. Elle pleurait la perte d’un frère abattu sous leurs yeux… et Wynfor avait ordonné qu’on l’isole entre ces murs pour la calmer !

Elle devait partir. Sa lucidité lui était revenue ; abandonner sa sécurité relative et les peurs qui l’entravaient encore était urgent. Elle s’était bridée et retranchée derrière une idéologie dépassée, elle l’admettait désormais.

Une vague de détermination la submergea. Son cauchemar avait au moins eu le mérite de lui rappeler ses anciens vœux, les projets que sa rencontre avec Leif avait avortés.

Une grimace tordit ses traits ; au fond, Kaliska avait toujours su ce qui l’attendait…

Laegh pensait que combattre les envahisseurs avec leurs propres armes serait efficace ? Possible, en effet. Mais lorsqu’on coupe la tête du serpent, le reste n’est plus qu’une corde… Si elle souhaitait sauvegarder les captifs, elle devait éliminer l’être qui régentait leur vie et lui avait tout dérobé : le Consul Iversen.

Ses poings se serrèrent.

— Pardonne-moi, Leif. Je ne suis pas une citoyenne d’Escarpe.

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Un énormissime merci d’avoir suivi le Livre I des Enfants de la Déesse !

J’espère qu’il vous aura plu et que l’envie de découvrir la suite est en vous <3

Et surprise, surprise, vous aurez droit à deux chapitres bonus à partir de la semaine prochaine, les deux premiers du Livre II !

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