Juste un visage

Juste un visage

 

 

Juste un visage
© Rose P. Katell (tous droits réservés)
Le code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur est illicite et constitue une contrefaçon, aux termes de l’article L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.


.

L’alarme s’enclencha et brisa la quiétude de la chambre.

Comme toujours lorsqu’un individu pénétrait dans son appartement, Eder vit son plafond blanc se tacher de mots rouges, juste en face de ses iris ; ils lui annonçaient qu’il avait de la visite et si celle-ci était cruciale pour lui. Un soupir se faufila entre ses lèvres quand il lut la mention « très important » en lettres capitales. Il ne pouvait s’agir que de son manager…

Eder écarta l’alerte d’un geste de la main, puis se gorgea du calme qui regagnait la pièce. Il s’assit sur son lit, posa sur sa table de nuit la balle en mousse qu’il s’amusait à lancer en l’air avant d’être interrompu, et tapota le meuble du doigt pour qu’il affiche l’heure. Ses yeux s’écarquillèrent devant les quatre chiffres qu’il lui révéla. Midi et quart !

Il se mit debout, lissa un pli sur son pull en cachemire, puis se rendit au salon, où son invité leur versait déjà un verre. Eder ne s’était pas trompé sur son identité.

— Je t’en prie, Anthelme, fais à ton aise, grogna-t-il.

Un rire lui répondit.

— Tu serais contre un verre ?

— En général, c’est moi qui me charge de le servir.

Anthelme sourit.

— Cesse de râler et profite. Nous avons quelque chose à fêter !

Eder eut besoin de plusieurs secondes afin d’assimiler ses propos.

— Je suis… pris ? demanda-t-il d’un ton neutre.

— Cache ta joie !

Il s’excusa.

— Pardon, j’ai juste du mal à y croire. Être sélectionné sur une base de photos, sans avoir à passer de casting…

— C’est le progrès ! Grâce à ta gueule d’ange, nos comptes en banque vont grossir et tu vas jouer dans un blockbuster. D’ailleurs, ça ne m’étonnerait pas que tu deviennes le favori des sociétés de production d’ici un ou deux ans. Tu es une véritable coqueluche !

Eder ne se focalisa pas sur les compliments, qu’il n’entendit qu’à moitié. Son être s’était figé sur un unique mot.

— Pas sûr que l’on puisse vraiment affirmer que je vais jouer dans le film, puisque…

Anthelme l’interrompit :

— Oh oh ! J’en connais un qui s’est levé du pied gauche. Eder, ce rôle va propulser ta carrière vers les sommets, inutile de cracher dessus. Nous ne sommes pas arrivés ici pour nous arrêter en si bon chemin ! Où est l’adolescent qui m’assurait qu’être acteur était le rêve de sa vie ?

— Je pense qu’il est encore dans mon lit, à dormir.

La plaisanterie apaisa le manager, qui sourit.

— La fête d’hier soir ?

— Oui. Tu as eu raison de me la conseiller, j’en avais besoin.

— Je t’avais dit que tu étais trop tendu.

Eder opina.

— J’aurais dû avoir confiance en toi, je l’avoue, mais j’ai toujours envoyé une vidéo avec mes photos avant de décrocher un rôle. S’y abstenir, c’était… Je ne sais pas de quelle façon te l’expliquer.

— Question d’habitude. Les vidéos en ligne, les monologues déclamés avec passion, les acrobaties ; c’est du passé !

Sans parvenir à réduire son scepticisme au silence, Eder acquiesça. Anthelme maîtrisait le sujet mieux que lui.

Il accepta le verre que son ami lui tendait.

 

Eder tomba sur son lit et se massa les tempes. Pourquoi l’alcool, même en quantité légère, lui filait-il chaque fois une migraine ? Il baissa ses paupières ; hélas, elle perdura. Il devina qu’avec ou sans repos, il en avait au moins pour deux heures.

Il se redressa et utilisa l’un de ses oreillers comme dossier. Puis il fixa le mur qui lui faisait face, aussi immaculé que son plafond.

— Films récents, commanda-t-il.

Un écran s’afficha et lui proposa une flopée de titres, certains dont il avait entendu parler, d’autres non. Après une courte hésitation, Eder opta pour un thriller et le lança. Il tenta de se focaliser sur le jeu des différents acteurs. Cependant, leur similitude l’énerva vite.

Depuis que la technologie avait évolué au point que tout soit créé numériquement, l’unique rôle des gens du métier consistait à avoir un profil flatteur. Leur physique était photographié, mémorisé, puis implanté sur des modèles 3D. Un technicien se chargeait ensuite d’animer le « personnage » derrière son bureau en fonction des gestes et expressions que le public appréciait le plus.

Eder soupira… Était-ce ça être acteur ? S’employer à paraître à son avantage afin d’être repéré, participer à des shootings réguliers et laisser un inconnu gérer vos apparitions dans les diverses productions pour lesquelles on vous embauchait ? Une telle vérité le déprimait.

Cette façon de procéder n’était pas récente, mais durant ses années de théâtre – un luxe inutile de l’avis d’Anthelme –, Eder avait espéré que tous les réalisateurs ne l’appliquaient pas. Il se sentait si vivant lorsqu’il interprétait un rôle ! L’aspect pratique de sa profession lui manquait.

Le jeune homme avait souvent l’impression de n’être qu’un visage attirant, une marchandise que son manager vendait au plus offrant et que des spectateurs vénéraient.

Il s’en voulait de penser de la sorte, car Anthelme l’épaulait et agissait pour son bien. En un tour de main, il avait contacté les bonnes personnes et lui avait déroché des rôles intéressants. L’ascension fulgurante de sa carrière, Eder la lui devait. Il en avait parfaitement conscience. Malgré tout, l’obsession de la beauté lui apportait des sueurs froides. Posséder un faciès avenant ne signifiait pas être un comédien doué. Eder aurait donné cher afin d’être jugé sur ses capacités, dont il doutait chaque jour davantage.

Comment être légitime lorsque rien ne prouvait vos compétences ? Quand ce que les gens voyaient de vous était artificiel ?

Démotivé et dans l’impossibilité de se concentrer sur le divertissement, Eder le coupa, puis s’extirpa de sa chambre. Migraine ou non, il ne refuserait pas un nouveau verre.
.

.
Eder faillit marcher dans une flaque d’eau et jura. S’il continuait à se perdre dans ses rêves, il finirait par tomber ! Il soupira ; au moins, il avait évité d’avoir le bas de son pantalon trempé.

D’un air absent, il lorgna les gratte-ciel qui l’entouraient. Leur hauteur lui donna le tournis. Il se grisa de la sensation et en oublia sa morosité.

La plupart du temps, Eder voyageait à l’arrière d’une voiture commandée par Anthelme. S’il était plus rapide, ce moyen de transport ne lui offrait pas l’occasion de profiter du paysage. Un inconvénient qu’il ne remarquait que maintenant. Il sourit. Il était passé tant de fois dans le quartier ! Pourtant, il le découvrait.

Sa promenade le vivifiait, il ne regrettait plus d’être sorti. Lorsque l’idée de marcher jusqu’aux bureaux de la production pour laquelle il avait signé lui était venue, Eder avait craint d’aggraver son état d’esprit. Constater à quel point ses idéaux et rêves d’enfants étaient éloignés de la réalité était selon lui la meilleure façon de s’enfoncer un couteau en plein cœur. Néanmoins, il n’avait pas été en mesure de refréner son impulsion. Son envie de s’aérer était trop puissante, de même que son dégoût de lui-même. Aviser la vitesse à laquelle il avait vidé son bar l’avait convaincu : quitter son chez-lui ne pouvait pas être un mauvais plan.

À l’évocation des bouteilles qu’il avait entamées, Eder éprouva une vive honte. Se saouler n’était pas dans ses habitudes, il mettait un point d’honneur à rester sain de corps et d’esprit. Il était impératif qu’il se reprenne en main ! Certes, ses illusions se brisaient et son métier n’était pas comme il l’avait imaginé. Mais il n’était pas le seul dans le cas. C’était malheureusement le lot de beaucoup de monde…

La culpabilité le rongeait. Au lieu de se morfondre, ne devrait-il pas être reconnaissant d’avoir atteint son but, d’être proche de devenir un favori de l’industrie du cinéma ? Il connaissait des gens qui auraient vendu père et mère afin d’être à sa place ! Son physique jouait peut-être un énorme rôle dans sa carrière, mais qu’importe puisqu’il était parvenu à se faire un nom dans le milieu, non ?

Eder chassa ses cogitations à l’aide d’un geste impatient. Au diable ses méditations, il avait besoin de se détendre. Bien que ça ne soit pas sans risque, il vagabonda en contemplant le sommet des bâtiments. Tous semblaient défier leurs voisins de se dresser davantage vers le ciel ; leur grandeur avait un côté fantastique. À déambuler entre eux, Eder se sentait aussi petit et insignifiant qu’une fourmi. La sensation lui rappelait son adolescence, époque où il n’avait rien sinon de l’espoir, une sacrée dose d’ambition et des économies suffisantes pour s’inscrire dans la classe de M. Tremblay. Un grand nombre de choses avaient changé depuis qu’il avait rencontré Anthelme…

Un trou dans l’alignement des constructions le freina. Les vieilles demeures « simples », hautes d’à peine quelques mètres, étaient si exceptionnelles ! Avec la démographie en évolution constante, plus aucun promoteur n’en élaborait. La norme était aux appartements empilés les uns sur les autres. Intrigué, Eder baissa le regard. Ses yeux s’écarquillèrent devant l’enseigne qu’il repéra.

Un théâtre !

Qu’une telle merveille existe toujours l’époustouflait.

Les réminiscences de ses cours avec ses anciens camarades se manifestèrent à son souvenir. Un doux sourire naquit sur ses lèvres. Il avait passé tellement d’agréables moments en leur compagnie !

M. Tremblay était un maître sévère. Toutefois, contrairement à ses rares collègues encore en fonction, il croyait en l’importance du jeu d’acteur et n’avait jamais manqué de l’encourager dans sa démarche. Eder se mordit la joue. Que penserait-il s’il le voyait aujourd’hui ? Serait-il fier de son ascension ou déçu de constater que ses efforts n’y étaient pour rien ?

Eder s’avança vers la porte. Était-elle ouverte ? L’intérieur était-il intact ? Il brûlait de le découvrir ! Mais alors que sa main était sur le point d’atteindre son but, le doute la fit trembler.

S’agissait-il vraiment d’une bonne idée ? Poursuivre le passé des lieux n’aviverait-il pas plutôt sa rancœur ? Il se jugeait déjà lamentable, au sommet grâce à son visage. Approcher d’une scène n’empirerait-il pas son sentiment ?

Submergé par son appréhension, le jeune homme frémit, puis rebroussa chemin.

 

Eder scruta la rue derrière sa fenêtre et hésita. Le théâtre le hantait sans cesse. Son être lui hurlait d’y aller et de satisfaire sa curiosité. Le temps était radieux, idéal pour une balade. Pourtant, il n’arrivait pas à se décider ; une part de lui redoutait de se rendre sur les lieux…

Le constat lui arracha un grognement. Qu’attendait-il !?

Il avait son après-midi de libre, l’occasion était parfaite ! Que risquait-il ? Aggraver ses désillusions ? Son quotidien s’en chargeait déjà, il n’était plus à ça près.

Déterminé, Eder rejoignit la porte, attrapa sa veste, puis se faufila dehors. De crainte d’être assailli par l’incertitude et d’avorter son exploration, il courut plus qu’il ne marcha jusqu’à sa destination.

Sur place, il ne réfléchit pas. Il agrippa la poignée tubulaire de l’un des battants, tira vers lui d’un coup sec et s’engouffra dans la bâtisse. La gorge sèche, il toussa. Ensuite, il observa son environnement.

Les locaux étaient entretenus.

Son souffle se figea. Des comptoirs à l’entrée au tapis rouge sur le sol, tout respirait la propreté. Eder siffla. Dénicher un endroit pareil s’apparentait à un rêve ! Même lorsqu’il était enfant, ces antres étaient en voie de disparition.

Il effectua plusieurs pas, admira le décor. Quand il parvint en face de la double porte menant à la salle de spectacle, il ne résista pas à l’envie de la franchir… et hoqueta.

Des gens étaient sur scène !

Rêvait-il ? Eder se pinça pour le vérifier. La douleur le convainquit d’être éveillé. Un doux frisson le parcourut.

Émerveillé par sa découverte, il progressa vers les comédiens. Ses jambes tremblaient tant qu’il fut contraint de s’appuyer sur les dossiers matelassés des sièges carmin. Incapable de produire un son afin de signaler son intrusion, il s’installa au début de la cinquième rangée sans être remarqué. Ces gens étaient si pris par leur interprétation ! La passion les animait de sa rage folle.

Eder profita du cadeau qui lui était offert. La pièce était simple ; une banale histoire d’amour trahi. Elle le toucha cependant davantage que les derniers films qu’il avait visionnés. Elle était si… authentique !

Non sans stupeur, il constata que chaque personne présente incarnait deux ou trois protagonistes différents. La troupe était petite, mais efficace et douée. Les minutes filèrent comme des secondes.

Lorsque la pièce s’acheva, Eder se leva et applaudit avec ferveur.

Tous les regards convergèrent vers lui. Brusquement ramené à la réalité, l’acteur se souvint qu’il n’avait rien à faire là et déglutit.

— Je… Pardon de vous déranger. L’entrée n’était pas verrouillée et j’étais curieux de découvrir le théâtre… Je ne savais pas que vous étiez en train de jouer. Quand je vous ai vu… je… Il n’était plus question de m’en aller.

Après avoir eu un geste apaisant envers les autres membres et leur avoir signalé de gagner les coulisses, un homme d’âge mûr descendit de la scène et le rejoignit.

— Voilà longtemps que nous n’avions plus eu un amateur lors d’une répétition. J’espère que ça vous a plu, M. … ?

— Carrier, mais en général, on m’appelle Eder.

— Cyrus, se présenta l’individu. Je suis le directeur, et les artistes que vous avez pu admirer sont mes protégés.

Eder le scruta, étonné qu’il n’ait réagi ni à son physique ni à son patronyme. Était-il envisageable que le prénommé Cyrus ignore qui il était ? La perspective le réjouit. Être adulé pour des œuvres dans lesquelles ils n’avaient pas réellement tourné commençait à lui taper sur le système.

— Ils sont excellents. Leur performance m’a beaucoup ému. Je n’avais plus contemplé quelque chose d’aussi vrai depuis des années. Je prie pour que les représentations officielles leur rapportent un franc succès.

L’expression de Cyrus s’assombrit.

— Je crains qu’il ne soit pas au rendez-vous.

— Impossible !

— Hélas, le théâtre n’intéresse plus à notre époque et nous sommes heureux quand nous réussissons à vendre dix places. Figurez-vous que j’ai formé ce groupe seul, car les écoles du coin ont toutes fermé…

» Aujourd’hui, les gens désirent de l’action, des effets spéciaux spectaculaires ! Ils s’attendent à ce que les héros frôlent la perfection et idolâtrent les bellâtres qui se « glissent » dans leur peau. J’éprouve une amertume telle à ce sujet que je ne visionne plus aucune production.

Eder contint un sourire. Il ne s’était pas trompé. L’homme ne l’avait pas identifié !

Il s’obligea à restreindre sa joie et se focalisa sur la conversation. Touché par ce qu’il entendait, il confia :

— Je comprends. J’ai moi-même pris des leçons auprès de l’unique maître de ma connaissance à garder foi en son métier.

Un instant, Eder jura apercevoir une lueur d’intérêt briller dans les pupilles de son interlocuteur. Néanmoins, il se s’appesantit pas dessus et enchaîna :

— Nous… ses étudiants, je veux dire… n’étions pas nombreux. La plupart participaient surtout afin de se donner une chance supplémentaire d’entrer dans l’industrie du cinéma.

Eder s’interdit de mentionner qu’il en avait fait partie. Cyrus ne portait pas les acteurs dans son cœur, mais en plus, son but premier était vite passé au second plan tant il avait adoré la vocation qui lui était enseignée.

— Une chance vaine, si mes sources sont fiables. Un vieil ami cinéphile m’a relaté que les castings sont dorénavant obsolètes.

Eder grimaça ; il était bien placé pour certifier que ledit ami ne se trompait pas.

— Êtes-vous membre d’une troupe ?

La question le prit au dépourvu.

— Je… Pardon ? bafouilla-t-il.

— Votre formation ? A-t-elle abouti ? Avez-vous rejoint une troupe ?

Il soupira.

— Non, et je le regrette.

Tout en prononçant ces mots, il s’étonna d’aviser à quel point ils étaient sincères. Se consacrer au théâtre ne l’aurait sans doute pas rendu célèbre ou envoyé sur le chemin du succès. Cependant, cette voie l’aurait amené à vivre sa passion. Il serait devenu un vrai comédien, et pas une « belle gueule » que les appareils photo traquaient.

— Avez-vous du talent ? l’interrogea Cyrus.

La lueur dans ses iris était de retour. Eder se sentit rapetisser sous son air inquisiteur.

— Je… Puis-je seulement en juger ? Il y a un moment que je ne me suis plus entraîné.

A quand remontait la dernière fois où il avait ouvert sa liseuse pour consulter ses livres favoris et réciter leur plus grand monologue, juste par plaisir ? Constater son laisser-aller lui apporta un arrière-goût d’amertume sur la langue.

— Montez sur la scène.

— Comment ?

— Montez, répéta Cyrus. Impressionnez-moi et vous aurez mérité de rejoindre notre petite compagnie.
.

.
Le soleil pénétra le salon et gagna le sofa où Eder dormait encore. La luminosité, gênante, le tira de son sommeil. Écartant les bras, il papillonna des paupières, puis bâilla à s’en décrocher la mâchoire.

Eder se redressa. Comme le jour de son emménagement chez Cyrus, il observa la pièce. Tout ici le fascinait ! Son ami s’épanouissait dans un vieux local près du théâtre, qu’il avait aménagé selon ses goûts. Réticent à un grand nombre de technologies, il avait conservé l’aspect rustique du lieu et s’était contenté de le rendre habitable. Chez lui, les murs n’étaient pas plus que des murs, nul ordre vocal n’activait la moindre commande, et les fenêtres ne s’ouvraient que sur la réalité ; il était inutile d’espérer y afficher un paysage exotique ou onirique.

Eder souffla. Il ne parvenait toujours pas à croire que Cyrus l’avait accepté dans le groupe. Il s’était distingué par ses aptitudes. Il allait jouer dans une pièce parce qu’on avait décrété qu’il avait le talent nécessaire, et pas parce que son visage et ses muscles étaient attrayants ! Il avait un mal fou à admettre qu’aucun de ses désormais collègues ne le reconnaissaient. Ils vivaient dans un monde tellement éloigné du sien…

Eder était si heureux d’évoluer parmi eux, de ressentir l’exaltation d’appartenir à un clan, qu’il n’avait pas eu le courage de leur avouer ce à quoi il consacrait sa vie. Il avait préféré leur laisser présumer qu’il cherchait à intégrer un théâtre suite à ses cours.

Une pointe de culpabilité le traversa. Quand Cyrus lui avait demandé où il logeait, la crainte que son bel appartement dans les quartiers huppés ne soit trop évocateur sur sa personne l’avait rendu muet. Eder s’était révélé incapable de donner une fausse adresse. Le directeur avait aussitôt imaginé qu’il n’avait pas de toit ; son expression l’avait trahi. Et avant que l’acteur n’ait le temps de le démentir, il lui avait proposé de s’installer à son domicile pendant qu’ils perfectionnaient son rôle ensemble, par « facilité ». À sa plus grande honte, Eder avait accepté, sans jamais aborder le fait qu’il possédait un chez-lui.

Son mensonge le travaillait souvent, mais il ne réussissait pas à revenir dessus et à avouer la vérité. Son quotidien était bien meilleur maintenant qu’il logeait chez son ami en prétextant s’accorder quelques vacances au soleil à son manager.

Ne plus être sans arrêt confronté à la dureté du septième art lui procurait une bouffée d’oxygène bienvenue. Sa mélancolie s’éloignait, remplacée par un apaisement qu’il n’était pas en mesure de décrire. Entre ces quatre murs, Eder était bien, juste bien. Il ne sortait presque pas, apprenait son texte, répétait avec les autres et échangeait de longs dialogues passionnés avec son hôte, qui redoublait d’efforts pour le mettre à l’aise et l’avait très vite pris en amitié.

Eder sourit. Quand son métier le rattraperait, quand il serait obligé de regagner son foyer, il chérirait les instants vécus ici ou sur scène comme autant de pierres précieuses.

Un grincement le tira de ses pensées. Il tourna la tête et avisa Cyrus, déjà habillé.

— Déjà debout ? l’interrogea ce dernier.

— Le soleil a décidé que j’avais assez roupillé.

— C’est ça de ne pas fermer les rideaux.

Le regard de Cyrus s’attarda sur la table basse, où une liseuse affichait son script.

— On a étudié hier soir ?

— Je suis un élève studieux, plaisanta Eder.

Puis il recouvra son sérieux et ajouta :

— Merci de me donner une chance. Je te promets de travailler corps et âme afin de ne pas te décevoir.

— Même en oubliant ton texte ou en abîmant un décor, ça ne serait pas le cas, le rassura l’homme. J’ai confiance en toi, Eder. Ta présence à nos côtés apportera un souffle nouveau à notre théâtre !

Une telle foi en lui le toucha ; il en demeura muet plusieurs secondes. Lui qui doutait de posséder du talent il y a peu restait abasourdi devant l’enthousiasme de Cyrus. Eder se félicitait d’avoir eu le courage d’entrer dans le théâtre, sans quoi rien de tout ça ne lui serait arrivé.

Il cherchait les mots qui exprimeraient le mieux sa gratitude quand il prit conscience que son interlocuteur chaussait ses bottes.

— Tu sors ? l’interrogea-t-il.

— J’ai des affiches à récupérer et à distribuer pour la première. La date approche, et nous avons grand besoin de publicités.

— J’ignorais que tu en avais fait imprimer. Je ne crois pas les avoir vues.

Cyrus grimaça.

— Tu sais garder un secret ?

Intrigué, Eder acquiesça.

— J’étais tellement obnubilé par les répétitions, par mon désir de perfection… que j’ai omis de réaliser des flyers. J’ai passé les deux dernières nuits à les confectionner sur ma tablette. J’ai contacté un imprimeur en urgence.

— Pas trop fatigué ?

— Un peu, mais c’est le prix à payer lorsqu’on néglige une part de son travail.

Eder le gratifia d’un sourire. Cyrus s’investissait tant pour la troupe, personne ne lui tiendrait rigueur de sa bévue déjà réparée.

— Je regrette de ne pas avoir eu le temps de vous montrer le design à tous. Je suis sûr que vous l’adorerez ! J’y ai installé une projection holographique qui, si j’ai visé juste, devrait nous attirer un public plus large.

— En deux nuits ?

— La pression me rend productif, sourit Cyrus.

— N’oublie pas de te ménager.

— Après le spectacle, s’esclaffa-t-il. Après le spectacle.

Gagné par son entrain, Eder rit à son tour.

— Je file, annonça Cyrus. Mes prospectus ne vont pas se répandre seuls dans les rues !

L’acteur se redressa sur ses jambes.

— Je te donne un coup de main ?

Son ami hésita, puis rétorqua :

— Je ne préfère pas. La température est basse et le vent frais. Un seul rhume, et ta voix et ta capacité à jouer dans la pièce risquent d’être endommagées. En plus, j’ai demandé à Bonnie de passer afin que vous travailliez ensemble sur votre long dialogue de l’Acte II. Elle ne tardera pas à prendre contact avec toi.

Le tempérament « papa poule » du directeur envers ses talents amusa Eder, qui opina.

— À plus, dans ce cas.

Cyrus s’approcha de l’entrée et la salua d’un geste de la main.

— Il y a de la bière dans le frigo si Bonnie et toi avez soif, déclara-t-il.

Puis il referma la porte dans son dos. Dès que le bruit de ses pas s’éloigna, Eder attrapa sa liseuse et se concentra sur son texte.
.

.
Eder manqua trébucher et ne retrouva son équilibre que de justesse en s’appuyant sur Bonnie.

— Pas si vite, protesta-t-il, je te rappelle que j’ai les yeux bandés.

La jeune femme rit, puis se moqua :

— Ah oui ?

— N’agis pas comme si tu l’avais oublié. C’est toi qui m’as placé ce morceau de tissu sur le visage !

— Pour que la surprise soit totale. Je t’interdis de râler.

— D’accord, d’accord, se soumit bon gré mal gré l’acteur tandis que sa consœur recommençait à le traîner jusqu’au théâtre.

Impatience et excitation le tenaillaient. La première de la pièce avait lieu ce soir. Vu qu’il s’agissait également de sa première représentation, ses pairs avaient décidé de lui réserver une surprise. Afin de veiller à l’organisation de l’événement, Cyrus était parti tôt. Résultat : Bonnie avait été chargée de l’empêcher de quitter la maison avant l’heure où les comédiens étaient censés enfiler leur costume, puis de l’emmener rejoindre les autres à l’aveugle.

Eder n’appréciait pas être privé d’un sens ; néanmoins, il acceptait de se plier au jeu. Selon sa partenaire, le bandeau lui permettrait d’être deux fois plus étonné à l’instant T.

— On y est, lui déclara-t-elle.

Il en fut stupéfait.

— Je n’ai pas réussi à me repérer, pourtant j’ai été attentif à chaque tournant !

— Normal, on est l’arrière du bâtiment.

— Il y a une entrée par là ?

— Minuscule, mais oui, confia Bonnie. Aujourd’hui, les portes principales sont réservées aux spectateurs. Cyrus aime que nul ne nous voie en dehors de la scène. Il juge ça plus mystérieux.

— Je comprends.

Un grincement se fit entendre, signe que leur entrée personnelle était ouverte.

— Attention à la marche, prévint Bonnie.

Eder l’évita et se laissa conduire jusque dans les coulisses, où un doux brouhaha régnait.

— On va pénétrer dans ta loge.

— Ma loge ? répéta-t-il avec stupeur.

Jusqu’à présent, lors des essayages costume et maquillage, il avait partagé celle d’un membre de leur groupe.

— Oups, j’ai parlé trop vite, gloussa Bonnie. Ton premier cadeau. Cyrus a passé une partie de son temps libre à vider, nettoyer puis remeubler avec ce qu’il avait sous la main une pièce proche de nos propres loges. Tu es des nôtres maintenant, tu mérites d’avoir ton espace à toi.

Eder fut incapable de répondre et sentit les larmes le menacer.

— Le moment est arrivé ! Sois un amour, ne dis pas que je t’ai mis au courant et montre-toi abasourdi.

Il sourit et écouta Bonnie abaisser la clenche. Il effectua ensuite deux pas à l’intérieur, puis elle lui ôta son bandeau.

— SURPRISE !

Ses collègues étaient entassés dans le local, regroupés près d’un gâteau où les mots « C’est le grand soir » étaient lisibles. Au-dessus d’eux, une pancarte « bienvenue dans ta loge » avait été dressée. Eder n’eut pas à feindre son émotion. Face à un tel débordement de gentillesse, il demeura coi.

Cyrus s’avança, lui tapa une main amicale dans le dos et le taquina :

— N’oublie pas de respirer.

— Merci…, souffla Eder.

Le reste de la bande applaudit.

— Loin de moi l’idée de gâcher notre petite fête, reprit le directeur, mais si nous désirons être à l’heure, il faudrait entamer cette succulente pâtisserie !

 

Eder se détailla dans le miroir et s’autorisa un sourire satisfait. Son apparence était impeccable. Il était enfin prêt.

Son ventre était noué, sa gorge serrée. Ses jambes tremblaient sous son siège. Il ne tenait plus en place. Bon sang, il allait jouer !

Il se leva et marcha autour de la table où une part de gâteau subsistait. Cyrus lui avait conseillé de ne pas rejoindre l’avant-scène avant qu’on vienne le chercher pour sa première apparition. Selon lui, rester enfermé, en dehors de l’agitation, lui permettrait de mieux se concentrer sur son rôle et de ne pas ressentir la pression des autres.

Eder admettait que son tract n’avait pas besoin d’être augmenté. Cependant, l’isolement l’empêchait de se focaliser sur le script ou de se glisser dans la peau de son personnage. Une foule de questions le titillait. Les décors rendaient-ils bien ? Ses amis s’en sortaient-ils ? Et le public, était-il plus nombreux que les dernières fois, comme Cyrus l’espérait ? Ne pas être en mesure de répondre le torturait.

Eder soupira. Il avait promis d’appliquer les conseils prodigués, mais aller jeter un œil à la scène était tellement tentant… Serait-ce si mal d’observer les sièges et le spectacle quatre ou cinq secondes, dissimulé derrière le Manteau d’Arlequin ?

N’y tenant plus, il s’engouffra dans le couloir et courut rejoindre le reste de la troupe.

— Eder ? hoqueta Bonnie lorsqu’il fut à sa hauteur. Qu’est-ce que tu fais là ?

Dans sa robe rouge bouffante, son amie était magnifique. Il se réjouit à l’avance de lui donner la réplique.

— J’ai eu envie d’avoir un aperçu de la pièce et de la salle, lui avoua-t-il.

La jeune femme se mordit les lèvres.

— Cyrus souhaite que tu aies la surprise en montant sur la scène.

— Patienter n’a jamais été mon fort, plaisanta Eder. Ça ne ruinera pas mes efforts pour maîtriser mon texte.

— Cyrus n’apprécie pas qu’on ne respecte pas ses consignes.

— Juste un coup d’œil, la supplia-t-il.

L’insistance de sa partenaire le stupéfiait. Cyrus n’avait rien d’un tyran. En quoi l’autoriser à contempler le fruit de leur travail l’embêterait-il ? Il ne lui avait pas donné d’ordres, uniquement des conseils.

— D’accord, mais garantis-moi de retourner dans ta loge après. Une première pièce, c’est quelque chose ! J’étais si excitée par ce que je voyais quand j’ai rejoint le groupe que j’en ai oublié une phrase dans mon premier monologue… Je ne veux pas que ça t’arrive. Un environnement calme te conviendrait mieux.

— Croix de bois, croix de fer, si je mens, je vais en enfer, s’esclaffa Eder.

L’expression datait d’une époque révolue. Pourtant, il l’adorait, il la jugeait amusante. Bonnie soupira, mais s’écarta afin qu’il puisse continuer sa progression. Plus qu’une dizaine de pas, et il y serait !

Eder inspira. Les mots de ses pairs sur scène lui parvenaient, ponctués de plusieurs murmures qu’il devinait provenir du reste de la bande. Son cœur battait la chamade, incapable de supporter son impatience. Il ralentit, subjugué par l’éclat des lumières qui balayaient le décor. La scène II de l’Acte I se terminait, l’avant-dernière avant la sienne. Tous les artistes se focalisaient sur l’action en cours, si bien qu’Eder passa inaperçu.

Il se retint de crier afin d’encourager ses camarades. Le résultat de leur labeur s’accomplissait à cet instant même, juste sous ses yeux. Il pria pour être à la hauteur. Oh ! Qu’il avait hâte de connaître l’allégresse de se produire devant un public !

L’acteur éprouva le désir de vérifier le nombre de places occupées. D’un geste discret, il se pencha de façon à apercevoir la salle sans apparaître aux spectateurs.

Une main se plaqua soudain sur son bras, puis le serra. Eder fut tiré en arrière et manqua perdre l’équilibre.

— Qu’est-ce que tu fabriques ? grommela Cyrus. Ce n’est pas encore à toi.

— J’essayais d’observer la salle.

— Excellent moyen d’avoir le tract, le rabroua son ami. Tu n’étais pas censé patienter dans ta loge ?

— Je n’avais pas capté que j’y étais séquestré.

Cyrus sourit.

— D’accord, d’accord. Tu m’as eu. Excuse-moi, j’ai les nerfs à vif.

— Normal, le rassura Eder. Tu as travaillé dur, et c’est le grand soir !

— Je comprends ta curiosité, mais accepterais-tu d’avoir foi en mon jugement ? Je serais beaucoup plus tranquille si je te savais en coulisse à répéter plutôt qu’ici à accumuler la tension ambiante.

Il se mordit la langue.

— Tu as peur que je commette une bévue à cause du stress ?

— J’ai confiance en toi. Cependant, il s’agit de ta première pièce. Personne n’est en mesure de prévoir ta réaction face à la pression. Je m’assure donc que tu en ressentes le moins possible.

L’argument se tenait, Eder était obligé de l’admettre. Il recula à contrecœur, résigné à contrôler son impétuosité. Alors qu’il s’éloignait, une salve d’applaudissements le figea, signe que la scène II était terminée.

Le bruit l’étonna. Il était si puissant ! Sans l’avoir contemplée, Eder soupçonnait que seule une salle comble était apte à émettre un brouhaha pareil… Cyrus avait-il réussi à promouvoir le spectacle à ce point ? Il lui avait affirmé qu’une dizaine d’individus uniquement assistaient aux productions du théâtre… Un pareil revirement de situation était-il envisageable ?

Eder pivota et croisa le regard du directeur. D’abord crispés, les traits de l’homme se détendirent ; il leva les deux pouces à son attention. Le geste avait l’air feint, comme forcé, mais l’acteur choisit d’ignorer son impression. Il se remit en route : inutile d’affoler Cyrus en demeurant sur place, il était déjà assez anxieux ! Si prendre son mal en patience loin de l’effervescence de la pièce suffisait à l’apaiser, Eder était prêt à faire un effort, tant pis s’il considérait la précaution non nécessaire.

Le trajet lui parut moins long que celui effectué cinq minutes auparavant. La constatation lui arracha un sourire, qui s’effaça sitôt que l’approbation du public lui revint en mémoire. Eder ne s’expliquait pas de quelle façon son ami avait appâté autant de monde… L’unique idée qui lui venait à l’esprit était la gratuité de l’entrée. Néanmoins, c’était absurde, contre-productif. Le théâtre et les comédiens avaient besoin de cet argent.

Plus il y réfléchissait et moins il trouvait ça logique. Les affiches avaient été créées récemment, les badauds n’avaient donc bénéficié que de peu de jours pour les remarquer… Quelque chose clochait, il en avait la conviction.

La porte de sa loge lui apparut. D’instinct, il ralentit, puis s’immobilisa. Son instinct le titillait et cherchait à l’avertir. Eder soupçonnait qu’il passait à côté d’un élément important.

Une question le tarauda. Combien de ses compères pouvaient se targuer d’être insensibles à la pression ? Ils n’étaient pas nombreux au total, mais que tous gèrent leur stress sans encombre ne lui semblait pas probable. Pourquoi Cyrus n’envoyait-il que lui se détendre au calme ? On aurait presque dit qu’on tentait de l’isoler…

Une autre interrogation le percuta. Pourquoi nul ne s’était-il soucié du suivi des flyers plus tôt ? Excepté lui, personne n’en était à sa première représentation. Quelqu’un aurait au moins dû s’enquérir de la communication prévue.

Les battements de son cœur s’accélérèrent. Pris d’un doute affreux, Eder rebroussa chemin et bifurqua dans un couloir en direction du « salon », une pièce que Cyrus avait aménagée afin que leur petit groupe discute dans le confort après leurs répétitions. Bonnie ne l’y avait pas certes conduit à leur arrivée, mais il était certain que les premiers présents s’y étaient arrêtés. Si l’horrible hypothèse qui germait dans sa tête se révélait réelle, une preuve y était peut-être. Il n’était pas rare que ses camarades y abandonnent leurs affaires.

La nervosité le gagna. Eder pénétra la pièce avec fébrilité. Ses yeux furetèrent à la recherche d’une affiche. Ces dernières constituaient la clef, son intuition le lui affirmait.

Il serra les dents. Il espérait tant se tromper !

Il déambula parmi le mobilier, fouilla les recoins, inspecta la table basse. Puis il se dirigea vers la poubelle. Fébrile, il l’ouvrit d’un geste lent.

Un feuillet y était visible, face cachée. Sans hésiter, Eder plongea sa main au milieu des détritus et s’en empara. Il le retourna ensuite, prêt à découvrir la vérité.

La façade du théâtre se dévoila à lui, accompagnée du titre de la pièce en lettres capitales dorées et d’une ancienne photo animée des membres de la troupe qui saluaient le propriétaire du prospectus. Eder n’y apparaissait pas, mais la mention « avec la présence exceptionnelle de… » en bas à droite lui fit craindre le pire. Cyrus n’avait-il pas évoqué une projection holographique ?

Tremblant, il appuya son doigt sur les fameux mots.

Aussitôt, son visage, son nom et sa profession jaillirent du papier dans un halo de lumière bleue. Les larmes lui montèrent aux yeux. Ses jambes flageolèrent.

Un appât. Il n’avait été qu’un appât… Cyrus s’était servi de lui et de sa renommée grandissante.

Ses mains déchirèrent le flyer et l’abandonnèrent au sol. Il ne parvenait pas à le croire !

Nauséeux, Eder s’enfuit du « salon » avant qu’on l’y découvre. Sa poitrine était douloureuse, sa gorge sèche. Ses pas le menèrent jusqu’à sa loge, où il s’enferma. Il visualisa à nouveau l’hologramme dans son esprit et réprima un sanglot.

Sa stupidité le percuta de plein fouet. Il avait été si naïf ! S’il s’était donné la peine de réfléchir davantage et plus tôt, il aurait probablement remarqué qu’on le manipulait. Mais non ! Il s’était mis des œillères, il avait préféré se convaincre que le bonheur frappait à sa porte et que le destin lui accordait une chance de vivre son rêve de gamin…

Il n’était qu’un idiot !

L’invitation à séjourner chez Cyrus, son insistance mielleuse quand il lui soufflait de se reposer au calme – loin du bruit des rues – et de travailler son texte, son refus lorsqu’il avait proposé son aide pour distribuer les affiches, son besoin de le confiner en coulisse en attendant son entrée en jeu, la sollicitude de ses « pairs », leur empressement à ne pas le laisser seul… Tout prenait désormais un deuxième sens et l’emplissait d’un douloureux chagrin.

Eder s’effondra sur le siège où il s’était préparé, puis coinça son crâne entre ses mains. Dire qu’il avait imaginé que ni Cyrus ni le reste de la bande ne soupçonnait son identité. Dire qu’il avait présumé avoir trouvé des amis…

La rancœur l’étouffait. Il n’avait été que le dindon de la farce, une opportunité de redorer le blason du théâtre ! Ses « camarades » n’éprouvaient pas une once d’affection envers lui. Ils s’étaient moqués de lui, jusqu’au dernier ! Eder les détestait.

Il releva le menton et tomba nez à nez avec son reflet dans le miroir. La rage le consuma. Tout était à cause de son visage ! Ce faciès si avenant qu’il entretenait. Cette mine qui avait séduit les producteurs et qui lui permettait de monter en flèche dans le top des meilleurs physiques masculins des magazines ! Depuis le début, ses traits ciselés l’empêchaient d’être reconnu pour ses aptitudes. Ils ne lui offraient même pas l’occasion d’apprendre s’il en avait vraiment !

Sans son visage, Cyrus aurait peut-être été sincère le jour de leur rencontre et les suivants. Sans lui, il aurait peut-être été en mesure de jouer normalement ce soir, au lieu d’être victime d’une odieuse machination…

Eder n’avait plus qu’une envie : s’en aller loin d’ici afin de ruiner les desseins du directeur, et tant pis pour la déception des spectateurs ! Pourtant, il se contint, retenu par une voix sourde qui lui affirmait que fuir était vain. Un rire amer s’extirpa de sa gorge. Elle avait raison, il le savait.. Quoi qu’il fasse, quoi qu’il tente, il ne serait pas jugé autrement que sur son physique. Il n’était qu’un visage pour le monde entier, juste un visage.

Eder baissa les yeux de la psyché. Il ne voulait plus se voir.

Un éclat argenté capta son attention. Surpris, l’acteur tourna la tête en sa direction ; il provenait du couteau qui avait été utilisé pour découper son goûter, celui qu’il avait consommé avec gratitude. Le soleil dardait l’un de ses rayons dessus.

Eder se leva, puis s’en saisit. L’hésitation le traversa. Puis un rictus tordit ses lèvres devenues blanches à force de les serrer.

Cyrus avait promis son visage au public ? Ils allaient tous être servis.