La dernière maman

La dernière maman

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La dernière maman
© Rose P. Katell (tous droits réservés)
© Delphine Laurent (tous droits réservés)
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Alaia eut à peine franchi la porte de la clinique clandestine qu’elle s’arrêta de marcher, s’adossa contre le mur en brique défraîchi, puis inspira profondément l’air de l’extérieur. Rendue nauséeuse par l’épouvantable odeur qui régnait dans le bâtiment et fatiguée par le stress que lui engendraient toujours ses prélèvements d’ovocytes, elle appuya ses paumes sur ses cuisses, pencha la tête en avant et attendit de se sentir un peu mieux.

Un juron lui échappa. Elle détestait venir ici et passer entre les mains froides du « docteur » Rolzen en échange d’argent ! Hélas, elle n’avait pas le choix : la guerre contre les vampires, et surtout le traité de paix qui en avait découlé, avait achevé les droits des femmes, déjà malmenés lors du XXIe siècle…

Interdite de travail, sans mari ou envie d’élever des enfants – le précieux futur de la nation humaine –, vendre ses ovules au plus offrant était le moyen le moins dégradant de survivre. Contre sa présence régulière à la clinique, Rolzen avait aussi accepté de signer le bail de l’appartement qu’elle occupait aujourd’hui, lui procurant le luxe d’un endroit bien à elle.

Un toit et un salaire. Personne dans sa position n’aurait refusé, pas même pour l’inconfort que généraient ses dons.

Son vertige s’amenuisait. Alaia se redressa, puis fouilla la poche de sa veste à la recherche des deux plaques de médicaments qu’elle y avait glissées ; une d’antibiotique et une d’anti-inflammatoire, toutes deux dérobées dans une pharmacie de garde bondée – même avec une rentrée d’argent assurée, mieux valait ne pas lésiner sur les économies.

Elle avala d’un trait un cachet de la seconde plaquette, mais garda ceux de la première pour les jours à venir, en prévision d’un accès de fièvre potentiel. Rolzen avait beau se prétendre professionnel, il n’en demeurait pas moins qu’il officiait dans l’ombre… Elle ne désirait prendre aucun risque.

Elle déglutit, puis remonta sa manche afin de dévoiler sa montre. L’heure affichée sur le cadran lui arracha une nouvelle insulte. Il ne lui restait qu’une vingtaine de minutes pour rentrer chez elle ! Les règles étaient claires : les heures sombres appartenaient aux monstres. Légalement, ils avaient le droit de tuer ou de pomper le liquide sanguin de quiconque se trouvait dehors une fois le soleil couché.

Une grimace déforma ses traits. La cohabitation forcée ainsi que les contraintes et codes qui en découlaient l’insupportaient, d’autant plus que tout le monde était en mesure de prédire que la trêve ne durerait pas… La soif des Dents-Longues était trop insatiable pour être contrôlée longtemps. Quant aux humains, il suffisait de voir à quel point le gouvernement encourageait les femmes à procréer afin de saisir que ses membres aspiraient à être en surnombre le jour où les événements dégénéreraient derechef.

Alaia pesta. Elle haïssait les vampires à l’origine de la situation !

Que l’un d’entre eux ait un jour souhaité surfer sur l’engouement populaire que générait sa race suite à une vague de romans et de films sur le sujet afin de créer une « famille », elle était capable de le comprendre. Que ladite famille ait profité de cette vague pour charmer de jeunes gens naïfs et se nourrir d’eux, elle y consentait aussi – l’avenir appartenait aux audacieux. En y réfléchissant, elle pouvait également tolérer que d’autres vampires aient décidé de former leur propre clan après avoir constaté le succès que possédait l’originel. Mais jamais, au grand jamais, elle n’accepterait qu’ils aient laissé le nombre de nouveau-nés surpasser le leur jusqu’à perdre le contrôle sur eux et les regarder révéler leur existence aux mortels, puis obliger ces derniers à entrer en conflit avec eux pour éviter une extinction de masse.

Un frisson lui parcourut l’échine. La simple idée que la fin des siens se soit jouée à peu de chose l’angoissait encore. Si une poignée d’ennemis n’avaient pas été assez futés pour capter que vider les Hommes de leur hémoglobine signifiait aussi la famine pour eux, l’armistice n’aurait pas été signée ! Seule la crainte d’avoir faim tenait les créatures à carreau, c’était une certitude.

Lasse, Alaia soupira. Ressasser le passé était vain. L’époque était ce qu’elle était, toutes ses pensées n’y changeraient rien.

Elle inspira puis, consciente qu’elle avait perdu du temps inutilement, elle s’empressa de se mettre en route. À une allure soutenue, rejoindre le bâtiment où se situait son domicile ne lui prendrait pas plus de dix minutes. Elle balaya donc ses inquiétudes d’un geste impatient ; elle n’avait pas de mouron à se faire, pas cette fois.

D’un pas vif, elle remonta la venelle qui l’avait conduite à la clinique, puis s’engagea dans une rue plus large avant de tourner à gauche au premier carrefour. Là, un fin sourire étira ses lèvres. Sa destination se rapprochait : plus que deux courtes ruelles, et elle l’atteindrait ! Son argent et elle seraient alors en sécurité.

Pressée, Alaia ne se focalisa pas assez sur les bruits qui l’entouraient… si bien que lorsqu’un suceur de sang à l’apparence d’un quadragénaire lui fondit dessus, son unique réflexe fut de hurler, puis de protéger son cou de son mieux.

— Silence, diablesse !

Sitôt l’ordre donné, une main la bâillonna.

— Tu viens avec moi.

D’instinct, Alaia roula la nuque vers le ciel et nota que le soleil y évoluait toujours. Elle secoua la tête.

— Avance ! l’invectiva son agresseur.

Il ne chercha pas à user de sa force contre elle, et elle saisit qu’il était trop faible pour l’obliger à le suivre… Il s’agissait d’un assoiffé, d’un être qui pour l’une ou l’autre raison n’avait pas réussi à se sustenter durant plusieurs nuits !

N’en était sa peur grandissante, elle refusa d’obéir.

— Petite garce ! Avance, je n’ai pas envie qu’on me surprenne.

Ainsi donc, il était parfaitement informé des règles établies. Certaine que mordre son « bâillon » ne l’aiderait pas – la douleur qu’il ressentirait serait ridicule –, Alaia misa tout sur le dégoût qu’elle était apte à provoquer et lécha la paume qui recouvrait sa bouche…

L’effet ne se fit pas attendre : le vampire l’éloigna de son visage dans un grognement.

— Quel genre de tarée es-tu ? C’est répugnant !

— Une tarée qui connaît la loi, l’apostropha-t-elle. Une tarée qui ne te laissera pas l’entraîner à l’écart afin de la vider de son sang !

Elle remua pour se débarrasser de l’emprise qu’il maintenait sur sa taille, mais échoua à s’en défaire.

— Ta précieuse loi ne m’interdit pas de te coincer ici jusqu’à ce que la pénombre tombe ! Je serai dans mes droits.

À moins de ruser, elle ne s’en sortirait pas.

— J’ai de la famille, mentit-elle. Si je ne suis pas rentrée rapidement, ils n’hésiteront pas à partir à ma recherche malgré le danger. Nul ne croira que j’ai été attaquée pendant les heures sombres et une enquête sera ouverte.

— On ne me dénichera pas.

— En es-tu sûr ? Il suffit que je crie pour attirer l’attention… Ma race est très sensible au déplacement du soleil. Il y aura quelqu’un qui remarquera qu’il est « trop tôt » pour le hurlement d’une condamnée.

— Je t’en empêcherai, siffla son assaillant. Les seules raisons qui me retiennent d’écraser à nouveau tes lèvres sont ta maudite langue et l’amusement que tu me procures.

Un mensonge, Alaia le comprit sans mal. Il était affaibli et commençait à douter, à craindre qu’on remonte jusqu’à lui. Non sans honte, alarmée par la course de l’astre solaire, elle lui asséna le coup de grâce :

— Dans la rue d’en face, il y a un SDF, il se cache dans un renfoncement. Il n’a ni parents ni amis, personne pour s’inquiéter de son sort. Tu serais plus avisé de jeter ton dévolu sur lui.

— Tu essaies de me tromper ! l’accusa-t-il.

— Tu as un bon odorat, non ? Renifle et dis-moi que tu ne perçois pas la fragrance que son fluide vital dégage.

Il obtempéra.

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Alaia gagna sa rue au pas de course, terrorisée à l’idée de dépasser le couvre-feu et d’être derechef transformée en proie. Oh ! elle peinait encore à admettre que sa manœuvre avait fonctionné, que le Dents-Longues affamé avait suivi son conseil dans le but de se protéger ! Elle devait avoir une bonne étoile, c’était l’unique explication qui trouvait grâce à ses yeux…

Heureuse d’être vivante, elle s’approcha de la résidence où elle habitait, puis sursauta en apercevant une présence inconnue dans le creux de l’entrée.

Les battements de son cœur s’accélèrent avant de s’apaiser presque aussitôt. Il ne s’agissait pas d’un monstre, mais d’une simple mendiante. Une mendiante à la peau si pâle et l’air si affaibli qu’Alaia soupçonna qu’elle était malade, voire condamnée si elle ne dégotait pas de quoi se soigner.

Sa jeunesse l’affligea – à vue d’œil, elle avait moins de 10 ans. Elle supputa qu’elle était orpheline et que la vie s’était montrée cruelle avec elle. Néanmoins, au courant qu’il existait des tas d’enfants aussi mal lotis qu’elle depuis la guerre, elle se défendit de l’approcher. Elle gagnait à peine de quoi se chauffer et se nourrir, elle ne pouvait pas aider cette pauvre hère, même si elle avait choisi de crécher au pied de son logement… Qui plus est, elle n’avait jamais eu l’instinct maternel. La manière d’agir avec un être dépendant des adultes lui échappait.

Mal à l’aise, coupable, Alaia la dépassa puis, tandis qu’elle tournait la clef dans la serrure, souffla :

— À ta place, je ne resterais pas là. Un vampire qui s’approcherait un peu trop près de l’habitation te repérerait en deux secondes et, dans l’hypothèse où il ne serait pas affaibli – hypothèse très probable –, tu n’aurais aucune chance de le fuir.

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Le lendemain matin, lorsqu’Alaia émergea des limbes du sommeil, sa première pensée fut pour la petite sans domicile… Elle soupira ; malgré les années passées à s’endurcir, elle n’était toujours pas en mesure de balayer le pincement au cœur qu’elle éprouvait à l’idée de savoir une âme si innocente dehors, sans cesse confrontée aux dangers des heures sombres.

Elle se leva de son lit, se massa les tempes. Était-elle mal vis-à-vis de la gamine parce qu’elle-même avait été à la rue tout un temps ? Parce qu’elle culpabilisait d’avoir livré l’un de ses pairs à un Dents-Longues afin de sauver sa peau ? Ou simplement parce que son apparence chétive la faisait douter de ses chances de survie ? Alaia n’était pas capable de le déterminer, mais force lui était de reconnaître qu’elle avait éprouvé de la difficulté à s’endormir après l’avoir croisée.

Alors qu’elle se dirigeait vers la cuisine, son estomac se contracta. Elle n’ignorait pas que le monde actuel impliquait certaines règles tacites. Il était beaucoup plus sage et prudent de ne se soucier que de soi, surtout si l’on désirait s’en sortir, voire souffrir le moins possible… Pourtant, en son sein, une voix priait ardemment : elle implorait la fillette d’avoir écouté son conseil et de s’être déniché une meilleure cachette.

Tout en attrapant un paquet de biscottes dans son placard, Alaia frissonna. La perspective de trouver un cadavre exsangue au moment de quitter l’immeuble lui arrachait des sueurs froides. Bien que le sentiment soit idiot, que la gamine lui soit inconnue et qu’elle ne lui doive rien, elle soupçonnait que le remords viendrait la ronger si elle contemplait son corps inerte. Elle se reprocherait sa mort de longs mois durant, car elle n’aurait rien tenté pour l’en empêcher…

Alaia n’était pas apte à sauver la terre entière, elle en avait conscience. Tout individu errant sans protection une fois le soleil couché était considéré comme le garde-manger des vampires ; la loi était limpide, elle impliquait le « chacun pour soi ». Cependant, n’avait-elle pas appliqué cet adage avec trop de ferveur ? N’y avait-elle pas abandonné une part de son humanité ?

La veille, délaisser l’enfant lui avait paru la meilleure façon d’agir. Elle n’avait songé qu’à se réfugier chez elle, à oublier son horrible mésaventure… Aujourd’hui, son comportement lui donnait l’impression d’être un monstre. Pourquoi ne l’avait-elle pas autorisé à entrer chez elle jusqu’à ce que l’aube se lève ? Pourquoi ne lui avait-elle pas proposé de pénétrer dans le bâtiment, quitte à ce qu’elle se repose dans les couloirs ?

Une vague de dégoût à son égard la submergea. S’était-elle vraiment cachée derrière l’excuse de son absence d’instinct maternel ? L’univers dans lequel elle évoluait l’amenait à de telles extrémités ! Alaia n’aurait pas cru qu’elle deviendrait le genre de personnes empressées de détourner le regard.

Elle observa son début de pitance, puis déglutit. Réaliser son égoïsme lui coupait l’appétit. Dans une grimace, elle comprit qu’elle ne serait pas tranquille tant qu’elle ne serait pas fixée sur le sort de la mendiante…

Alaia sortit de son appartement et dévala les escaliers en trombe. Peu importait sa peur à ce qu’elle allait trouver en bas, il fallait qu’elle sache !

Découvrir la jeune orpheline en vie et à la même place que lorsqu’elle l’avait rencontrée la veille la stupéfia tant qu’elle en demeura figée…

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Alaia attrapa la confiture, puis la posa sur la table, juste en face de son invitée.

— Merci, madame, souffla celle-ci.

Elle opina et la gratifia d’un sourire ; toutefois, elle ne répondit pas. Non seulement elle ne saisissait pas l’impulsion qui l’avait poussée à proposer à la petite de monter chez elle, mais en plus elle ignorait quelle attitude adopter en sa présence… Son absence d’expérience avec les mineurs était flagrante !

Soudain, elle se rendit compte qu’elle ne connaissait toujours pas son nom et décida de débuter par-là.

— Comment t’appelles-tu ?

— Erzsébet. Ce n’est pas commun, on m’appelle Bet en général.

— Moi, c’est Alaia. Tu… depuis quand es-tu à la rue ?

Tandis qu’elle se servait à manger, Bet haussa les épaules dans un mouvement qui trahissait toute la faiblesse de son corps malingre.

— Un peu plus d’un mois. Quand ma dernière maman est décédée.

La phrase et le ton employé éberluèrent Alaia.

— Ta… ta dernière maman ? répéta-t-elle.

Elle fut gratifiée d’un hochement de tête.

— Tu garderas le secret ?

— Bien sûr, accepta-t-elle.

— Ce n’était pas ma vraie maman. La vraie, je l’ai perdue il y a très longtemps.

— Je suis désolée…

Ses lèvres se pincèrent entre elles. Le sort aimait s’acharner sur certains !

— La dernière, ajouta Bet, c’était une protectrice avant qu’elle ne commence à… Une protectrice. Elle m’a sauvée d’un vampire et n’a plus voulu que je parte de chez elle. Un jour, elle m’a dit que je lui rappelais son fils, il est mort lui aussi – je suppose que c’est à cause d’un Dents-Longues, car elle détestait en parler.

Elle baissa les yeux, puis chuchota :

— Elle me manque.

Alaia s’assit et se pencha vers elle.

— C’est normal. Ma mère me manque souvent.

— Elle est morte ?

Elle acquiesça.

— Il y a quatre ans. Nous vivions toutes les deux chez son frère. Malheureusement pour moi, il ne m’aimait pas trop et, après son décès, il m’a demandé de partir. Je dois me débrouiller, un peu comme toi.

— Sauf que tu as une maison.

Innocente, la remarque ne la mit pas moins mal à l’aise tant elle était justifiée.

— Tu as raison, admit-elle d’un ton rauque.

Elle attrapa ensuite une biscotte et la confiture puis, dans un semblant de normalité, elle entreprit de grignoter à son tour. Déjà, les papillons de l’angoisse s’agitaient au creux de son ventre… Que ferait-elle une fois que Bet aurait terminé son repas ? Elle ne pouvait décemment pas la mettre à la porte ! Que lui annoncerait-elle ? « J’espère que tu as bien rempli ton estomac, au revoir, méfie-toi des monstres » ? Ridicule.

Alaia se mordit la langue. Il lui était impensable de la garder ici : elle n’avait ni les compétences requises pour l’élever ni les moyens de lui assurer un avenir serein, d’autant plus qu’elle soupçonnait que si Rolzen apprenait qu’elle hébergeait quelqu’un, il lui demanderait une compensation pour continuer à se prétendre propriétaire de son appartement ou exigerait que Bet « intègre » sa clinique sitôt qu’elle en aurait l’âge !

— Tu… tu as un endroit où aller ? De la famille ou des connaissances à rejoindre ?

— L’amie de ma dernière maman n’a pas désiré m’adopter. Elle…

La voix de l’enfant se brisa.

— Oui ? l’encouragea-t-elle avec douceur.

— Elle m’a reproché d’être méchante.

Mal à l’aise, Alaia lui sourit dans l’espoir de la réconforter.

— Tu m’as pourtant l’air d’être une adorable petite fille.

— Elle affirme que c’est à cause de moi que Dalia est sous terre. Elle aurait aimé me chasser de chez elle et la pousser à s’éloigner de moi, à me détester.

Elle en demeura muette, sidérée. Qui assénait de tels propos à un gosse ? Alaia avait beau s’estimer dépourvue d’instinct maternel, elle ne se permettrait jamais de culpabiliser un enfant ainsi…

— Je suis sûre que ce n’est pas vrai, murmura-t-elle.

— Je l’espère.

— Tu… tu veux autre chose à manger ?

Elle se morigéna pour sa proposition. Ses placards n’étaient pas extensibles, il lui fallait être économe ! Cependant, Bet secoua la tête.

— Non, merci. Vous avez déjà été très gentille avec moi, madame.

Son cœur se serra. Elle devina qu’une seule solution s’imposait.

— Bon… je suppose que je possède de quoi te construire un lit d’appoint dans mes affaires. Si tu le souhaites, reste ici un petit temps.

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Sur le lit, Alaia se massa les tempes, puis grimaça. S’allonger et fermer les paupières une heure n’avait pas amélioré son état. Elle se sentait toujours aussi faible qu’au réveil. La fatigue et l’impression d’être lourde, voire maladroite, ne la quittaient pas…

Elle déglutit ; la perspective d’être malade l’angoissait. Si elle ne se rétablissait pas, personne ne se chargerait des courses et de son ménage. Si elle ne se rétablissait pas, elle raterait son prochain rendez-vous avec Rolzen et aurait soit un retard de loyer, soit une dette plus grande envers lui.

Un juron lui échappa. La colère la dominait. Elle faisait de son mieux pour demeurer en forme et affronter le monde actuel – malgré son manque d’optimisme envers l’avenir, elle veillait à prendre soin d’elle au quotidien !

Ses lèvres se plissèrent. Avait-elle attrapé un rhume à cause de la venue de Bet ? Sa protégée lui avait assuré être en bonne santé lorsqu’elle l’avait interrogé sur sa pâleur et sa maigreur, mais il ne fallait pas oublier qu’elle avait été à la rue. La possibilité que son environnement l’ait contaminée existait…

Alaia soupira. Quoi qu’elle ait, il était crucial que ça ne dure pas. Elle n’avait pas les moyens de payer un médecin et répugnait à demander de l’aide à Rolzen. Elle lui était suffisamment redevable ainsi.

La porte de sa chambre s’entrebâilla dans un grincement. Elle roula la nuque dans sa direction et aperçut le visage de Bet qui dépassait du battant, un air timide collé à ses traits.

— Je peux entrer ? l’interrogea-t-elle.

Elle opina, puis la regarda prendre place à ses côtés sur le matelas.

— Tu te sens un peu mieux ?

— Pas beaucoup, non.

— Je suis désolée…

Alaia sourit.

— Ce n’est pas de ta faute, tu sais ?

Son interlocutrice agréa.

— Je n’aime pas quand tu n’es pas en forme.

— Je suis juste faible, rien de plus, déclara-t-elle.

Elle la détailla ensuite en profondeur et s’étonna de la trouver si timorée. Bet l’avait peut-être été les premiers jours qu’elles avaient passés ensemble, mais elle l’avait depuis lors habituée à un caractère enjoué, digne d’une petite fille qui n’aurait pas connu le résultat d’une guerre. Un tel changement l’intrigua.

— Bet ?

— Oui ?

— Il y a un problème ? demanda-t-elle. Tu es si calme…

— Non, ça va.

— Tu es sûre ? Tu ne dois pas avoir peur de me parler, je suis là pour toi.

Non sans surprise, Alaia constata à quel point ses paroles étaient vraies. Elle qui avait tant craint d’accueillir une fillette chez elle et espérait dénicher une solution la concernant s’était attachée à sa présence, au point qu’elle hésitait maintenant à lui proposer de rester avec elle de manière définitive – quand bien même une décision pareille risquait de l’obliger à se serrer encore plus la ceinture.

Bet était une enfant si docile ! Elle ne geignait jamais, ne cherchait pas à contester son autorité. Serviable, polie, elle avait accepté ses règles avec facilité et se rendait aimable. Elle n’était ni trop envahissante, ni trop dépendante. Sa compagnie se révélait beaucoup plus plaisante qu’elle ne l’aurait envisagé.

— J’ai juste peur qu’il t’arrive un malheur, lui confia celle-ci. Et puis…

— Oui ? l’encouragea-t-elle ?

— Ma dernière maman était souvent fâchée contre moi une fois malade. Alors j’évitais d’être trop bruyante.

Alaia se mordit la langue. Elle ignorait qui était la fameuse « dernière maman », mais une chose était sûre : si Bet paraissait l’affectionner énormément, son séjour chez elle lui avait laissé des séquelles. Les derniers instants avec elle n’avaient pas été de tout repos.

— Tu n’étais pas coupable, et tu ne l’es toujours pas, assura-t-elle. Je ne te tiendrai pas responsable de mon état. T’accuser serait idiot, insensé… J’espère que tu en as conscience, parce que je t’interdis de culpabiliser !

Elle fut aussitôt gratifiée d’un sourire doux.

— Je peux faire quoi que ce soit pour toi ? l’interrogea Bet.

Alaia secoua la tête.

— Tu es gentille. Ne t’inquiète pas, je vais rester calme un moment, puis je nous préparerai à manger. D’accord ?

Elle obtint un nouvel acquiescement en guise de réponse.

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Les jours défilèrent sans que sa santé s’améliore ; la fatigue la harassait. Privée de ses forces, le teint pâle, la taille des cernes d’Alaia avait de quoi effrayer. Elle était sujette à des chutes de tension de plus en plus fréquentes et peinait à quitter son lit. Elle n’était pas nauséeuse, ne souffrait d’aucun mal de crâne, et ne se jugeait pas enrhumée car, mis à part sa faiblesse apparente, elle n’avait pas noté de symptômes alarmants. Néanmoins, elle ne parvenait pas à se guérir de ladite faiblesse et le constat l’inquiétait chaque jour un peu plus.

Outre qu’elle ne réussissait pas à s’ôter de l’esprit la possibilité que Rolzen la refuse lors de son prochain rendez-vous à la clinique, l’aggravement de son épuisement la taraudait. Elle pressentait qu’il n’était pas normal, que sa situation aurait déjà dû s’améliorer – d’autant plus qu’elle avait dérobé un tube de vitamines et puisait allégrement dedans !

Les lèvres d’Alaia se plissèrent. Si elle ne se rétablissait pas vite, son existence se compliquerait, elle le soupçonnait… Une femme malade qui sortait de chez elle était une proie facile, surtout pour les vampires. Oh ! elle ne doutait pas qu’ils seraient tentés de l’attaquer en dehors des heures sombres, convaincus que son apparence signifiait qu’elle n’avait pas de proches pour s’occuper d’elle ou pas les moyens de se soigner, qu’elle ne manquerait à personne…

Elle déglutit. Il fallait qu’elle invente une solution, rester ainsi était inconcevable.

Nerveuse, elle tâcha de maîtriser sa respiration, qui s’était accentuée au gré de ses pensées. Céder à ses émotions ne l’aiderait pas à aller mieux, et une telle attitude risquait d’effrayer Bet en lui rappelant la colère de sa dernière maman. Alaia le refusait : le caractère de sa protégée était déjà assez impacté par la situation.

Elle déglutit. Dire qu’elle culpabilisait dès que Bet était un peu froide ou qu’elle-même l’autorisait à l’épauler dans son ménage et sa cuisine…

Il était temps que ça cesse.

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Fébrile, Alaia écarta ses couvertures, puis se redressa sur son séant. Ses bras tremblèrent, mais elle essaya d’ignorer la gêne occasionnée. Être allongée l’agaçait !

Les jours s’étaient écoulés sans qu’elle ne retrouve sa santé, ils se transformaient peu à peu en semaine et la privaient de ses espoirs. Elle n’avait donc pas le choix : il lui fallait agir avant d’être emprisonnée dans les brumes de l’abattement. Admettre sa défaite ne lui ressemblait pas. Elle avait encore des cartes à jouer, une « maladie » inconnue ne la coucherait pas !

Elle balança ses jambes hors du lit, puis grimaça lorsqu’un vertige la saisit. Lutter, il lui fallait lutter. Il n’était pas question qu’elle abandonne à la première difficulté. Elle n’avait pas cessé de se ménager, de se reposer sur Bet, et elle n’avait pas ressenti la moindre amélioration ! L’heure de changer de stratégie était arrivée.

Alaia inspira. Aujourd’hui, elle avait rendez-vous avec Rolzen afin de programmer son prochain don d’ovocytes et, malgré son mal, elle n’avait pas souhaité l’annuler – peu importait ses récents soucis, elle n’était pas en mesure de cracher sur un salaire, elle avait une bouche supplémentaire à nourrir.

Un sourire mi-attendri, mi-anxieux étira soudain ses lèvres. Avec les assiettes que lui préparait Bet, elle n’osait imaginer l’état de ses placards à l’heure actuelle… N’en était l’absence de résultats probants, sa colocataire était persuadée que manger en grande quantité lui permettrait de recouvrer sa vitalité !

Déterminée, Alaia s’arma de toute sa volonté, puis se dressa sur ses pieds. Ses jambes flageolèrent, mais elle se tint droite, puis conserva son équilibre. Un sentiment de triomphe l’envahit ; quel que soit le problème qui la taraudait, elle était apte à le combattre.

Elle effectua un premier pas, souffla. L’effort était réel, cependant il ne lui paraissait pas insurmontable. Ravie, elle se dirigea vers sa penderie. Dès qu’elle serait habillée, elle pourrait sortir et reprendre le contrôle de sa vie !

Sa vue se troubla en une fraction de seconde… Elle vacilla et, paniquée, ne parvint pas à se rattraper. Dans un couinement aussi affolé que furieux, elle chuta sur le sol de sa chambre. Elle avait échoué.

Des bruits de pas précipités retentirent ; ils se rapprochèrent, puis la porte s’ouvrit. Un cri d’effroi échappa alors à Bet, qui arriva à ses côtés avec une rapidité qui impressionna Alaia – elle aurait juré qu’elle glissait plus qu’elle ne courrait sur le linoléum !

— Que s’est-il passé ?

— Ce n’est rien, ne…

— Ne me mens pas !

La colère de sa protégée la paralysa. Elle eut momentanément le sentiment d’avoir affaire à une adulte, à une femme plus âgée qu’elle, voire autoritaire.

Alaia se mordit la langue et la dévisagea, hésitante. Bet avait de plus en plus tendance à lui parler de la sorte… Elle s’était convaincue qu’elle réagissait ainsi à cause de l’inquiétude qu’elle lui causait ainsi que du rappel inconscient de la perte de ses différentes mères, et n’avait pas donc désiré la sermonner jusque-là, mais elle commençait à croire qu’elle avait commis une erreur.

— Je n’aime pas ce ton, jeune fille, protesta-t-elle tandis qu’elle se redressait en position assise.

— Pardon. C’est juste que…

— Que… ? l’encouragea-t-elle.

Mieux valait crever l’abcès au plus tôt, lui offrir l’opportunité de mettre des mots sur ses émotions. Nonobstant les événements, la laisser se comporter en « chef de famille » était inenvisageable.

— Tu m’obliges à l’adopter.

Alaia papillonna des paupières, ancra son regard dans le sien. La phrase était loin d’être celle qu’elle attendait ! Elle l’étonna tellement qu’elle jura avoir mal entendu et répéta :

— Je t’y oblige ?

Un hochement de tête lui répondit.

— Bien sûr ! Tu refuses de te reposer ou de m’autoriser à me charger des courses, tu m’assistes dans l’appartement. Pourtant, tu es au plus bas. Tu te lèves en douce… Comment suis-je censée garder mon calme ?

Elle en eut la respiration coupée. La rue avait-elle tant fait vieillir Bet ? De quelle manière une personne de son âge en venait-elle à tenir ce genre de propos ?

— C’est mon appartement, souffla-t-elle en la fixant. Si quelqu’un apporte de l’aide pour le gérer, c’est toi, pas moi. Tu ne devrais même pas avoir à t’en soucier, tu comprends ? Et évidemment qu’il est hors de question que tu sortes seule alors que nous cohabitons avec les Dents-Longues !

— Je suis capable de me débrouiller. Tu es malade !

— Ce n’est pas ton rôle.

— Mais…

— Non, pas de « mais », répliqua Alaia. Aide-moi plutôt à me relever, s’il te plaît.

À son grand soulagement, Bet opina et lui offrit de s’appuyer sur elle. Hélas, ledit soulagement fut de courte durée.

— Tu retournes au lit. Se lever comme ça était imprudent.

Elle grimaça.

— Ce n’est pas à toi d’en décider, Bet.

— Désolée, je ne céderai pas. Tu as besoin de rester au chaud et au calme : tu ne serais pas tombée, sinon.

La détermination qu’Alaia perçut dans ces paroles la déstabilisa. Elle en éprouva un semblant d’appréhension, soudain persuadée que Bet serait prête à tout afin qu’elle lui obéisse.

Elle se racla la gorge. Où diable était passée la fillette timide et insécurisée qu’elle avait accueillie chez elle ? Pourquoi se montrait-elle si intraitable ? Elle était souffrante, pas mourante ! Paniquer au moindre de ses mouvements était ridicule…

— Je ne t’abandonnerai pas, lui murmura-t-elle avec douceur, soucieuse de s’expliquer sa métamorphose. Tu n’as pas à avoir peur.

Bet la conduisit jusqu’à son lit, puis la scruta avec tristesse. D’une voix basse et froide, elle rétorqua :

— Tu le feras plus vite que tu ne le penses si tu ne prends pas mieux soin de toi. Dors, maintenant. Je m’occupe de tout.

Tandis qu’elle s’éloignait, l’estomac d’Alaia se contracta. Le changement opéré en Bet était radical, presque trop pour qu’il soit naturel…

.

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La sensation d’être observée tira Alaia du sommeil. Elle ouvrit les yeux, mais ne remua pas d’un pouce – elle n’en avait pas la force.

Sa vue s’accoutuma à la pénombre de la pièce. Allongée sur le côté, dos au mur, elle n’aperçut rien en face d’elle si ce n’est le vieux bois de sa garde-robe et plissa les lèvres. Pourquoi s’était-elle éveillée ? Son état l’avait habituée à bénéficier d’un sommeil lourd…

Elle fermait les paupières, cherchant à regagner les bras de Morphée, quand un grincement retentit.

Alaia se figea. Son corps se raidit ; l’impression d’être dévisagée qui l’avait tenaillée était-elle finalement réelle ?

Intriguée, voire suspicieuse, elle roula sur le dos, puis se redressa sur ses coudes. Un soupir lui échappa aussitôt – bien que mince, l’effort lui paraissait colossal. Elle ne distingua personne et souffla : en plus d’être faible, elle devenait paranoïaque et imaginait des présences là où il n’y en avait pas…

Incapable de se reconnaître ou de saisir pourquoi sa vie était si compliquée ces derniers temps entre son étrange mal et Bet, elle reprit sa position initiale…

… puis manqua crier d’effroi. Devant elle, à une poignée de centimètres de son visage à peine, Bet la contemplait !

— Je t’ai fait peur ? lui demanda celle-ci dans un sourire innocent.

Le cœur battant, Alaia acquiesça.

— Pardon. J’essayais d’être discrète pour ne pas te réveiller. J’ignorais que tu ne dormais plus.

— Tu… tu as cauchemardé ? l’interrogea-t-elle.

— Non, la nuit ne m’effraie pas.

— Tu as besoin de quoi que ce soit ?

Bet nia derechef.

— Je suis venue pour toi.

— Pour moi ? murmura Alaia.

Sans qu’elle le comprenne, les battements de son palpitant refusaient de s’apaiser.

— Je souhaitais m’assurer que tu te portais bien. Tu étais si pâle aujourd’hui ! Et tu t’es assoupie tellement tôt… Tu n’as même pas pu goûter à la soupe que je t’ai préparée.

— Tu n’étais pas obligée de…

— Si. Il faut que je m’occupe de toi.

Elle se mordit l’intérieur de la joue.

— Tu ne me dois rien, tu en as conscience, hein ? balbutia-t-elle.

— Au contraire, protesta Bet, je te dois beaucoup. Mais n’en parlons pas, l’important est que tu te reposes. Plus tu seras calme, plus tu tiendras longtemps.

Un frisson la traversa.

— Longtemps ? répéta-t-elle.

— À lutter pour aller mieux. Je n’ai pas envie que tu abandonnes !

Malgré sa nervosité, Alaia opina. Si elle ne se l’expliquait pas, elle était prête à jurer que Bet n’avait pas voulu dire ça.

L’angoisse l’étreignit. Elle commençait sérieusement à penser que quelque chose ne tournait pas rond chez cet enfant…

.

*

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La respiration sifflante, Alaia tenta de remuer sur son matelas et de chasser la couverture qui la couvrait. Hélas, elle réussit à peine à bouger de quelques millimètres ; elle était trop affaiblie pour réaliser un plus grand exploit.

Un juron douloureux lui échappa… Son état ne s’arrangerait pas. Elle s’était voilé la face, fourvoyée dès le début. Elle regrettait tant à présent de ne pas s’être rendue chez un médecin, d’avoir fait sa forte tête ! Après tant d’années à lutter pour ne pas finir exsangue à cause d’un vampire, elle s’apprêtait à être emportée par la maladie.

La situation était d’un ridicule…

Alaia grimaça. Elle détestait le constat qui s’établissait sous ses yeux et pestait contre chaque élément qui l’y avait mené, Bet comprise ! Bien qu’elle ne soit pas en mesure d’en fournir la moindre preuve, elle était persuadée que la petite n’était pas étrangère à son mal. Son comportement était alarmant, et tout n’avait-il pas débuté lorsqu’elle était entrée dans sa vie ?

Oh ! Elle maudissait les Dents-Longues qui ne respectaient pas la loi. Elle maudissait Rolzen et sa clinique qui la convoquaient toujours en fin de journée. Plus que tout, elle maudissait son incapacité à abandonner une jeune mendiante à son sort !

Alaia soupira avec difficulté. La semaine dernière, de pareilles réflexions auraient avivé sa culpabilité. Désormais, elle ne ressentait que de la peine et de la colère. Depuis qu’elle n’était plus apte à se lever, Bet avait encore changé de visage… Sombre et taciturne, elle ne lui adressait plus la parole et l’observait avec une expression singulière, comme si elle se réjouissait de son futur décès tout en paraissant agacée par celui-ci.

Un frisson la traversa de part en part. Lorsqu’elle la scrutait ainsi, Alaia se ne jugeait pas plus importante qu’un vieux jouet. Elle était prête à jurer qu’il ne s’agissait pas de la gamine timide et guillerette qu’elle avait accueillie chez elle. Dire qu’en plus, elle ne cessait pas d’entrer dans sa chambre…

Que le soleil soit levé ou non, Bet lui rendait de nombreuses visites où, sans prononcer un mot, elle prenait son pouls, puis vérifiait qu’elle gardait le lit, telle une funèbre infirmière.

Alaia avait honte de l’avouer, mais elle l’effrayait ; elle ne pouvait plus le nier, dorénavant. Bet ne lui avait peut-être pas transmis de maladie, cependant elle était responsable de sa déchéance. La conviction ne la lâchait pas.

Ses lèvres se plissèrent. Agissait-elle volontairement ? Avait-elle conscience du malheur qu’elle provoquait ou ne s’expliquait-elle pas elle-même ce qui survenait, raison de son attitude de plus en plus sombre ? Alaia déglutit. Sa dernière maman avait-elle vécu une expérience similaire ? Était-ce pour ça que son amie et elle s’étaient révélées désagréables ? Tant de questions, si peu de réponses !

Le grincement de la porte interrompit ses réflexions. Gagnée par l’anxiété, elle lorgna dans sa direction jusqu’à apercevoir Bet qui avançait vers elle. Son expression était si froide que son rythme cardiaque s’accéléra…

— Tu as peur ?

Elle ne répliqua pas et se contenta de patienter. À nouveau, deux doigts se posèrent contre son cou, y traquant des pulsations. Elle se figea, mais ne protesta pas – la chose était inutile, elle n’avait pas la force de repousser sa visiteuse.

— Ne t’inquiète pas. D’ici un instant, tu ne seras plus jamais effrayée.

Alaia hoqueta. Que fallait-il y comprendre ?

Bet s’assit à ses côtés, puis ancra ses pupilles dans les siennes.

— Tu as tenu moins longtemps que la moyenne, je suis déçue.

— Que… ? s’étrangla-t-elle.

— Non, ne t’épuise en vaines paroles. Je vais tout t’expliquer, je te le promets.

Son angoisse grimpa crescendo. Le ton employé était glacial, bien trop dur pour qu’elle n’appréhende pas la suite de leur entrevue.

— Je suppose que maintenant, tu te doutes que m’inviter chez toi était une idée désastreuse ? Que tu soupçonnes que je suis coupable de ce qu’il t’arrive ?

Ainsi elle ne s’était pas trompée. Avec lenteur, elle acquiesça.

— Ne te reproche pas ta naïveté, d’accord ? Tu étais foutue dès le départ, je t’avais ciblée. Une femme seule, un brin d’indépendance en elle, le cœur empreint d’une certaine bonté malgré le monde dans lequel elle vit. Tu étais le choix idéal.

— Pour quoi ? demanda-t-elle.

Bet se pencha vers elle, puis lui dévoila un sourire carnassier. Un sourire durant lequel ses quatre canines s’allongèrent…

Un hoquet échappa à Alaia. En panique, elle essaya de se redresser et de s’enfuir, mais la Dents-Longues plaça une main placide sur son sternum – elle appuya dessus si fort que le souffle lui manqua !

— Ne sois pas ridicule, tu n’es pas en état de te rebeller. Tu es faible. Je ne me serais pas révélée à toi, sinon.

Elle fronça les sourcils sous l’effet de la colère. Comment avait-elle pu être bernée par un monstre, ne rien deviner plus tôt ? Sa respiration s’accéléra. Pourquoi Bet lui avait-elle joué un tel numéro au lieu de consommer son hémoglobine directement ?

— Calme-toi, chuchota celle-ci. Tu souffres bêtement.

Le conseil ne l’aida pas à s’apaiser. Tremblante, elle attendit de connaître le sort qui lui était réservé.

— Tu détestes la génération des « jeunes » vampires, le conflit qu’ils ont débuté avec les tiens ainsi que les conséquences qu’il a apportées… Apprends que moi aussi.

Bet instaura une petite pause où elle la dévisagea avec convoitise. Puis elle enchaîna :

— Je suis ancienne. Tu n’imagines même pas à quel point je le suis. Je suis morte et ai ressuscité sous le baiser de mon maître à une époque où créer un enfant n’était pas interdit. Impressionnant, non ?

Alaia ne répondit pas. De la fureur ou de la peur, elle ignorait quelle émotion la dominait le plus.

— Je menais une vie si simple et si facile ! Vu que les tiens n’étaient pas informés de l’existence des miens, il me suffisait d’être discrète et je mangeais à ma faim. Aucune loi ne s’appliquait à ma personne.

» Mais depuis que les abrutis évoqués plus tôt vous ont déclaré la guerre et ont failli nous priver de notre unique source de nourriture, depuis que la paix et ses mesures ont été instaurées, garder mon train de vie m’est devenu impossible… Ma pâleur, le moindre signe de richesse ou d’une rapidité un peu trop excessive m’attire la suspicion de ta race. J’ai été contrainte d’abandonner tout ce que j’avais construit. Tout !

Alaia déglutit avec peine. Une étincelle de haine pure animait le regard de son interlocutrice.

— J’ai dû m’adapter, trouver une autre façon de me sustenter – il était hors de question que je m’abaisse à suivre le ridicule protocole en place ! C’est là que tu entres en jeu, je suppose que tu l’as saisi ?

Ses pupilles se dilatèrent. Ça ne pouvait pas être vrai… Il s’agissait d’une farce !

— Avoir un garde-manger à portée de main est une chose assez plaisante. Il m’a fallu du temps pour perfectionner ma technique, toutefois j’ai vite compris que viser les femmes seules était la solution la plus efficace. Vous êtes pareilles : vous m’invitez à entrer et ne me laissez pas repartir dans la rue – on ne rejette pas une pauvre et adorable orpheline, n’est-ce pas ? Quand vous captez que je ne suis pas celle que je prétends être, vous êtes déjà foutues, j’ai passé trop de nuits à boire votre sang.

Les larmes dévalèrent ses joues. Alaia refusait que son existence s’achève ainsi. Tant d’années à se battre inutilement pour sa survie… Le destin était d’un cruel !

— Tu t’es rapidement vidée, je ne l’aurai pas cru. J’avais espéré profiter de ton appartement plus longtemps, il me plaît assez. Enfin, il y a une fin à tout.

Bet se pencha vers son cou, les canines en évidence… Alaia tourna la tête, mais en vain. Elle n’avait pas la force de lui échapper.

Les lèvres de la vampire remontèrent jusqu’à son oreille.

— Maintenant, ce sera toi, ma dernière maman, chuchota-t-elle.

Puis ses crocs s’enfoncèrent dans sa chair tendre.

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