Madame Violette

Madame Violette

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Madame Violette
© Rose P. Katell (tous droits réservés)
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Le premier réflexe de Manon, dès l’enceinte du bar dans lequel elle travaillait franchie, fut d’extirper son téléphone portable de son sac et de vérifier si elle avait de nouveaux messages.

Prise de court par des heures supplémentaires imprévues, pressée par le gérant qui ne souffrait aucun retard de commandes, elle avait à peine pu envoyer un texto à la jeune baby-sitter de Nasiha pour la prévenir de l’ajustement de son horaire ; entre les « allez, plus vite, la table untel veut ses verres ! » du patron et les remarques grivoises des clients, voire leurs mains baladeuses, elle n’avait même pas eu l’occasion de regarder si elle avait reçu une réponse.

Tout en marchant, Manon soupira. L’attente avait été si longue… Ne pas savoir si son SMS avait été vu s’était apparenté à de la torture ! Heureusement pour elle, une notification s’affichait sur l’écran.

Le soulagement l’envahit. Avec son pouce, elle cliqua sur l’icône en forme d’enveloppe.

Le soulagement disparut…

Incrédule, Manon lut une deuxième fois les mots d’Alessia.

« Ou pas jsuis pas a ton servisse ! tu mpaie meme pas… revien, moi jme bars »

Son cœur manqua un battement. Était-elle bien éveillée ? N’était-ce pas plutôt un cauchemar ? L’adolescente était… partie ? Elle avait laissé sa fille, seule, dans leur maison ? Sa petite fille de cinq ans !?

Un cri de rage et d’angoisse mêlées lui échappa. Manon se mit à courir sans avoir le temps d’y songer, par pur instinct. L’envie d’étriper Alessia ne la lâchait pas – elle se visualisait en train de l’étrangler. Nasiha était-elle en sécurité ? Était-elle effrayée ? Cherchait-elle à sortir ? Et que lui avait annoncé Alessia ?

Sa respiration devint sifflante, son palpitant cogna l’intérieur de sa poitrine avec frénésie. S’il était arrivé le moindre malheur à Nasiha, elle ne pardonnerait jamais sa fuite à Alessia. Tout comme elle ne se pardonnerait jamais de lui avoir accordé sa confiance.

Manon força sur ses jambes et augmenta sa cadence. Il lui semblait qu’elle n’avançait pas !

Bon sang… Quelle baby-sitter digne de ce nom s’en allait de la sorte alors qu’elle avait un fillette à surveiller ? La logique aurait voulu que celle-ci l’incendie à son retour pour son retard ou qu’elle lui réclame une compensation. Oh ! Qui avait-elle acceptée chez elle ?

Dire qu’Alessia lui avait paru gentille quand elles s’étaient rencontrées. Manon se donnerait des gifles.

Sa rue lui apparut. Elle attrapa ses clefs sans cesser sa course, atteignit sa porte d’entrée à bout de souffle. Elle ouvrit le battant et se rua dans le corridor, avant de pénétrer dans le salon éclairé.

Apercevoir Nasiha saine et sauve, occupée à jouer avec sa peluche dinosaure dans leur canapé, lui arracha des larmes de joie.

Manon la rejoignit en deux enjambées, tomba à côté d’elle, puis la serra dans ses bras avec l’énergie du désespoir.

— Maman ? s’étonna Nasiha.

Manon caressa ses boucles brunes et balbutia :

— Je suis désolée, mon bébé. Je suis désolée. On cherchera une meilleure baby-sitter, d’accord ? Alessia ne mettra plus les pieds ici.

— Hein ?

À contrecœur, Manon s’écarta. La bouche pincée, les jambes faibles et tremblantes malgré sa position assise, elle plaça ses paumes sur les joues de Nasiha et l’observa sous toutes les coutures.

— Tu n’as manqué de rien ? Tu te sens bien ?

Nasiha hocha la tête, lui adressa un sourire. Manon papillonna des paupières – elle aurait pu croire que le départ d’Alessia n’avait constitué qu’un jeu, à ses yeux d’enfant. Elle tâcha de maîtriser son angoisse. Il lui fallait rationaliser ; visiblement, Nasiha n’avait même pas eu peur.

— Tu patientes là depuis longtemps ? demanda-t-elle d’une voix plus calme.

Nasiha haussa les épaules.

— Ça va.

Manon ne résista pas et lui embrassa le front.

— Je te demande pardon. Je te promets que je serais rentrée plus tôt si j’avais lu le message d’Alessia. Je…

— C’est pas grave, maman, murmura Nasiha avec sérénité. J’étais pas seule : Madame Violette était avec moi.

Manon contint aussitôt un rire nerveux devant cette réponse. Sa fille était exceptionnelle ! Qui, sinon elle, transformerait un angoissant abandon par un moment en compagnie de son amie imaginaire ?

Elle lutta contre de nouvelles larmes, soulagée. Si à cause de banales inquiétudes maternelles, elle n’était d’ordinaire pas enchantée par la présence de Madame Violette dans leur vie, elle bénissait aujourd’hui son existence dans l’esprit de Nasiha.

Ses lèvres s’étirèrent.

— Ah ! Ouf. Et qu’avez-vous mijoté, toutes les deux ? Vous n’avez pas organisé de fête sans moi, j’espère ?

— Noooon, gloussa Nasiha. On a soigné Dinou.

Manon détailla la peluche et feignit l’angoisse.

— Oh non, il était blessé ?

— Il s’est mordu. Il a attrapé sa queue et l’a croquée !

— Le pauvre…, compatit-elle.

Elle attendit une poignée de secondes, puis ajouta d’un air sérieux :

— Tu penses que ça achèverait sa guérison si je préparais un chocolat chaud pour vous deux ?

Les pupilles de Nasiha s’illuminèrent.

— Bonne idée ! Mme Violette, elle a dit pareil.

Manon se releva du canapé avec fébrilité.

— Ooh, Mme Violette est sensée.

Nasiha opina. Et pendant qu’elle-même s’éloignait vers la cuisine, elle déclara :

— C’est un peu ma maman, elle aussi. Elle fait plein de trucs que tu fais.

Manon sentit malgré elle ses muscles se crisper. Tandis qu’elle attrapait une tasse Reine des neiges dans un placard, ses préoccupations ordinaires revinrent la hanter, chassant Alessia de son esprit. La venue de Madame Violette dans le quotidien de Nasiha était-elle normale, anodine ? N’était-elle pas la manifestation de sa propre irrégularité dans celle-ci ? Le résultat de ses – trop – nombreuses heures de travail ?

Manon déglutit. Elle y réfléchissait souvent, surtout parce que Nasiha s’était choisi une amie imaginaire adulte au lieu de son âge…

Son cœur se serra dans sa poitrine. Nasiha considérait-elle réellement Mme Violette comme une deuxième mère ? L’avait-elle appelée ainsi parce qu’elle avait été l’unique « personne » à ses côtés suite au départ d’Alessia, ou parce que son inconscient lui insinuait que sa vraie mère n’était pas assez douée dans son rôle ?

Manon se saisit de la poudre de cacao et se mordilla l’intérieur de la joue. Elle reconnaissait qu’elle tenait des horaires impossibles, qui ne lui offraient que peu de temps pour dorloter Nasiha en dehors de ses heures d’école. Mais avait-elle le choix ? Sa paie était maigre, le loyer élevé, et elle n’avait pas envie de la regarder grandir ailleurs tant la maison était bien située et propice à son épanouissement.

Elle fronça les sourcils. Peut-être avait-elle simplement besoin d’être moins cachottière avec Nasiha et de lui partager ce pour quoi elle trimait autant…

Après tout, Nasiha comprenait de plus en plus de choses.

Manon se tourna vers le frigidaire, prête à en extraire une brique de lait, quand son pied glissa sur un objet posé au sol ; avec un couinement surpris, elle se rattrapa au plan de travail. Le souffle court, plus par peur que par mal, elle pencha ensuite la tête vers ce qui avait failli provoquer une rencontre fracassante entre le carrelage et elle : une figurine en plastique à l’effigie de Lady Bug.

Manon grimaça.

Nasiha était une fillette facile. Elle lui avait enseigné tôt qu’il était important de remettre ses jouets à leur place lorsqu’elle n’en avait plus l’utilité, et elle s’y était toujours pliée de bonne grâce, sans passer par la case caprice. Hélas, ces dernières semaines, ce genre d’incidents survenait souvent. Nasiha rangeait ses trésors… sauf un qui finissait par traîner là où elle avait toutes les chances de marcher.

Manon se pencha, ramassa Marinette. Puis elle la contempla. Était-ce également une façon pour Nasiha de manifester son désaccord avec son rythme actuel ?

L’idée lui eut à peine traversé l’esprit que l’image d’une seringue pleine, tentante et sournoise, s’y matérialisa. Ses préoccupations lui paraissaient si simples autrefois, lorsqu’elle les noyait dans la mixture magique de son fournisseur…

Manon se morigéna.

Elle n’était plus cette femme là.

Au même moment, une porte claqua. Son front se plissa. Nasiha avait-elle oublié son chocolat ?

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Manon ferma l’ouverture de son sac à dos, puis inspira. Tout était prêt… Il n’était plus question de reculer. D’un pas rapide, elle progressa jusqu’à la chambre de Nasiha. Hélas, ses pieds se changèrent en plomb dès qu’elle en atteignit l’huis.

Un soupir lui échappa. Qu’attendait-elle ? Son hésitation était ridicule ! Elle avait pris la meilleure décision, c’était indéniable. Le mensonge qu’elle avait servi à son patron et à l’institutrice de Nasiha ne serait pas décelé : là où elle avait l’intention d’aller, personne ne les identifierait.

Manon inspira derechef, et franchit l’encadrement. Ensuite, guidée par la lueur filtrant entre les lanières des stores bleus de sa fille, elle s’approcha du matelas où Nasiha dormait encore. Recroquevillée sous sa couette, pouce en bouche, celle-ci arborait une expression détendue, une expression qui laissait penser qu’elle se trouvait au milieu d’un joli rêve.

Attendrie, Manon se pencha au-dessus d’elle, avant de lui caresser la joue ; un geste qu’elle répéta jusqu’à apercevoir ses petites paupières brunes papillonner.

— Mon bébé ? Il faut te réveiller, on va bientôt partir.

Deux pupilles noisette s’ancrèrent dans les siennes et Manon fut aussitôt soulagée de n’y noter aucune graine de la rébellion qui les animait depuis plusieurs jours – depuis que Nasiha avait qualifié Madame Violette de deuxième mère, en vérité…

Elle sourit. Oui, Nasiha ne l’observait aujourd’hui qu’avec l’air groggy des enfants tirés trop tôt du lit.

— École ? grommela Nasiha. Déjà ?

Les lèvres de Manon s’étirent davantage.

— Eh non. Je nous ai organisé… une expédition surprise !

— Une surprise ? répéta Nasiha, la voix plus vive.

— Oui. Ce sera notre secret à toutes les deux, d’accord ?

En réponse, Manon obtint un vigoureux hochement de tête.

— On expéditionne où, maman ?

Le verbe utilisé lui déclencha un rire amusé – Nasiha s’exprimait souvent avec une telle aisance qu’elle en oubliait qu’elle n’avait que cinq ans.

— Là où tu as eu très envie de partir en vacances après avoir visionné La petite sirène, murmura-t-elle.

— À Atlantica !?

— Hmm, marmonna-t-elle. Un peu moins loin, je l’avoue.

Tandis qu’elle se redressait en position assise, Nasiha la dévisagea avec attention.

— À la plage, alors ?

Elle confirma d’un geste, arrachant un cri de joie à son bébé :

— On va à la mer !

— Une première pour toi, se réjouit Manon. La route est longue, par contre. Tu devrais prendre un jouet, il t’accompagnera dans le train.

— Dinou !

Elle approuva le choix effectué, ravie que Madame Violette n’ait pas été évoquée…

Oh, Nasiha avait besoin d’elle afin de grandir et de s’épanouir, elle en avait conscience. Cependant, sa présence dans leur quotidien lui devenait insupportable. Être sans cesse comparée à elle, presque en concurrence dans son rôle de mère, la meurtrissait de plus en plus.

Manon contint de justesse une grimace ; s’entendre dire par Nasiha que Madame Violette ne travaillait pas pour passer du temps avec elle, qu’elle connaissait mieux les nouveaux jeux et dessins animés sortis qu’elle-même, ou que ce n’était pas la peine d’engager une autre baby-sitter puisqu’elle était là, lui pesait chaque journée un peu plus sur le cœur.

— Habille-toi vite, d’accord ? chanta-t-elle. Je t’attends en bas avec un bon petit-déjeuner. On se mettra en route dès qu’on l’aura pris.

Ni une ni deux, Nasiha s’extirpa de ses couettes et se précipita sur les tiroirs de sa commande. Manon se dirigea vers le couloir, puis ajouta :

— N’oublie pas de prévoir un gilet. Il risque d’y avoir du vent.

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Sitôt que le train ralentit à l’approche de leur station, Manon tourna le buste vers Nasiha, incertaine quant à la façon de procéder pour rentrer chez elles. Sa fille dormait si paisiblement, sa peluche dinosaure serrée sur son cœur, qu’elle hésitait à la réveiller et à lui imposer les menus kilomètres qui les séparaient de leur domicile… Parviendrait-elle toutefois à la porter jusque-là avec un genou écorché ?

Manon se leva de son siège et décida d’essayer – elle pourrait éveiller Nasiha en chemin si ça devenait trop dur. Elle attrapa son sac à dos, le plaça sur son buste plutôt que derrière elle puis, avec des gestes précautionneux, elle cala Nasiha contre ses omoplates.

Lorsque les portes du wagon s’ouvrirent, elle était prête à entamer les dix à quinze minutes de marche qui l’attendaient.

Bientôt, Manon sourit. La douleur dans son genou était présente, elle n’adoptait pas non plus son maintien habituel, mais l’expérience était loin de surpasser son plaisir de savoir Nasiha heureuse, comblée par leur excursion à la côte.

Elle visualisait encore l’éclat émerveillé de ses yeux face à la beauté des vagues qui léchaient le sable… Elle entendait son rire lorsqu’elles avaient immergé leurs orteils dans l’eau et la joie de sa voix pendant qu’elles s’appliquaient à dénicher les plus jolis coquillages.

Et il y avait mieux : Nasiha n’avait pas évoqué ou songé à Madame Violette. Pas une fois ! Un exploit qui la rendait fière et signifiait que les choses rentraient dans l’ordre, comme elle l’avait désiré.

Tandis que les rues défilaient au rythme de ses pas, Manon était de plus en plus légère. S’il n’y avait eu sa bête chute pour la blesser au genou, elle ne doutait pas que leur excursion se serait révélée parfaite en tout point.

Le souvenir de l’accident lui arracha une ébauche de grimace. Le courant avait été si faible et son avancée dans l’eau si minime… Elle se sentait ridicule ! Il avait suffi qu’elle ait l’impression qu’on lui agrippait la cheville d’une main pour qu’elle perde ses moyens. Certes, sur le moment, elle aurait vraiment juré percevoir des doigts gelés sur sa jambe, mais elle était loin d’ignorer que la mer était pleine d’algues, des végétaux qui s’enroulaient autour de ce qu’ils touchaient.

Tout en atteignant son parvis, Manon soupira ; les adultes étaient parfois de gros bébés également.

Elle agrippa ses clefs avec de fortes contorsions, s’engouffra chez elle. Là, elle se dandina sur place jusqu’à ce que son sac glisse au sol sans qu’elle ait à bouger Nasiha. Ses lèvres s’étirèrent. Mission retour de la plage réussie !

D’une démarche claudicante, Manon monta ensuite à l’étage où, après avoir déposé sa fille sur le lit défait de sa chambre, elle entreprit de la déshabiller et de lui enfiler un pyjama. Nasiha n’ouvrit pas un œil, pas même quand elle la borda, et Manon l’observa d’une moue tendre tout du long. La voir si paisible, plongée dans la béatitude de leur voyage, lui réchauffait le cœur à un point qu’elle n’était pas capable de décrire.

Elle souffla de sérénité. Peu importait dorénavant qu’elle ait dû prétendre être malade à son patron ou mentir à l’institutrice. Nasiha avait besoin de partager du temps avec elle, de continuer à développer leur complicité.

Oh ! Une journée isolée ne suffisait pas… Nasiha méritait plus de sa part. Plus que ses efforts afin de conserver leur foyer. Plus que l’argent qu’elle mettait de côté pour ses frais de scolarité et sa garde-robe. Plus qu’un instant dérobé.

Elle se mordilla la langue. Lui serait-il permis de reproduire leur bulle loin du monde sans être attrapée par l’école ou son travail ?

— Madame Violette dit que c’est une mauvaise idée…

Manon sursauta, avant de dévisager Nasiha avec incrédulité.

Elle n’avait pas bougé… La respiration régulière, les traits détendus, elle demeurait captive des bras de Morphée.

Glacé, son cœur s’accéléra. Avait-elle bien entendu ? Nasiha venait-elle de lui répondre dans son sommeil ? De lui répondre alors qu’elle n’avait rien formulé à voix haute ?

Elle déglutit. Que… ?

Manon secoua soudain la tête ; elle serra les poings jusqu’à ce que la douleur dans ses paumes oblige la peur à s’éclipser. Non, non, non. Que lui prenait-il de paniquer de la sorte ? Nasiha rêvait, rien de plus ! Elle était dans son monde, en compagnie de son amie imaginaire – qu’elle avait jusque-là délaissé –, et avait parlé dans la réalité. Oui, elle ne s’adressait pas à elle, mais à un personnage onirique.

… N’est-ce pas ?

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A venir…

Rendez-vous le 4 décembre pour découvrir la suite…

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