Ambre

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Ambre
© Rose P. Katell (tous droits réservés)
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Ambre s’engouffra dans son vestibule, puis referma la porte d’entrée et s’y adossa. Constatant que ses mains tremblaient, elle maudit sa faiblesse et lutta contre les larmes qui menaçaient de franchir la barrière de ses paupières. Elle avait affronté une nouvelle journée. Néanmoins, elle n’en ressentait nulle fierté.

Oh ! elle détestait le lycée ! Elle détestait son incapacité à se lier d’amitié avec quiconque ! Plus que tout, elle détestait être jugée sans arrêt !

Ambre soupira ; ce jeudi avait été éreintant. Elle ignorait s’il s’agissait d’une impression ou non, mais la moindre œillade surprise à la dérobée lui avait paru médisante, comme si chaque élève lui avait hurlé à quel point elle était méprisée.

L’adolescente savait qu’une part de vérité se dissimulait sous son sentiment. Elle n’était pas naïve, elle avait conscience des propos qu’on s’échangeait à son sujet. Certains de ses camarades la condamnaient à cause de ses résultats scolaires et ne manquaient pas de la traiter de fayot. D’autres se gaussaient de son physique, qu’elle-même haïssait. Ambre abominait son corps deux fois trop large. Elle exécrait sa poitrine inexistante. Elle ne supportait pas ses jambes, qui lui donnaient une allure de courte sur pattes, ni ses yeux marron, trop quelconques, ou sa chevelure impossible à maîtriser. Tout en elle la répugnait et les moqueries incessantes dont elle était la victime le lui rappelaient constamment.

Cependant, rien n’était plus difficile à endurer que le comportement des étudiants qui ne se raillaient pas d’elle de manière ouverte. Ceux-là la dévisageaient avec une expression où se mêlaient pitié et condescendance. Ils la scrutaient lorsqu’elle marchait dans les couloirs et chuchotaient à son passage. Ils la plaignaient sur son manque de chance. Ambre entendait les rumeurs longtemps après s’en être éloignée. La génétique ne l’a pas gâtée. En plus, le sort s’acharne sur elle…

Elle frissonna, rattrapée par le souvenir de l’accident qui avait coûté la vie à son père. Un sanglot la secoua. Pourquoi lui remémorait-on toujours le drame ? Pourquoi ne lui permettait-on pas d’oublier malgré les mois écoulés ? Voir sa mère sombrer dans l’alcool afin de noyer son chagrin était assez effroyable, elle n’avait pas besoin d’être punie davantage !

Ambre essuya ses pleurs d’un geste rageur. Elle ne souhaitait pas qu’on la prenne en pitié. Elle ne désirait que retrouver son existence d’avant.

Un second sanglot s’échappa de sa gorge. Toutefois, elle s’interdit de céder à son désespoir. Elle ne devait pas le montrer. Si sa mère, déjà ivre, la remarquait se lamenter, elle l’injurierait et lui crierait qu’elle n’avait pas le droit de verser des larmes. Elle lui dirait qu’elle était également à bord de la voiture, mais qu’à la différence de son père, elle était là, bien vivante !

Montant à l’étage pour ne pas avoir à la croiser, Ambre détourna le regard lorsqu’elle dépassa le grand miroir du corridor. Il était hors de question qu’elle l’observe ! Elle ne voulait pas apercevoir l’Autre ; la deuxième Ambre, celle qui prétendait être elle…

Elle n’était pourtant pas dupe. L’Autre n’était pas elle : elle était une jeune fille mince aux courbes féminines et aux formes généreuses. Elle avait des membres élancés, des pupilles qui étincelaient, une coiffure sublime. Elle était belle. Belle et malfaisante.

Dès qu’Ambre la contemplait, l’Autre lui susurrait des mots pernicieux. Elle lui assurait qu’elle lui ressemblait, qu’elle possédait un mauvais fond. Elle l’épuisait et la torturait sans se lasser. Plus le temps passait, plus son emprise augmentait. Ambre avait envie de la croire, de se laisser emporter par le flot de ses paroles venimeuses. Alors elle faisait l’unique chose en son pouvoir : elle l’évitait.

Elle n’avait jamais aimé les miroirs, de toute façon.

Elle entra dans sa chambre. Aussitôt, l’Autre l’interpella ; elle répéta son nom encore et encore. Ambre avait placé la seule glace présente face contre le mur, mais cela ne changeait rien. Son « double » ne lui offrait aucun répit.

Ambre se boucha les oreilles, fredonna pour occulter son appel. En vain. Au bout d’un moment, elle craqua. Elle fit pivoter le miroir et apostropha le « reflet » :

— Quoi !?

— Bonjour, Ambre, siffla une voix doucereuse. Comment s’est passée ta journée ?

Elle tressaillit.

— Elle a été affreuse et tu le sais. Je t’ai repérée au travers de la vitre des fenêtres !

— Tu m’as entrevue et tu n’as pas réagi ? Tu es méchante, nous n’aimons pas être ignorées…

Tu n’aimes pas ça ! la corrigea Ambre.

Il était impératif qu’elle n’autorise pas l’Autre à la convaincre, qu’elle ne l’écoute pas.

Elle a tort, se persuada-t-elle.

— Comme toi. Nous sommes une même entité, Ambre. Nous ne sommes que séparées par les miroirs.

— Je ne suis pas toi.

— En quoi ? la reprit l’Autre.

— Tu es… tu es plus… Détaille-nous : on est loin d’être des copies conformes !

— Tu es difforme parce que ton corps représente ta vraie nature, que tu nies et moi non. Tu as un cœur noir, Ambre. Il est inutile de te le cacher, il ressort sur tes traits.

Depuis le début de leur échange, Ambre s’exhortait au calme. Malgré tout, elle explosa :

— Mon cœur n’est pas noir !

Elle ne m’aura pas. Je refuse d’accorder du crédit à ses mensonges.

— Il est aussi noir que l’ébène, chanta l’Autre, il est aussi noir que le mien.

— Non ! hurla-t-elle.

Puis, tâchant de recouvrer une attitude plus sereine, elle adopta un ton mesuré et ajouta :

— Tu te trompes. Tu ne me connais pas.

S’emporter ne sert à rien, elle n’est pas réelle.

— D’après toi, pour quelle raison ton entourage te déteste-t-il, ta mère comprise ? l’interrogea l’Autre, sûre d’elle.

Ambre vacilla et sentit la bile remonter le long de son œsophage.

— Elle… elle est juste affligée par le décès de mon père. Tu es injuste !

— Ah bon ? Ce n’est pas l’impression qu’elle donne. Le drame l’a aidé à se rendre compte de qui tu es. Tu as tué l’homme de sa vie, Ambre.

— Non ! cria l’adolescente. Je ne l’ai pas tué ! Il est mort dans l’accident. Je ne l’ai pas tué !

Les larmes coulaient maintenant abondamment sur ses joues.

— Je ne l’ai pas tué…, répéta-t-elle.

Satisfaite, l’Autre la gratifia d’un sourire cruel.

— Ta naïveté est impressionnante. J’aimerais que tu m’expliques : pourquoi as-tu survécu quand lui a trépassé ?

— Tais-toi ! ordonna Ambre tandis qu’elle brandissait son poing dans l’espoir de la réduire au silence.

— Tu te briserais ? J’ai hâte d’assister à ça !

L’expression de l’Autre n’était que pure mesquinerie. Ambre essaya de mettre sa menace à exécution, mais elle ne réussit pas à éclater le rectangle de verre. Elle n’en avait pas la force ; elle n’avait plus la force à rien. Les paroles de l’Autre résonnaient en elle telle une horrible cacophonie.

Je dois lutter, s’encouragea-t-elle.

Hélas, ses pensées avaient perdu leur solidité. Elle doutait.

— Tu vois ? Tu ne peux pas te briser, car tu es la seule personne qui importe à tes yeux.

— C’est faux, peina-t-elle à répondre.

Ambre percevait de plus en plus l’emprise qu’exerçait l’Autre sur son esprit.

— Tu ne crois pas en tes idéaux, ricana cette dernière. Tu imagines ne pas en vouloir aux lycéens qui t’injurient, alors qu’en vérité tu les exècres. Tu souhaites leur mort.

— Non…

— Ils méritent de mourir, n’est-ce pas ?

— Arrête, la supplia la jeune fille.

— Tu n’as pas à me mentir, je le devine. Je formule les mêmes vœux. Nous sommes mauvaises, poursuivit l’Autre. Deux âmes identiques.

— Non…

— Nous sommes une.

— Non…, souffla derechef Ambre.

Mais elle n’arrivait plus à avoir foi en ses propres mots.

Ravie de sa victoire, l’Autre apposa sa paume sur son côté de la surface glacée. Elle l’invita ensuite à la toucher et lui jura qu’elle observerait enfin leur ressemblance.

Ambre leva la main à son tour, abattue. Son être lui hurlait de reculer, de continuer à se battre. Pourtant, elle frôla la psyché à l’endroit où se trouvaient les doigts de son « reflet ». Elle comprit immédiatement qu’elle venait de signer sa perte, mais n’eut pas le temps de regretter sa faiblesse.

Triomphante, l’Autre l’aspira en elle.