La dernière maman

La dernière maman

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La dernière maman
© Rose P. Katell (tous droits réservés)
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Alaia eut à peine franchi la porte de la clinique clandestine qu’elle s’arrêta de marcher, s’adossa au mur en brique défraîchi, puis inspira l’air de l’extérieur. Rendue nauséeuse par l’épouvantable odeur qui régnait dans le bâtiment, fatiguée par le stress que lui engendraient toujours ses prélèvements d’ovocytes, elle appuya ses paumes sur ses cuisses, pencha la tête en avant et attendit de se sentir en meilleur forme.

Un juron lui échappa. Elle détestait venir ici et passer entre les mains froides du « docteur » Rolzen en échange d’argent. Hélas, elle n’avait pas le choix : la guerre contre les vampires, et surtout le traité de paix qui en avait découlé, avait achevé les droits des femmes déjà malmenés lors du XXIe siècle…

Interdite de travail, sans mari ou envie d’élever des enfants – le précieux futur de la nation humaine –, vendre ses ovules au plus offrant était le moyen le moins dégradant de survivre. D’autant plus que contre sa présence régulière à la clinique, Rolzen avait accepté de signer le bail de l’appartement qu’elle occupait aujourd’hui, lui procurant le luxe d’un endroit bien à elle.

Un toit et un salaire. Personne dans sa position n’aurait refusé, pas même pour l’inconfort que généraient ses dons.

Son vertige s’amenuisait. Alaia se redressa et fouilla la poche de sa veste à la recherche des deux plaques de médicaments qu’elle y avait glissées ; une d’antibiotiques et une d’anti-inflammatoires, toutes deux dérobées dans une pharmacie de garde bondée – même avec une rentrée d’argent assurée, mieux valait ne pas lésiner sur les économies. Elle avala d’un trait un cachet de la seconde plaquette, mais garda ceux de la première pour les jours à venir, en prévision d’un accès de fièvre potentiel. Rolzen avait beau se prétendre professionnel, il n’en demeurait pas moins qu’il officiait dans l’ombre… Alaia ne désirait prendre aucun risque.

Elle déglutit, remonta sa manche afin de dévoiler sa montre. L’heure affichée sur le cadran lui arracha une insulte ; il ne lui restait qu’une vingtaine de minutes pour rentrer chez elle…

Les règles étaient claires : les heures sombres appartenaient aux monstres, légalement, ils avaient le droit de tuer ou de pomper le liquide sanguin de quiconque se trouvait dehors une fois le soleil couché.

Une grimace déforma ses traits. La cohabitation forcée ainsi que les contraintes et codes qui en découlaient l’insupportaient. Tout le monde était en mesure de prédire que la trêve ne durerait pas… La soif des Dents-Longues était trop insatiable pour être contrôlée longtemps. Quant aux humains, il suffisait de voir à quel point le gouvernement encourageait les femmes à procréer pour saisir que ses membres aspiraient à être en surnombre le jour où les événements dégénéreraient derechef.

Alaia pesta. Elle haïssait les suceurs de sang à l’origine de la situation.

Que l’un d’entre eux ait un jour souhaité surfer sur l’engouement populaire que générait sa race suite à une vague de romans et de films sur le sujet dans le but de créer une « famille », elle était capable de le comprendre. Que ladite famille ait profité de cette vague pour charmer de jeunes gens naïfs et se nourrir d’eux, elle y consentait aussi – l’avenir appartenait aux audacieux. En y réfléchissant, elle pouvait également tolérer que d’autres vampires aient décidé de former leur propre clan après avoir constaté le succès que possédait l’originel. Mais jamais, au grand jamais, elle n’accepterait qu’ils aient laissé le nombre de nouveau-nés surpasser le leur jusqu’à perdre le contrôle sur eux et les regarder révéler leur existence aux mortels au point d’obliger ces derniers à entrer en conflit avec eux dans le but d’éviter une extinction de masse.

Un frisson lui parcourut l’échine. La simple idée que la fin des siens se soit jouée à peu de chose l’angoissait encore. Oh ! Si une poignée d’ennemis n’avaient pas été assez futés pour capter que vider les Hommes de leur hémoglobine signifiait la famine, l’armistice n’aurait pas été signée… Seule la crainte d’avoir faim tenait les créatures à carreau, c’était une certitude.

Lasse, Alaia soupira. Ressasser le passé était vain. L’époque était ce qu’elle était, toutes ses pensées n’y changeraient rien.

Elle inspira. Consciente qu’elle avait perdu du temps, elle s’empressa ensuite de se mettre en route.

À une allure soutenue, rejoindre le bâtiment où se situait son domicile ne lui prendrait pas plus de dix minutes ; elle balaya donc ses inquiétudes d’un geste impatient.

Elle remonta la venelle qui l’avait conduite à la clinique et s’engagea dans une rue plus large, avant de tourner à gauche au premier carrefour. Un fin sourire étira ses lèvres. Sa destination se rapprochait : plus que deux courtes ruelles et elle l’atteindrait. Son argent et elle seraient alors en sécurité.

Pressée, Alaia ne se focalisa pas assez sur les bruits qui l’entouraient… si bien que lorsqu’un suceur de sang à l’apparence d’un quadragénaire lui fondit dessus, son unique réflexe fut de hurler, puis de protéger son cou de son mieux.

— Silence, diablesse !

Sitôt l’ordre donné, une main la bâillonna.

— Tu viens avec moi.

D’instinct, Alaia roula la nuque vers le ciel et nota que l’astre du jour y évoluait toujours. Elle secoua la tête.

— Avance, l’invectiva son agresseur.

Il ne chercha pas à user de sa force contre elle, et elle subodora qu’il était trop faible pour l’obliger à le suivre. Il s’agissait d’un assoiffé, d’un être qui n’avait pas réussi à se sustenter durant plusieurs nuits.

N’en était sa peur grandissante, elle refusa d’obéir.

— Petite garce ! Avance, je n’ai pas envie qu’on me surprenne.

Ainsi donc, il était parfaitement informé des règles établies. Certaine que mordre son « bâillon » ne l’aiderait pas – la douleur qu’il ressentirait serait ridicule –, Alaia misa tout sur le dégoût qu’elle était apte à provoquer et lécha la paume qui recouvrait sa bouche.

L’effet ne se fit pas attendre : le vampire l’éloigna de son visage dans un grognement.

— Quel genre de tarée es-tu ? C’est répugnant !

— Une tarée qui connaît la loi, l’apostropha-t-elle. Une tarée qui ne te laissera pas l’entraîner à l’écart afin de la vider de son sang !

Alaia remua dans l’espoir de se débarrasser de l’emprise qu’il maintenait sur sa taille, mais échoua à s’en défaire.

— Ta précieuse loi ne m’interdit pas de te coincer ici en attendant que la pénombre tombe. Là, je serai dans mes droits.

— J’ai de la famille, inventa-elle. Si je ne suis pas vite rentrée, ils n’hésiteront pas à partir à ma recherche malgré le danger. Nul ne croira que j’ai été attaquée pendant les heures sombres. Une enquête sera ouverte.

— On ne me dénichera pas.

— En es-tu sûr ? Il suffit que je crie pour attirer l’attention… Ma race est très sensible au déplacement du soleil. Il y aura quelqu’un qui remarquera qu’il est « trop tôt » pour le hurlement d’une condamnée.

— Je t’en empêcherai. Les seules raisons qui me retiennent d’écraser ton visage sont ta maudite langue et l’amusement que tu me procures.

Un mensonge, Alaia le comprit sans mal. Son assaillant commençait à douter, à craindre qu’on remonte jusqu’à lui. Non sans honte, alarmée par la course de l’astre solaire, elle lui asséna le coup de grâce :

— Dans la rue d’en face, il y a un SDF, il se cache dans un renfoncement. Il n’a ni parents ni amis, personne pour s’inquiéter de son sort. Tu serais plus avisé de jeter ton dévolu sur lui.

— Tu essaies de me tromper…, l’accusa-t-il.

— Tu as un bon odorat, non ? Renifle et dis-moi que tu ne perçois pas la fragrance que son fluide vital dégage.

À son grand soulagement, il obtempéra.

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Alaia gagna sa rue au pas de course, terrorisée à l’idée de dépasser le couvre-feu et d’être à nouveau transformée en proie. Oh ! Elle peinait encore à admettre que sa manœuvre avait fonctionné, que le Dents-Longues affamé avait suivi son conseil dans le but de se protéger… Elle devait avoir une bonne étoile, c’était l’unique explication qui trouvait grâce à ses yeux.

Heureuse d’être vivante, elle s’approcha de la résidence où elle habitait, puis sursauta en apercevant une présence inconnue dans le creux de l’entrée.

Les battements de son cœur s’accélèrent avant de s’apaiser presque aussitôt. Ce n’était pas un monstre, mais une simple mendiante ; une mendiante à la peau si pâle et l’air si piteux qu’elle estima qu’elle était malade, voire condamnée si elle ne dégotait pas de quoi se soigner.

Sa jeunesse l’affligea – à vue d’œil, elle n’avait pas dix ans. Alaia supputa qu’elle était orpheline et que la vie s’était montrée cruelle avec elle. Néanmoins, au courant qu’il existait des tas de gamins aussi mal lotis qu’elle depuis la guerre, elle se défendit de l’approcher. Elle gagnait à peine de quoi se chauffer et se nourrir, elle ne pouvait pas aider cette pauvre hère qui avait choisi de crécher au pied de son logement. Qui plus est, elle n’avait jamais eu l’instinct maternel. La manière d’interagir avec un être dépendant des adultes lui échappait.

Mal à l’aise, coupable, Alaia la dépassa. Et tandis qu’elle tournait la clef dans la serrure, elle souffla :

— À ta place, je ne resterais pas là. Un vampire qui s’approcherait un peu trop près de l’habitation te repérerait en deux secondes et, dans l’hypothèse où il ne serait pas affaibli – hypothèse très probable –, tu n’aurais aucune chance de le fuir.

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Le lendemain matin, lorsqu’Alaia émergea des limbes du sommeil, sa première pensée fut pour la sans domicile.

Elle soupira. Malgré les années passées à s’endurcir, elle n’était toujours pas en mesure de balayer le pincement au cœur qu’elle éprouvait à l’idée de savoir une âme innocente dehors, sans cesse confrontée aux dangers des heures sombres.

Elle se leva de son lit, se massa les tempes. Était-elle mal vis-à-vis de l’enfant parce qu’elle-même avait été à la rue tout un temps ? Parce qu’elle culpabilisait d’avoir livré l’un de ses pairs à un Dents-Longues afin de sauver sa peau ? Ou parce que son apparence chétive la faisait douter de ses chances de survie ? Alaia n’était pas capable de le déterminer, mais force lui était de reconnaître qu’elle avait éprouvé de la difficulté à s’endormir après l’avoir croisée.

Alors qu’elle se dirigeait vers la cuisine, son estomac se contracta. Elle n’ignorait pas que le monde actuel impliquait certaines règles tacites ; il était beaucoup plus sage et prudent de ne se soucier que de soi, surtout si l’on désirait s’en sortir, souffrir le moins possible. Pourtant, en son sein, une voix priait ardemment, elle implorait la fillette d’avoir écouté son conseil et de s’être déniché une meilleure cachette.

Alaia frissonna en attrapant un paquet de biscottes dans son placard. La perspective de contempler un cadavre exsangue au moment de quitter l’immeuble lui arrachait des sueurs froides. Bien que le sentiment soit idiot, que la petite lui soit inconnue et qu’elle ne lui doive rien, elle soupçonnait que le remords viendrait la ronger si elle contemplait son corps inerte… Elle se reprocherait sa mort des mois durant, car elle n’aurait rien tenté pour l’en empêcher.

Alaia n’était pas apte à sauver la terre entière, elle en avait conscience. Tout individu errant sans protection une fois le soleil couché était considéré comme le garde-manger des vampires. La loi était limpide, elle impliquait le « chacun pour soi ». Cependant, n’avait-elle pas appliqué cet adage avec trop de ferveur ? N’y avait-elle pas abandonné une part de son humanité ?

La veille, délaisser la gamine lui avait paru la meilleure façon d’agir ; elle n’avait songé qu’à se réfugier chez elle, à oublier son horrible mésaventure. Aujourd’hui, son comportement lui donnait l’impression d’être un monstre. Pourquoi ne l’avait-elle pas autorisé à entrer chez elle jusqu’à ce que l’aube se lève ? Pourquoi ne lui avait-elle pas proposé de pénétrer dans le bâtiment, quitte à ce qu’elle se repose dans les couloirs ?

Une vague de dégoût à son égard la submergea. S’était-elle cachée derrière l’excuse de son absence d’instinct maternel ? L’univers dans lequel elle évoluait l’amenait à de telles extrémités ! Alaia n’aurait pas cru qu’elle deviendrait le genre de personnes empressées de détourner le regard…

Elle observa son début de pitance, puis déglutit. Réaliser son égoïsme lui coupait l’appétit.

Dans une grimace, elle comprit qu’elle ne serait pas tranquille tant qu’elle ne serait pas fixée sur le sort de la mendiante… Alaia sortit de son appartement et dévala les escaliers en trombe. Peu importait sa peur à ce qu’elle allait trouver en bas, il fallait qu’elle soit sûre.

Découvrir l’orpheline en vie et à la même place que lorsqu’elle l’avait rencontrée la stupéfia tant qu’elle en demeura figée.

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Alaia attrapa la confiture et la posa sur la table, juste en face de son invitée.

— Merci, madame, souffla celle-ci.

Elle opina, la gratifia d’un sourire. Toutefois, elle ne répondit pas. Non seulement elle ne saisissait pas l’impulsion qui l’avait poussée à lui proposer de monter chez elle, mais en plus elle ne savait pas quelle attitude adopter en sa présence.

Son absence d’expérience avec les mineurs était flagrante.

Elle se rendit compte qu’elle ne connaissait toujours pas le nom de son interlocutrice et décida de débuter par-là.

— Comment t’appelles-tu ?

— Erzsébet. Ce n’est pas commun, on m’appelle Bet en général.

— Moi, c’est Alaia. Tu… depuis quand es-tu à la rue ?

Tandis qu’elle se servait à manger, Bet haussa les épaules dans un mouvement qui trahissait la faiblesse de son corps malingre.

— Un peu plus d’un mois. Quand ma dernière maman est décédée.

La phrase et le ton employé éberluèrent Alaia.

— Ta dernière maman ? répéta-t-elle.

Bet hocha la tête, puis chuchota :

— Tu garderas le secret ?

— Bien sûr.

— Ce n’était pas ma vraie maman. La vraie, je l’ai perdue il y a très longtemps.

— Je suis désolée.

Ses lèvres se pincèrent entre elles. Le sort aimait s’acharner sur certains.

— La dernière, ajouta Bet, c’était une protectrice avant qu’elle ne commence à… Une protectrice. Elle m’a sauvée d’un vampire et n’a plus voulu que je parte de chez elle. Un jour, elle m’a dit que je lui rappelais son fils. Il est mort lui aussi – je suppose que c’est à cause d’un Dents-Longues, car elle détestait en parler.

Un soupir lui échappa.

— Elle me manque.

Alaia s’assit et se pencha vers elle.

— C’est normal. Ma mère me manque souvent.

— Elle est morte ?

Elle acquiesça.

— Il y a quatre ans. Nous vivions toutes les deux chez son frère. Malheureusement pour moi, il ne m’aimait pas trop et, après son décès, il m’a demandé de partir. Je dois me débrouiller, un peu comme toi.

— Sauf que tu as une maison.

Innocente, la remarque ne la rendit pas moins gênée tant elle était justifiée.

— Tu as raison, admit-elle d’un ton rauque.

Elle attrapa ensuite une biscotte et la confiture et, dans un semblant de normalité, entreprit de grignoter à son tour.

Les papillons de l’angoisse s’agitaient au creux de son ventre. Que déciderait-elle une fois que Bet aurait terminé son repas ? Elle ne pouvait décemment pas la mettre à la porte ! Que lui annoncerait-elle ? « J’espère que tu as rempli ton estomac, au revoir, méfie-toi des monstres » ?

Alaia se mordit la langue. Garder Bet ici était impensable. Elle n’avait ni les compétences requises pour l’élever ni les moyens de lui assurer un avenir serein, d’autant plus qu’elle soupçonnait que si Rolzen apprenait qu’elle hébergeait quelqu’un, il lui demanderait une compensation pour continuer à se prétendre propriétaire de son appartement ou exigerait que Bet « intègre » sa clinique sitôt qu’elle en aurait l’âge…

— Tu as un endroit où aller ? De la famille ou des connaissances à rejoindre ?

— L’amie de ma dernière maman n’a pas désiré m’adopter. Elle…

La voix de Bet se brisa.

— Oui ? l’encouragea Alaia avec douceur.

— Elle m’a reproché d’être méchante.

Mal à l’aise, la jeune femme lui sourit dans l’espoir de la réconforter.

— Tu m’as pourtant l’air d’être une adorable petite fille.

— Elle affirme que c’est à cause de moi que Dalia est sous terre. Elle aurait aimé me chasser de chez elle et la pousser à s’éloigner de moi, à me détester.

Alaia en demeura muette, sidérée. Qui assénait des propos pareils à un enfant ? Elle avait beau s’estimer dépourvue d’instinct maternel, elle ne se permettrait jamais d’en culpabiliser un ainsi.

— Je suis sûre que ce n’est pas vrai, murmura-t-elle.

— Je l’espère.

— Tu… tu aimerais autre chose à manger ?

Elle se morigéna pour sa proposition. Ses placards n’étaient pas extensibles ! Cependant, Bet secoua la tête.

— Non, merci. Vous avez déjà été très gentille avec moi, madame.

Son cœur se serra ; malgré ce que lui hurlait son sens pratique, Alaia devina qu’une seule solution s’imposait.

— Bon. J’imagine que je possède de quoi te construire un lit d’appoint dans mes affaires. Si tu le souhaites, reste ici un petit temps.

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Alaia se massa les tempes, puis grimaça.

S’allonger sur son lit et fermer les paupières une heure n’avait pas amélioré son état. Elle se sentait toujours aussi mal qu’au réveil : la fatigue et l’impression d’être lourde, voire maladroite, ne la quittaient pas.

Elle déglutit. La perspective d’être malade l’angoissait. Si elle ne se rétablissait pas, personne ne se chargerait des courses et de son ménage. Si elle ne se rétablissait pas, elle raterait son prochain rendez-vous avec Rolzen et aurait soit un retard de loyer, soit une dette plus grande envers lui.

Un juron lui échappa. La colère la dominait ; elle faisait de son mieux pour demeurer vivace et affronter le monde actuel – nonobstant son manque d’optimisme envers l’avenir, elle veillait à prendre soin d’elle au quotidien ! Avait-elle attrapé un rhume à cause de la venue de Bet ? La fillette lui avait affirmé être en bonne santé lorsqu’elle l’avait interrogé sur sa pâleur et sa maigreur, mais il ne fallait pas oublier qu’elle avait été à la rue. La possibilité que son environnement l’ait contaminée existait.

Alaia soupira. Quoi qu’elle ait, il était crucial que ça ne dure pas. Elle n’avait pas les moyens de payer un médecin et répugnait à demander de l’aide à Rolzen.

Elle lui était suffisamment redevable.

La porte de sa chambre s’entrebâilla dans un grincement. Elle roula la nuque dans sa direction, aperçut le visage de Bet qui dépassait du battant.

— Je peux entrer ? l’interrogea celle-ci, un air timide collé à ses traits.

Alaia opina et la regarda prendre place à ses côtés sur le matelas.

— Tu te sens un peu mieux ?

— Pas beaucoup, non, répondit-elle.

— Je suis désolée.

Ses lèvres s’étirèrent.

— Ce n’est pas ta faute, tu sais ?

Bet agréa.

— Je n’aime pas quand tu n’es pas en forme.

— Je suis juste faible, rien de plus, lui déclara Alaia.

Elle la détailla ensuite et s’étonna de la trouver si timorée. Bet l’avait peut-être été les premiers jours qu’elles avaient passés ensemble, mais elle l’avait depuis lors habituée à un caractère enjoué, digne d’une enfant qui n’aurait pas connu le résultat d’une guerre.

Un tel changement l’intrigua.

— Bet ?

— Oui ?

— Il y a un problème ? Tu es si calme…

— Non.

— Tu es sûre ? Tu ne dois pas avoir peur de me parler, je suis là pour toi.

Non sans surprise, Alaia constata à quel point ses paroles étaient vraies. Elle qui avait tant craint de l’accueillir chez elle et espérait dénicher une solution la concernant s’était attachée à sa présence. Elle hésitait d’ailleurs à lui proposer de rester avec elle de manière définitive, même si cette décision risquait de l’obliger à se serrer encore plus la ceinture.

Bet était si docile… Elle ne geignait jamais, ne cherchait pas à contester son autorité. Serviable et polie, elle acceptait ses règles avec facilité et se rendait aimable ; elle n’était ni trop envahissante ni trop dépendante. Sa compagnie se révélait beaucoup plus plaisante qu’elle ne l’aurait envisagé.

— J’ai juste peur qu’il t’arrive un malheur, confia Bet. Et puis…

— Oui ?

— Ma dernière maman était souvent fâchée contre moi une fois malade. Alors j’évitais d’être trop bruyante.

Alaia se mordit la langue. Elle ignorait qui était la fameuse « dernière maman » mais, bien que Bet paraisse l’affectionner énormément, son séjour chez elle lui avait laissé des séquelles : les ultimes instants avec elle n’avaient pas été de tout repos.

— Tu n’étais pas coupable, et tu ne l’es toujours pas, assura-t-elle. Je ne te tiendrai pas responsable de mon état. T’accuser serait idiot. J’espère que tu en as conscience, parce que je t’interdis de culpabiliser.

Elle fut gratifiée d’un sourire doux.

— Tu aimerais que je fasse quoi que ce soit ? l’interrogea Bet.

Elle secoua la tête.

— Tu es gentille. Ne t’inquiète pas, je vais rester calme un moment. Et après, je nous préparerai à manger. D’accord ?

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Les jours défilèrent sans que la santé d’Alaia ne s’améliore.

La fatigue la harassait ; privée de ses forces, le teint pâle, la taille de ses cernes avait de quoi effrayer. Elle était sujette à des chutes de tension de plus en plus fréquentes et peinait à quitter son lit. Elle n’était pas nauséeuse, ne souffrait d’aucun mal de crâne et ne se jugeait pas enrhumée car, mis à part sa faiblesse apparente, elle n’avait pas noté de symptômes alarmants. Néanmoins, elle ne parvenait pas à se guérir de ladite faiblesse, et le constat l’inquiétait chaque jour un peu plus.

Outre qu’elle ne réussissait pas à s’ôter de l’esprit la possibilité que Rolzen la renvoie lors de son prochain rendez-vous à la clinique, l’aggravement de son épuisement la taraudait. Alaia pressentait qu’il n’était pas normal – d’autant plus qu’elle avait dérobé un tube de vitamines et puisait allégrement dedans.

Ses lèvres se plissèrent. Si elle ne se rétablissait pas vite, son existence se compliquerait, elle le soupçonnait. Une femme malade qui sortait de chez elle était une proie facile pour les vampires.

Oh ! Elle ne doutait pas qu’ils seraient tentés de l’attaquer en dehors des heures sombres, convaincus que son apparence signifiait qu’elle n’avait pas de proches pour s’occuper d’elle ou pas les moyens de se soigner, qu’elle ne manquerait à personne…

Alaia déglutit. Il était essentiel qu’elle invente une solution. Rester ainsi était inconcevable.

Nerveuse, elle tâcha de maîtriser sa respiration, qui s’était accentuée au gré de ses pensées. Céder à ses émotions ne l’aiderait pas à aller mieux et cette attitude risquait d’effaroucher Bet en lui rappelant la colère de sa dernière maman, chose qu’elle refusait – le caractère de sa protégée était déjà assez impacté par la situation !

Dire qu’elle culpabilisait dès que Bet se montrait plus froide, voire réticente, ou qu’elle-même l’autorisait à l’épauler dans son ménage et sa cuisine…

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Fébrile, Alaia écarta ses couvertures, puis se redressa en position assise ; ses bras tremblèrent, mais être allongée l’agaçait !

Les jours s’étaient écoulés sans qu’elle ne retrouve la santé… Ils se transformaient peu à peu en semaine et la privaient de ses espoirs. Elle n’avait donc pas le choix, il lui fallait agir avant d’être emprisonnée dans les brumes de l’abattement. Admettre sa défaite ne lui ressemblait pas. Elle avait encore des cartes à jouer : une « maladie » inconnue ne la coucherait pas.

Elle balança ses jambes hors du lit, se mordilla la joue lorsqu’un vertige la saisit… Lutter, il était impératif qu’elle lutte. Elle n’avait pas cessé de se ménager, de se reposer sur Bet, et elle n’avait pas ressenti la moindre amélioration.

L’heure de changer de stratégie était advenue.

Alaia inspira. Plus tard dans la journée, elle avait rendez-vous avec Rolzen, afin de programmer son prochain don d’ovocytes, et malgré son mal, elle n’avait pas souhaité annuler – elle n’était pas en mesure de cracher sur un salaire, surtout avec une bouche supplémentaire à nourrir.

Un sourire mi-attendri, mi-anxieux étira soudain sa bouche. Avec les assiettes que lui préparait Bet, elle n’osait imaginer l’état de ses placards à l’heure actuelle…

Elle s’arma de toute sa volonté et se dressa sur ses pieds. Ses jambes flageolèrent. Cependant, elle se tint droite et conserva son équilibre. Un sentiment de triomphe l’envahit. Quel que soit le problème qui la taraudait, elle était apte à le combattre.

Alaia effectua un premier pas. L’effort était réel, mais il ne lui paraissait pas insurmontable.

Ravie, elle se dirigea vers sa penderie. Dès qu’elle serait habillée, elle pourrait sortir et reprendre le contrôle de sa vie.

Sa vue se troubla en une fraction de seconde.

Elle vacilla. Paniquée, elle ne parvint pas à se rattraper ; dans un couinement aussi affolé que furieux, elle chuta sur le sol de sa chambre.

Elle avait échoué…

Des bruits de pas précipités retentirent, se rapprochèrent. Ensuite, la porte s’ouvrit, et un cri d’effroi échappa à Bet, qui arriva à ses côtés avec une rapidité qui l’impressionna – Alaia aurait juré qu’elle glissait plus qu’elle ne courrait sur le linoléum.

— Que s’est-il passé ?

— Ce n’est rien, déclara-t-elle, ne…

— Ne me mens pas !

La colère de sa protégée la paralysa. Alaia eut momentanément l’impression d’avoir affaire à une adulte, à une femme plus âgée qu’elle, autoritaire.

Elle se mordit la langue. Bet avait de plus en plus tendance à lui parler de la sorte… Au départ, elle s’était convaincu qu’elle réagissait de la sorte à cause de l’inquiétude qu’elle lui causait et n’avait pas désiré la sermonner. Désormais, elle commençait à croire qu’elle avait commis une erreur.

— Je n’aime pas ce ton, jeune fille, protesta-t-elle tandis qu’elle se redressait sur son séant.

— Pardon. C’est juste que…

— Que… ? l’encouragea-t-elle.

Mieux valait crever l’abcès au plus tôt, offrir à l’enfant l’opportunité de mettre des mots sur ses émotions. N’en étaient les événements, l’autoriser à se comporter en « chef de famille » était inenvisageable.

— Tu m’obliges à l’adopter.

Alaia papillonna des paupières. La phrase était loin d’être celle qu’elle attendait !

Incrédule, elle répéta :

— Je t’y oblige ?

Un hochement de tête lui répondit.

— Bien sûr. Tu refuses de te détendre ou de me charger des courses. Tu m’assistes dans l’appartement alors que tu es au plus bas. Et voilà que tu te lèves en douce ! Comment suis-je censée garder mon calme ?

Alaia en eut la respiration coupée. La rue avait-elle autant fait vieillir Bet ?

— C’est mon appartement, souffla-t-elle en la fixant. Si quelqu’un apporte de l’aide pour le gérer, c’est toi, pas moi. Tu ne devrais même pas avoir à t’en soucier, tu comprends ? Il est hors de question que tu sortes seule : nous cohabitons avec les Dents-Longues.

— Je suis capable de me débrouiller.

— Ce n’est pas ton rôle.

— Mais…

— Non, pas de « mais », répliqua-t-elle. Aide-moi plutôt à me relever, s’il te plaît.

Bet opina et lui offrit de s’appuyer sur elle. Hélas, elle n’avait pas dit son dernier mot.

— Tu retournes au lit. Te lever comme ça était imprudent.

Alaia grimaça.

— Ce n’est pas à toi d’en décider, Bet.

— Désolée, je ne céderai pas : tu as besoin de rester au chaud et au calme. Tu ne serais pas tombée, sinon.

La détermination de la fillette la déstabilisa. Elle en éprouva un semblant d’appréhension, tout à coup persuadée que Bet serait prête à n’importe quoi afin qu’elle lui obéisse.

Alaia se racla la gorge. Où diable était passée la mendiante timide et insécurisée qu’elle avait accueillie chez elle ? Pourquoi se montrait-elle dorénavant si intraitable ? Elle était souffrante, pas mourante. Paniquer au moindre de ses mouvements était ridicule.

— Je ne t’abandonnerai pas, murmura-t-elle avec douceur. Tu n’as pas à avoir peur, je ne suis pas ta dernière maman ou son amie.

Bet la conduisit jusqu’à son lit puis, d’une voix radoucie, rétorqua :

— Tu me laisserais plus vite que tu ne le penses si tu ne prends pas mieux soin de toi. Dors. Je m’occupe de tout.

Malgré elle, son estomac se contracta.

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La sensation d’être observée tira Alaia du sommeil…

Elle ouvrit les yeux, mais ne remua pas d’un pouce. Sa vue s’accoutuma à la pénombre de la pièce, qu’elle détailla. Allongée sur le côté, dos au mur, elle n’aperçut rien d’inhabituel et plissa les lèvres. Pourquoi s’était-elle éveillée ? Son état l’avait pourtant habituée à bénéficier d’un sommeil lourd.

Groggy, elle ferma ses paupières, puis chercha à regagner les bras de Morphée.

Un grincement retentit.

Son corps se raidit. L’impression d’être scrutée qui l’avait tenaillée était-elle finalement réelle ?

Alaia roula sur le dos, se redressa sur ses coudes avec peine. Elle ne distingua personne et soupira ; en plus d’être faible, elle devenait paranoïaque !

Elle reprit sa position initiale…

… et manqua crier d’effroi.

Devant elle, à une poignée de centimètres de son visage à peine, Bet la contemplait.

— Je t’ai alarmée ? demanda l’enfant dans un sourire innocent.

Le cœur battant, elle acquiesça.

— Pardon. J’essayais d’être discrète afin de ne pas te réveiller, j’ignorais que tu ne dormais plus.

— Tu as cauchemardé ? l’interrogea Alaia en s’efforçant de recouvrer ses esprits.

— Non. La nuit ne m’inquiète pas.

— Ah. Tu as besoin de quoi que ce soit ?

Bet nia derechef.

— Je suis venue pour toi.

— Pour moi ? murmura-t-elle.

— Oui. Je souhaitais m’assurer que tu te portais bien. Tu étais si pâle aujourd’hui ! Et tu t’es assoupie tôt. Tu n’as pas pu goûter à la soupe que je t’ai préparée.

— Tu n’étais pas obligée de…

— Si. Il faut que je m’occupe de toi.

Alaia se mordilla l’intérieur de la joue.

— Tu ne me dois rien, balbutia-t-elle.

— Au contraire, protesta Bet. N’en parlons pas, l’important est que tu te reposes. Plus tu seras calme, plus tu tiendras longtemps.

Un frisson la traversa aussitôt.

— Longtemps ? répéta-t-elle.

— À lutter pour aller mieux. Je n’ai pas envie que tu abandonnes.

Alaia opina sans que son malaise ne se dissipe. Elle était prête à jurer que Bet n’avait pas voulu dire ça…

Elle déglutit. Quelque chose ne tournait pas rond chez la fillette.

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*

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Alaia tenta de remuer sur son matelas et de chasser la couverture qui la couvrait. Hélas, elle réussit seulement à bouger d’une poignée de millimètres.

Un juron lui échappa ; son état ne s’arrangeait pas, loin de là. Oh ! Elle regrettait tant à présent de ne pas s’être rendue chez un médecin, d’avoir fait sa forte tête… Après des années à lutter pour ne pas finir exsangue à cause d’un vampire, elle s’apprêtait à être emportée par la maladie.

La situation était si ridicule !

Elle la détestait et pestait contre les éléments qui l’y avaient mené. Même Bet.

Bien qu’elle ne soit pas en mesure d’en fournir la moindre preuve, Alaia était persuadée que celle-ci n’était pas étrangère à son mal. Son comportement était trop alarmant… Et tout n’avait-il pas commencé lorsqu’elle était entrée dans sa vie ?

Une grimace déforma ses traits. Elle maudissait les Dents-Longues qui ne respectaient pas la loi. Elle maudissait Rolzen et sa « convocation de la dernière chance ». Elle maudissait son incapacité à abandonner une mendiante à son sort.

Une semaine plus tôt, de telles réflexions auraient avivé sa culpabilité, mais elle ne ressentait désormais plus que du chagrin et de la colère… Depuis qu’elle n’était plus apte à se lever, Bet s’était à nouveau métamorphosée : sombre, taciturne, elle ne lui adressait plus la parole et l’observait avec une expression singulière, comme si elle se réjouissait de son futur décès tout en paraissant agacée par celui-ci.

Alaia frémit. Lorsque Bet la scrutait ainsi, elle se ne jugeait pas plus importante qu’un vieux jouet et aurait juré que de la gamine timide et guillerette qu’elle avait accueillie chez elle était un mythe.

Dire qu’en plus, elle ne cessait pas d’entrer dans sa chambre… Que le soleil soit levé ou non, Bet lui rendait de nombreuses visites. Chaque fois, aussi muette qu’une funèbre infirmière, elle prenait son pouls, vérifiait qu’elle gardait le lit.

Alaia avait honte de l’avouer, mais l’enfant l’effrayait. Elle ne lui avait peut-être pas transmis de maladie, cependant, elle était responsable de sa déchéance ; la conviction ne la lâchait pas.

Bet agissait-elle volontairement ? Avait-elle conscience de ce qu’elle provoquait ? Sa dernière maman avait-elle vécu une expérience similaire et était-ce pour ça que son amie et elle s’étaient montrées désagréables ? Tant de questions, si peu de réponses…

Le grincement de la porte interrompit ses cogitations. Alaia lorgna dans sa direction, aperçut Bet qui avançait vers elle. Son expression était si froide que son rythme cardiaque s’accéléra.

— Tu as peur ?

Elle ne répliqua pas et se contenta de patienter. Deux doigts se posèrent sur son cou et y traquèrent des pulsations.

— Ne t’inquiète pas. D’ici un instant, tu ne seras plus jamais apeurée.

Les yeux d’Alaia s’écarquillèrent.

Bet s’assit à ses côtés et ancra ses pupilles dans les siennes.

— Tu as tenu moins de temps que la moyenne, je suis déçue.

— Que… ? s’étrangla-t-elle.

— Non, ne t’épuise pas en vaines paroles. Je vais tout t’expliquer, je te le promets.

Son angoisse grimpa crescendo. Le ton employé était glacial.

— Je suppose que, maintenant, tu te doutes que m’inviter chez toi était une idée désastreuse ? Que tu soupçonnes que je suis coupable de ce qu’il t’arrive ?

Avec douleur, Alaia acquiesça.

— Ne te reproche pas ta naïveté, d’accord ? Tu étais foutue dès le départ : je t’avais ciblée. Une femme isolée, un brin d’indépendance en elle, le cœur empreint d’une certaine bonté malgré le monde dans lequel elle vit. Tu étais le choix idéal.

— Pour quoi ?

Bet se pencha vers elle et lui dévoila un sourire carnassier. Un sourire durant lequel ses quatre canines s’allongèrent…

Alaia hoqueta. Elle essaya ensuite de se redresser, de s’enfuir, mais la Dents-Longues plaça une main placide sur son sternum.

— Ne sois pas stupide. Tu es trop faible. Je ne me serais pas révélée à toi, sinon.

Panique et colère se mélangèrent en elle. Sa respiration s’accéléra. Oh ! Comment avait-elle pu être bernée par un monstre, ne rien deviner plus tôt ? Et pourquoi un tel numéro ?

— Calme-toi, chuchota Bet. Tu souffres bêtement.

Le conseil ne l’aida pas à s’apaiser, loin de là.

— Tu détestes la génération des « jeunes » vampires, le conflit qu’ils ont débuté avec les tiens et les conséquences qu’il a apportées. N’est-ce pas, Alaia ? Eh bien, apprends que je partage ta rancœur.

Bet instaura une petite pause dans son discours, où elle la dévisagea avec convoitise.

— Je suis ancienne. Tu n’imagines même pas à quel point je le suis ! Je suis morte et ai ressuscité sous le baiser de mon maître à une époque où créer un enfant n’était pas interdit. Impressionnant, non ?

Alaia ne répondit pas. Elle en était incapable.

— Je menais une vie si simple, si facile… Vu que les tiens n’étaient pas informés de l’existence des miens, il me suffisait d’être discrète et je mangeais à ma faim. Aucune loi ne s’appliquait à ma personne.

» Depuis que des abrutis vous ont déclaré la guerre et ont failli nous priver de notre unique source de nourriture, depuis que la paix et ses mesures ont été instaurées, garder mon train de vie m’est devenu impossible… Ma pâleur, le moindre signe de richesse ou d’une rapidité un peu trop excessive m’attire la suspicion de ta race. J’ai été contrainte d’abandonner tout ce que j’avais construit. Tout !

Alaia déglutit ; une étincelle de haine pure animait le regard de Bet.

— J’ai dû m’adapter et trouver une autre façon de me sustenter – il était hors de question que je m’abaisse à suivre le ridicule protocole en place. C’est là que tu entres en jeu.

Ses pupilles se dilatèrent. Elle nageait en plein cauchemar !

— Avoir un garde-manger à portée de main est une chose assez plaisante. Il m’a fallu du temps pour perfectionner ma technique, toutefois, j’ai vite compris que viser les femmes seules était le plus efficace. Vous êtes pareilles : vous m’invitez à entrer et ne me laissez pas repartir dans la rue… On ne rejette pas une pauvre et adorable orpheline, n’est-ce pas ?

» Le plus drôle, c’est que quand vous réalisez que je ne suis pas celle que je prétends être, vous êtes déjà foutues. J’ai passé trop de nuits à boire votre sang.

Une première larme roula sur la joue d’Alaia. Elle refusait que son existence s’achève ainsi. Tant d’années à se battre pour sa survie…

— Tu t’es rapidement vidée. J’avais espéré profiter de ton appartement plus longtemps, il me plaît assez. Enfin, il y a une fin à tout.

Les canines en évidence, Bet s’avança vers son cou. Elle tourna aussitôt la tête, mais en vain : elle n’avait pas la force de lui échapper.

Les lèvres de la vampire remontèrent jusqu’à son oreille.

— Maintenant, ce sera toi, ma dernière maman.

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