Comment ne pas manquer l’heure du thé

Comment ne pas manquer l’heure du thé

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Comment ne pas manquer l’heure du thé
© Rose P. Katell (tous droits réservés)
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Le tisonnier atterrit dans le miroir au-dessus de la cheminée et s’y figea en créant des sillons de fissures irréguliers. Pire, il manqua sa cible.

Essoufflée et incommodée par son corset, Constance pesta, puis contempla les dégâts. Le tisonnier n’avait pas souffert, mais le verre… Elle espéra que son frère comprendrait.

La jeune femme se mordit la lèvre inférieure. Elle s’installait à peine dans la maison de campagne de Lewis qu’elle y provoquait déjà une catastrophe. La honte l’envahit ; il lui cédait les lieux et l’entretenait financièrement par pure gentillesse… Elle l’en remerciait d’une drôle de façon !

Plusieurs coups frappés contre la porte du salon la tirèrent de ses réflexions. Surprise, elle sursauta.

— Miss Harris ? Vous allez bien ?

— O-Oui, balbutia-t-elle.

— Vous êtes sûre ? Pardonnez-moi d’insister. J’ai entendu un grand fracas et…

Elle s’empressa de fournir une explication :

— Simple maladresse de ma part. Il n’y a pas de quoi s’inquiéter, je vous assure. Je vais m’en occuper.

Sans qu’elle lui en donne la permission, l’une des bonnes recrutées par son aîné pénétra dans la pièce, l’air angoissé.

— Laissez-moi m’en charg…

L’offre mourut sur ses lèvres sitôt qu’elle remarqua le carnage. Constance grimaça, puis s’efforça d’arborer un sourire réconfortant.

— Un bête accident. Lewis a dû vous informer de ma maladresse légendaire…

Pas convaincue, son interlocutrice hocha malgré tout la tête et manqua lui arracher un soupir de soulagement. Lewis lui avait probablement suggéré de ne pas prendre en compte les bizarreries qui l’entouraient et de se montrer polie quelle que soit la situation. Constance réfréna un rire. Elle avait beau avoir dépassé les vingt ans, il agirait toujours avec la même prévenance envers elle, sans juger sa particularité ou attendre d’elle qu’elle mène la vie typique d’une Anglaise de son âge – une attitude que ses parents ne parvenaient pas à avoir, raison pour laquelle elle emménageait ici au lieu de rester dans la demeure familiale.

— Miss Harris ?

Constance se focalisa à nouveau sur la domestique. À sa mine, elle soupçonna qu’elle l’avait déjà appelée à quelques reprises.

— Excusez-moi,… Oh. Je me rends compte que je ne connais pas votre prénom.

— Bess, Miss.

Elle opina.

— Excusez-moi, Bess. J’étais perdue dans mes pensées. Vous disiez ?

— Souhaitez-vous que je nettoie maintenant ? Je demanderai à l’intendante d’écrire à Monsieur, pour le miroir.

Constance pâlit. L’intendante !

Par tous les saints, elle n’était pas encore allée la trouver ! Comment avait-elle pu oublier son désir de discuter au sujet du personnel ? Elle s’était en outre promis de faire plus ample connaissance avec elle, car son arrivée tardive de la veille ne le lui avait pas permis.

Elle se morigéna en silence ; elle imaginait sans mal la première – et mauvaise – impression qu’elle lui avait offerte. Elle poussa un léger soupir. Si elle ne voulait pas s’attirer les médisances des employées ou les effrayer, il était impératif qu’elles deviennent, sinon amies, au moins proches.

L’envergure de la tâche l’horrifia… Elle tenta cependant de se réconforter à l’idée que Lewis n’avait engagé que des femmes à son service – les hommes avaient la fâcheuse tendance de ne pas l’écouter et de mettre ses histoires sur sa prétendue sensiblerie…

Constance réalisa soudain qu’elle n’avait pas répondu à Bess.

— Merci. Je suis désolée de vous contraindre à réparer mes bêtises.

— Il s’agit de mon devoir, Miss.

— Quant à Lewis, je préfère lui écrire. Je crois qu’il mérite des excuses… Espérons qu’il ne tenait pas beaucoup à ce miroir.

La servante la gratifia d’une moue contrite et reprit la parole :

— Miss Harris ?

— Oui ?

— Avant d’entendre… l’accident, je m’apprêtais à vous avertir qu’une voiture vous attendait.

— Mrs Connor ? l’interrogea-t-elle.

Bess confirma.

— Son chauffeur. Il est dans la cour.

Le cœur de Constance manqua un battement. Avait-elle passé tant de temps sur place ? La chose lui paraissait improbable. Pourtant, il fallait se rendre à l’évidence : elle n’avait plus l’occasion de se rafraîchir ou de se reconstituer une beauté.

Elle se pinça les joues, puis demanda :

— Suis-je présentable ?

— Vous êtes radieuse, Miss.

Elle ignorait à quel point le compliment était sincère. Néanmoins, elle sourit.

— Parfait. Je me hâte, dans ce cas. Inutile de laisser patienter le pauvre cocher.

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Le couper envoyé par Myrtle Connor s’arrêta devant une résidence de taille respectable à l’allure accueillante. Constance n’était pas sortie du véhicule qu’elle admirait déjà les auvents travaillés et l’aspect du bois recouvrant la façade – le couple n’avait visiblement pas de problèmes d’argent.

Elle s’extirpa du véhicule sitôt qu’on lui en eut ouvert la porte, puis se dirigea vers le perron, où une domestique pimpante la pria de la suivre jusqu’au boudoir de Mrs Connor.

Constance ôta son chapeau, prit soin de conserver son aiguille sur elle afin de ne pas la perdre, et s’exécuta. Précédée de la bonne, elle traversa plusieurs couloirs, monta un escalier, tourna trois fois à un angle de mur. Enfin, elle gagna la pièce susmentionnée et y pénétra à pas anxieux…

La femme qui se leva à son entrée devait à peine avoir un an ou deux de plus qu’elle. Blonde, impeccablement coiffée et apprêtée, elle se tenait droite sans parvenir à masquer un léger embonpoint. Ses traits étaient doux et offraient une impression de gentillesse qui incitait à la confiance, un beau sourire illuminait son visage raffiné. Elle n’eut pas besoin d’ouvrir la bouche pour que Constance la juge agréable.

— Miss Harris, c’est un plaisir de vous rencontrer. Je suis ravie que vous ayez accepté mon invitation.

— Le plaisir est partagé, Mrs Connor. Votre empressement à me recevoir me touche, mais je vous en prie, appelez-moi par mon prénom.

— À condition que vous m’appeliez Myrtle.

Constance acquiesça.

— Installons-nous, si vous êtes d’accord, enchaîna la maîtresse des lieux. J’ai demandé qu’on nous prépare des scones et du thé. J’espère que vous aimez ? Sinon je donnerai de nouvelles instructions en cuisine.

— Cela sera parfait, merci.

Elles prirent place sur les extrémités d’une méridienne au tissu noble et se jaugèrent en silence une vingtaine de secondes, chacune semblant apprécier ce qu’elle décelait chez l’autre. Myrtle fit ensuite teinter une clochette, puis informa la servante qui se manifesta que son invitée et elle attendaient un goûter.

Dès que celle-ci se fut retirée, elle déclara :

— Je suis tellement enchantée par votre présence, Constance. Il y a si peu de gens de mon âge dans la région que votre emménagement me procure une immense satisfaction. Mon mariage m’a rendue très heureuse, cependant je souffre de ne pas avoir d’amie à qui me confier ou partager mes joies et mes ennuis.

Compatissante, Constance hocha la tête avec douceur. Elle avait passé la majeure partie de sa vie à s’isoler – par nécessité plus que par souhaits. Elle était bien placée pour comprendre le ressenti de son hôtesse.

— Votre frère est un homme charmant, très poli et serviable. Un voisin exemplaire lorsqu’il est à demeure.

Elle sourit. C’était en effet un portrait assez fidèle ; Lewis détestait se montrer grossier ou désagréable envers quiconque.

— Quand j’ai découvert que vous étiez sa sœur, j’ai su que vous seriez une personne au moins aussi charmante. Vous avez après tout été élevés par les mêmes parents et, entre nous, j’imagine mal Mr Harris confier sa propriété à un être incapable de la gérer et de maintenir la réputation qu’il s’y est créée.

Constance opina. Rassurée par la gentillesse de Myrtle et la facilité avec laquelle elle menait le dialogue, elle se détendit et chassa de sa mémoire le manque de temps dont elle avait été victime pour arranger son apparence.

— Mais je parle, je parle et j’en oublie mes bonnes manières ! Comment allez-vous ? Le voyage vous a-t-il fatiguée ? Il aurait peut-être été préférable que je laisse s’écouler une journée ou deux avant de vous envoyer mon invitation pour que vous soyez en mesure de prendre vos marques et de vous habituer au changement d’environnement…

— Le voyage était long, il serait vain de le nier. Néanmoins, je me porte plutôt bien. La ville… ne me convenait pas vraiment. Arriver ici m’a procuré l’effet d’une bouffée d’air pur.

Constance rit.

— J’incarne sans doute un véritable cliché à vos yeux.

— Non, je vous assure. J’étouffe souvent au milieu de nos murs ; pourtant, il me suffit de sortir un instant, d’inspirer un grand coup et de fermer les paupières pour me détendre aussitôt. Tout est si…

— Apaisant, compléta la jeune femme.

— Et joyeux. Qu’il pleuve ou non, ces terres ne dégagent pas la moindre tristesse.

Intriguée par une telle vision, Constance se demanda si son interlocutrice n’était pas aussi heureuse dans son foyer qu’il y paraissait, mais elle n’osa ni émettre un commentaire ni poser de question. Le sujet était trop intime. L’aborder le jour de leur rencontre serait plus qu’inconvenant.

— N’allez pas croire que j’ai l’habitude de me morfondre, rougit soudain Myrtle, comme prise en faute.

Elle la gratifia d’une moue rassurante.

— Nous avons tous nos moments de peine.

— C’est que… Mr Connor passe presque l’entièreté de ses journées à l’extérieur et nos garçons… ce sont des enfants en bas âge qui réclament plus d’attention que leur nourrice ne leur en fournit. Je les adore et donnerais ma vie pour eux s’il le fallait, mais l’amour que je leur porte n’empêche pas la fatigue de m’emprisonner. Oh, j’ai honte de m’entendre parler ainsi ! Les autres mères n’ont pas eu ce genre d’ennuis si je m’en réfère à leurs dires. Je suppose que c’est moi qui gère mal les choses ou qui en rajoute…

Constance secoua la tête, puis se pencha vers elle.

— Vous êtes loin d’en rajouter. Le fait de vous confier à moi qui, au fond, suis une étrangère, prouve que vous êtes épuisée. Quant à mal gérer les choses, je vous garantis avoir donné du fil à retordre à ma propre mère ! Elle me répétait souvent qu’être épouse et élever des enfants étaient des tâches plus difficiles que ne l’étaient les affaires de mon père. Vous n’avez pas à culpabiliser. Je suis certaine que vous remplissez votre rôle à merveille, que vos garçons vous chérissent et que votre mari est empli de fierté rien qu’à vous regarder.

Plus que n’importe quelle femme, Constance avait conscience de la pression qui reposait sur son sexe. Un beau mariage avait toujours été l’optique de ses parents. Ils lui en parlaient depuis ses quatorze ans, convaincus qu’une fois mariée sa particularité ne constituerait plus un frein puisque son époux aurait le devoir de l’aimer et de la protéger.

Elle s’empêcha de grimacer au rappel de leur naïveté. Le statut de vieille fille lui collait à la peau et elle ne s’en débarrasserait pas de sitôt. On la tançait déjà sur son célibat ; bientôt, on lui rappellerait que le but de son existence s’évaporait avec les années, qu’elle avait intérêt à mettre le grappin sur un homme si elle aspirait à enfanter… Que Myrtle se révèle éreintée à force d’accomplir ce qu’on attendait d’elle n’avait pas l’air aberrant.

— Vous êtes d’une gentillesse épatante, Constance.

— Je m’efforce juste d’être sincère, rétorqua-t-elle.

Le sourire qu’elle reçut lui réchauffa le cœur. Elle avait beau ne pas être habituée aux mondanités et avoir appréhendé sa visite, elle espérait dorénavant gagner l’amitié de sa voisine. Malgré sa propension au bavardage, celle-ci lui donnait l’impression d’être une personne douce et agréable. Elle appréciait ne pas être seule et avoir quelqu’un à qui parler.

Constance s’appliqua à réduire ses craintes au silence. Sa réputation ne courrait pas de risques, pas ici où la démographie était moins élevée que dans les métropoles. Elle pouvait se détendre, s’autoriser à lâcher prise.

Comme pour la détromper, la silhouette translucide d’une dame âgée traversa le mur du boudoir, puis flotta jusqu’à Myrtle Connor…

Elle retint un hoquet et s’échina à ne pas la fixer. Rester calme, il fallait qu’elle reste calme ! Si elle ne la dévisageait pas, si elle ne lui montrait pas qu’elle la voyait, elle ne déclencherait chez elle aucune réaction de peur ou de colère.

Constance inspira. Elle avait quitté la ville afin de fuir la surpopulation des esprits qui la hantaient, afin d’oublier qu’elle serait à jamais différente de ses pairs. Néanmoins, il était logique qu’il y ait également des fantômes dans les environs ; ceux-ci se révélaient juste moins nombreux. En croiser un deuxième le lendemain de son arrivée ne signifiait rien. Elle jouait de malchance, rien de plus. D’ailleurs, la défunte n’allait sans doute pas rester. Il était plus que probable qu’en tant que souvenir du passé, elle se contente d’errer sur le domaine.

Constance se répéta ces phrases encore et encore, essayant de se convaincre. Elle devait y parvenir. Elle devait arrêter ses interventions post-mortem, elle se l’était promis au moment de partir de la demeure familiale. Elle avait déjà échoué à être discrète plus tôt. Le spectre du salon – qui rodait chez son frère – avait compris qu’elle le remarquait, et il chercherait désormais à lui nuire jusqu’à ce qu’elle l’élimine. Elle n’avait pas la moindre envie de remettre cela. Il était hors de question qu’elle se montre en spectacle ici, dans le boudoir d’une femme qu’elle se refusait à effrayer !

La vieillarde continua à s’approcher de son hôtesse. Constance s’obligea à ne fixer que cette dernière : elle se concentra sur le son de sa voix et agit de la même manière qu’elle l’aurait fait sans la présence de l’importune. Incapable d’intégrer les propos qu’on lui partageait, elle hocha la tête à intervalle régulier et pria pour que son manège passe inaperçu. Elle n’avait besoin que d’un peu de temps. Dès que l’apparition partirait, elle recouvrait sa quiétude.

Hélas, rien ne se déroula selon ses désirs. Au lieu de poursuivre son chemin, l’intruse s’arrêta derrière Mrs Connor, puis appuya ses mains sur ses épaules ; la jeune femme s’affaissa aussitôt dans son siège. Gagnée par un mauvais pressentiment, Constance déglutit tandis qu’elle se penchait à son oreille et lui chuchotait des mots inaudibles…

Myrtle bâilla. Dès qu’elle s’en rendit compte, elle plaça une paume devant sa bouche. Ses joues virèrent au rouge.

— Excuse-moi, balbutia-t-elle, je suis confuse. J’ai joué avec les garçons avant votre venue. Je ne pensais pas que cet interlude m’avait fatiguée… Force m’est de reconnaître que je me suis trompée.

Constance opina, puis se mordit l’intérieur de la lèvre. Conserver une mine avenante ne lui fut pas aisé, son sentiment d’horreur montait crescendo. Grand Dieu ! ce n’était pas les lieux qui étaient hantés, mais leur propriétaire ! Voilà pourquoi celle-ci était exténuée. Voilà pourquoi elle semblait découragée à la simple mention de ses enfants, de son mari absent ou de son travail de maîtresse de maison. Voilà pourquoi elle renaissait dès qu’elle quittait son environnement proche. Le fantôme la guettait chez elle, à l’affût d’une occasion de la manipuler !

La nausée gagna Constance. Partagée entre son souhait d’aider sa future amie et celui de changer de vie, elle hésita sur la marche à suivre. Oh ! elle ne voulait pas être derechef le phénomène du voisinage, un être solitaire dont on se méfiait. Elle ne voulait pas apporter la honte sur son aîné à cause de sa bizarrerie ! Pourtant… Myrtle ne s’en sortirait pas seule. Si elle décidait d’ignorer sa détresse, elle la condamnerait à une existence d’épouvante… Qui savait si sa harceleuse ne la pousserait pas un jour au suicide ?

Affreuse, cette idée lui déclencha des sueurs froides. Elle se fustigea pour sa lâcheté. Qu’imaginait-elle donc ? Elle n’avait pas le choix ! Il était évident qu’il lui fallait agir, peu importe les conséquences. Quel être serait-elle, sinon ?

Elle puisa en elle le courage nécessaire, puis pivota vers Myrtle en espérant arriver à ses fins avec discrétion.

— Je suis désolée, s’excusa-t-elle, mais accepteriez-vous de me laisser utiliser votre cabinet de toilette ? Je suis partie un peu précipitamment de chez moi et…

— Bien sûr ! Je vais sonner Georgina, elle vous y mènera.

Peu envieuse de s’embarrasser d’un témoin potentiel, Constance improvisa :

— Ne la dérangez pas, je suis persuadée de trouver mon chemin si vous me l’indiquez.

Elle craignit un refus. Par chance, Myrtle acquiesça et lui fournit lesdites indications. Derrière elle, satisfaite, la dame âgée souriait.

Constance se leva et prit soin d’ancrer son regard dans le sien, de la dévisager sans retenue dans le but d’attirer son attention. En quelques secondes, elle fit tout son possible pour que la nouvelle venue la remarque, pour qu’elle saisisse qu’elle l’observait, elle et non le mur ou un objet quelconque. Puis, tandis qu’elle se dirigeait vers le couloir, elle implora le ciel afin que son intimidation fonctionne. Il fallait que le spectre la suive jusqu’à sa destination. Le contraire n’était pas envisageable, car il n’y avait pas d’endroit plus sûr. Le risque qu’un domestique entre sans s’annoncer dans un lieu si intime était pratiquement nul. Oui, il était impératif que la confrontation se déroule là-bas. C’était l’unique solution si elle aspirait à conserver son secret et mener une vie normale dans la maison de son frère !

Constance dénicha sans problème la pièce désignée par Myrtle. Elle y pénétra, referma la porte, puis recula contre un mur. Les battements de son cœur s’accélérèrent. L’instant de vérité était proche. Si son « ennemie » ne se manifestait pas… elle dirait adieu à son anonymat, n’aurait d’autre choix que de la provoquer devant sa victime.

Elle inspira et se força à recouvrer son calme. Paniquer était vain ; elle n’en était pas à son premier affrontement – elle en avait eu son lot pendant son adolescence !

Enfin, la cause de ses appréhensions se montra. Elle passa au travers de l’huis, la fixa droit dans les yeux.

— Qui êtes-vous, ma jolie ? demanda-t-elle d’une voix faussement chevrotante.

— Une personne qui a deviné votre manège.

— Et qui a un pied de notre côté…

Constance frissonna, mais ne répondit pas à la réflexion.

— Pourquoi accablez-vous Myrtle Connor ? La connaissiez-vous de votre vivant ?

La vieille femme secoua la tête.

— Pourquoi alors ? répéta-t-elle avec dureté.

— Parce que je m’ennuie. La mort est monotone, vous seriez surprise.

— Il existe des occupations plus saines…

— Oh, j’ai essayé. J’avais plutôt réussi à m’habituer à ma situation, à profiter de la quiétude de mon repos. Mais cette Myrtle ! Elle ne se tait jamais. Sa voix est si… horripilante ! Je ne la supportais plus.

— C’est sa demeure, maintenant, trancha Constance. Vous n’y changerez rien.

— Je n’ai pas prétendu le contraire.

— Pourqu…

— Oui, oui ! Vous m’avez déjà posé la question ! J’ai pallié mon ennui en réduisant votre amie au silence. Voilà la vérité, puisque vous la désirez tant !

— Vous…

Elle fut interrompue.

— Je vous en prie, pas de leçons. Vous n’êtes pas en mesure de comprendre ma situation. Qui plus est, j’ai au moins le double de votre âge. N’éprouvez-vous donc aucune honte à me parler de la sorte ? N’avez-vous aucun respect ?

Constance grinça des dents. Elle détestait être rabrouée ainsi et aurait presque préféré être confrontée à un mort plus agressif.

— Je comprends que Myrtle souffre. C’est tout ce qui m’importe. Ne l’approchez plus, siffla-t-elle.

— Vous osez me donner un ordre ! menaça la défunte en flottant dans sa direction.

La main de Constance se posa dans un pli de sa robe, à l’endroit où elle avait dissimulé son épingle à chapeau. Elle retint son souffle, heureuse de l’avoir gardé sur elle malgré son environnement neuf.

— Écoutez-moi bien, ma jolie. Je ne suis peut-être plus de ce monde, mais je suis encore chez moi. Empêchez-moi d’agir et je transformerai votre existence en un long cauchemar sans fin. Votre précieuse Myrtle m’appartient, vous ne pouvez rien pour elle. Sommes-nous d’accord ?

Le ton était vindicatif et tranchant, loin du chevrotement du début de leur conversation. Constance se mordit la langue, désormais fixée sur l’hostilité ambiante… D’un geste discret, elle empoigna son épingle et affermit sa prise dessus.

— Non, cracha-t-elle.

La riposte ne tarda pas. Son interlocutrice se jeta sur elle et chercha à enserrer son cou. Elle brandit donc son arme, puis effectua un large mouvement devant elle.

Elle atteignit sa cible à la joue. Une cicatrice d’où s’échappait une fumée noirâtre s’y forma tandis qu’un cri de rage et de douleur mêlée inaudible pour tout autre qu’elle-même s’élevait dans la pièce.

Constance s’écarta et chercha le meilleur angle d’attaque.

— Du fer, jubila-t-elle. Vous n’imaginiez pas être la première trépassée à qui j’avais affaire ? J’ai fait fabriquer cette épingle il y a cinq ans. Pratique et discrète. Que demander de plus ?

— Sale petite garce !

L’esprit lui fonça derechef dessus. Elle l’évita d’un geste habile. Dorénavant, il était inutile de compter sur l’effet de surprise apporté par sa première attaque. Il fallait qu’elle en finisse au plus vite, qu’elle vise son cœur pour l’expédier dans l’au-delà, pour s’assurer qu’elle n’en reviendrait pas.

Concentrée, Constance demeura à une distance raisonnable et en perpétuel déplacement, car si son adversaire n’était pas apte à la meurtrir sur le plan physique, un unique contact suffirait à lui provoquer un profond désespoir, à insuffler la peur au sein de son être et à lui donner l’envie de fuir la propriété…

Sa mâchoire se contracta. Échouer lui était prohibé. Elle ne le tolérerait pas ! Un échec par jour était déjà de trop.

La vieille dame se risqua à avancer sur sa gauche. Constance bougea avec agilité. Hélas, elle manqua sa poitrine : la pointe en métal traversa le bras de la morte, où apparut une nouvelle traînée fumante.

Un juron lui échappa. Il était impératif que la bataille ne s’éternise pas, sinon Myrtle finirait par avoir des soupçons. Elle inspira, puis ancra ses pieds dans le sol… Elle n’avait pas le choix, elle devait se laisser approcher…

Elle marmonna une prière, attendit qu’une occasion se présente.

Ivre de colère, le fantôme profita de son inertie et s’arqua vers elle. Elle devina qu’il allait se jeter sur elle et anticipa son action : arme au poing, elle se précipita en avant, puis mit toute la force qu’elle possédait dans son geste…

L’épingle s’enfonça dans le cœur du spectre, qui se statufia sur place. Un air horrifié se peignit sur son visage, suivi d’une expression d’intense souffrance. Certaine de ce qui allait se passer, Constance s’éloigna et se boucha les oreilles, mais malgré cela, le hurlement résonna en elle avec puissance, figeant son souffle et lui contractant l’estomac.

À plusieurs pas d’elle, de larges fumerolles s’extirpaient de la poitrine de la défunte et l’encerclaient ; le son de sa voix s’intensifiait à mesure qu’elles se resserraient autour d’elle. Noyée dans la masse opaque, elle disparut de sa vue en quelques secondes.

Tout bruit cessa. La jeune femme cligna des yeux, et ce seul battement de cils chassa le cauchemar de l’endroit, comme si la confrontation n’avait jamais eu lieu. Le silence la percuta, lourd et imposant.

Elle se redressa, aperçut son épingle à chapeau au sol. Nauséeuse, elle se pencha et la ramassa. Oh, elle détestait le sentiment que lui apportait l’agonie d’un esprit ! Elle avait l’impression que ses entrailles se glaçaient et que la vie la quittait !

Elle s’agrippa au lavabo, puis y prit appui pour se relever. Ses mains tremblaient, mais elle ne s’en soucia pas, trop occupée à s’inquiéter du temps qu’avait duré son affrontement. Myrtle se posait-elle des questions ? Soupçonnait-elle quoi que ce soit ? Constance refusa d’y songer. Elle avait accompli ce que sa conscience lui affirmait être juste. Il ne lui restait plus qu’à aviser.

Elle s’observa dans le miroir et remarqua la rougeur sur ses pommettes. Elle était essoufflée ! Elle passa de l’eau fraîche sur son faciès, lissa deux ou trois plis sur sa robe. Elle dissimula ensuite son arme et pria pour ne plus avoir à s’en servir avant longtemps. Par tous les saints ! elle n’était pas venue à la campagne dans le but de se battre, c’en était fini de cette existence de paria !

Sa respiration devint plus régulière. Elle s’autorisa un sourire et replaça une mèche de cheveux dans son chignon. Une pointe de fierté l’envahit.

Rassérénée, Constance sortit du cabinet de toilette et se dirigea vers le boudoir de Myrtle, enchantée à l’idée de la collation qui l’y attendait.

Après ces émotions, elle avait bien mérité un bon thé !

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