La Fleur aux souhaits

La Fleur aux souhaits

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La Fleurs aux souhaits
© Rose P. Katell (tous droits réservés)
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Les dernières braises à rougeoyer dans l’âtre s’éteignirent une à une. Plongé dans la pénombre, l’intérieur de la chaumière était silencieux ; seul le bruit des respirations de ses occupants rompait le calme, presque oppressant.

Parfaitement éveillée, Enora se retourna sous la couverture, puis fixa son mari de ses yeux grands ouverts. Les paupières closes, il se tenait sur le côté et lui faisait face. Ses traits étaient détendus tandis que sa poitrine se soulevait au rythme de ses inspirations, lentes comme se doivent de l’être celles d’un homme endormi. Attendrie par le spectacle, mais sur ses gardes, elle lui attrapa une épaule qu’elle secoua en douceur. Il n’eut pas la moindre réaction et elle en soupira de soulagement.

L’heure d’agir était enfin survenue.

Elle se leva, enfila sa robe, chaussa ses bottines, puis revêtit son châle. La tension qui l’habitait depuis la veille – moment de sa décision – croissait en son sein. Cependant, elle ne doutait pas du bien-fondé de son action.

Cette nuit, elle mettait un terme au malheur de son mariage.

Anxieuse, Enora rejoignit l’entrée avant de pivoter et d’observer son époux.

— Tu seras père…, chuchota-t-elle. Je te le promets.

Elle porta son regard dans le coin où couchait sa grand-mère. Consciente qu’elle désapprouvait son entreprise, elle grimaça et perçut une pointe de remords s’immiscer dans sa détermination… Hélas, le choix était un luxe qu’elle n’était plus en mesure de s’offrir.

Elle ouvrit le battant et s’engouffra dans les ruelles de la citadelle.

Nulle loi ne lui interdisait de déambuler dehors à une heure aussi indue. Pourtant, elle se sentit criminelle, voire en danger ; les habitants avaient beau être assoupis, elle n’oubliait pas qu’il était impératif qu’on ne la remarque pas s’aventurer vers l’Ancienne Forêt. Personne ne devait découvrir ses plans. Si on les soupçonnait et qu’on la dénonçait… l’échafaud serait l’unique avenir qui l’attendrait.

La prudence était de mise. Enora refusait d’abandonner sa famille ou d’échouer.

Elle gagna la porte nord à pas de loup, puis se dissimula dans l’ombre d’un recoin.

Des sentinelles gardaient la sortie de la ville fortifiée, mais elle savait qu’ils la laisseraient passer sans vérifier son identité si elle usait de ses charmes et feignait de rejoindre l’un des leurs le long du rempart extérieur…

Elle inspira, puisa en elle du courage. Ce n’était qu’une épreuve ridicule. Un instant pénible. Si elle réussissait, elle ne songerait plus jamais à l’image qu’elle s’apprêtait à donner d’elle.

Elle se répéta ses phrases tel un mantra et effectua un premier pas vers la réalisation de ses rêves.

— N’y va pas, l’arrêta une voix chevrotante.

Enora sursauta, puis dévisagea son aïeule avec consternation.

— Grand-mère !? Pourquoi es-tu là ?

Sa présence la déstabilisait. Elle était convaincue d’avoir été discrète. Elle n’avait repéré aucun signe indiquant qu’elle avait été suivie !

— J’essaie de t’empêcher de commettre une folie… Je t’en supplie, oublie cette idée et rentre avec moi.

Elle déglutit.

— Comment…

— Ai-je deviné ? compléta la vieille femme. Ma chérie, je t’ai vu naître et je te connais plus que quiconque. Ton désir d’enfanter est si puissant que je m’étonne même que tu aies tenu jusqu’ici ! Toutefois, la Fleur n’est pas une solution… Elle te rendra malheureuse.

— Je n’ai pas de meilleure alternative.

Sa parente lui attrapa les mains et les serra entre les siennes.

— Aubin n’a pas besoin d’une descendance pour t’aimer. Renonce, par pitié ! Je n’aurai pas la force de te ramener avec moi si tu t’obstines. Enora, je refuse que tu souffres.

— Aubin me chérit, acquiesça-t-elle. Voilà exactement pourquoi il faut que je recoure aux pouvoirs de la Fleur : il faut qu’elle exauce notre souhait.

— Tu…

— As-tu entendu nos voisins se gausser de moi ? De son infortune ? Certains lui ont déjà conseillé de me renier afin de prendre une nouvelle épouse. Ils me surnomment Aride, grand-mère. Aride ! Je ne supporterai pas plus longtemps d’être imputée du malheur de l’homme que j’aime…

La pression sur ses doigts s’accrut.

— Je comprends ton chagrin…

— Mais tu n’es pas prête à y mettre un terme, n’est-ce pas ?

Les traits de son interlocutrice se déformèrent sous le coup de la tristesse.

— Je donnerai ma vie pour ton bonheur !

Soudain pâle, Enora hocha la tête.

— Pardon, je ne voulais pas insinuer que…

— Bien sûr que non. Je n’avais pas non plus à cœur de dire qu’il valait mieux que tu demeures malheureuse. Cependant… le bon peuple n’a de bon que le nom. Ce qu’il prétend t’offrir, il finit par te le reprendre, et avec des intérêts ! La Fleur fut un cadeau empoisonné, car ses membres aspirent à ce que nous utilisions leur magie. Nos croyances en eux alimentent leur vitalité. Elles les renforcent, comme les tours qu’ils nous jouent. Tu ne gagneras rien à pactiser avec eux…

Elle se mordit la lèvre inférieure.

— J’y gagnerai un fils ou une fille. Je n’en demande pas plus.

— Oh ! À quel prix ?

— Peu m’importe, je… je suis parée à tous les sacrifices.

— Vraiment ?

Enora opina sans la moindre hésitation. Elle n’aurait pas quitté leur logis sinon.

— Je suis désolée, ajouta-t-elle en cherchant à se dégager.

Son aînée relâcha son emprise à regret.

— Alors j’ai peur de ne pas être de taille face à ta détermination… Je prierai pour toi, afin qu’il ne t’arrive rien.

— Nul ne me remarquera.

— L’arrêté de Sa Sainteté ne m’inquiète pas, mais la perfidie des êtres qui évoluent dans l’Ancienne Forêt n’a pas de limites. Surveille tes propos, ils profiteront de tes hésitations ! Sois prudente, ma chérie.

— Je le serai.

Sa promesse fut gratifiée d’une expression grave et angoissée.

— Va maintenant, souffla son aïeule. Fais ce qui te semble juste.

Touchée, Enora l’embrassa, puis s’engagea vers la porte et les soldats.

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La lisière s’étendait sous ses yeux, aussi sombre que majestueuse. Quelques pas devant elle, ses larges pétales phosphorescents déployés dans la nuit, la Fleur aux souhaits paraissait l’inviter à approcher et mesurer le chagrin de son âme.

Figée par sa vue et la puissance qui sourdait en son cœur, Enora s’interrogea pour la première fois sur le bien-fondé de son action, puis se morigéna. Elle ne devait pas se laisser impressionner, pas après avoir effectué tout ce chemin. Le bon peuple avait certes mauvaise réputation, Sa Sainteté avait certes interdit chaque chose en mesure de rappeler sa présence sur Terre, il n’en restait pas moins que leurs facultés l’aideraient.

Nerveuse, elle observa les environs, puis vérifia que personne ne l’épiait ; elle n’avait que trop conscience que son futur allait se jouer dans les prochaines minutes. Elle s’avança à pas lents, atteignit la hauteur du végétal. Sa beauté surpassait ceux qu’elle avait déjà contemplés…

Prête à implorer les êtres de l’Ancienne Forêt au travers lui, Enora leva la main. Hélas, elle craignait tant de commettre une erreur que sa respiration se troubla.

Elle soupira, tremblante, puis se remémora ses connaissances sur la Fleur pour se donner du courage. Elle ignorait son âge exact, tous s’accordant simplement à affirmer qu’elle était très vieille. Néanmoins, elle avait découvert qu’elle avait été offerte aux hommes par les habitants des arbres en gage d’amitié suite à une terrible et longue bataille qui les avait opposés.

Baignée de leur puissance, elle avait la réputation d’exaucer n’importe quel vœu, et nombre de ses congénères en auraient profité avant qu’elle ne soit déclarée dangereuse et que de sombres rumeurs sur son utilisation n’avivent la peur en eux, à un point tel qu’elle soit aujourd’hui considérée maudite.

À l’instar de sa grand-mère, beaucoup préconisaient d’oublier l’existence de ses créateurs, mais Enora soupçonnait qu’elle n’était pas l’unique humaine à être incapable de les omettre de son esprit ou à vouloir bénéficier de leurs capacités – peu s’y risquait cependant sans doute vraiment…

La jeune femme réalisa qu’elle tergiversait depuis plusieurs minutes et se fustigea. Elle perdait un temps précieux ! Aubin ne manquerait pas de l’interroger s’il s’éveillait et qu’elle n’était pas à ses côtés.

Le cœur battant, elle arracha un morceau de corolle, qu’elle garda un instant au creux de sa paume. Il était si clair comparé au brun de sa peau…

Enora le mâcha ensuite avec application et, la langue pâteuse, prononça ces mots :

— Bon peuple, je t’en conjure, entends-moi. Je n’aspire qu’à porter un enfant en moi.

La lumière produite par la Fleur s’intensifia, une douce chaleur embrasa son corps pourtant transi par la fraîcheur nocturne. Certaine d’avoir été écoutée et malgré elle mal à l’aise par le phénomène, Enora s’empressa de rebrousser chemin.

D’ici un ou deux mois, elle en était convaincue, elle comblerait son mari !

La grossesse tant souhaitée survint, ravissant le couple qui l’annonçait dès que l’occasion se présentait. Seule Isabeau, grand-mère d’Enora, ne partagea pas l’euphorie qui régna neuf mois durant dans la maisonnée ; enchantée devant le bonheur de la chair de sa chair, elle ne réussissait pas à chasser de sa tête que son état était le fruit d’une magie immortelle, une magie dont elle appréhendait les conséquences sur sa famille…

Pendant cette période, Enora, d’ordinaire réservée et peu prompte à quitter son domicile, éprouva un vif plaisir à déambuler dans les ruelles. Elle visita ses voisins chaque fois que son tour de taille gagna un ou deux centimètres, si bien que le jour où le travail débuta, une foule de curieux se massait à sa porte, pressée d’apercevoir le poupon qui alimentait toutes les conversations !

Loin d’être silencieuse, sa chambre regorgeait des caquètements des matrones venues assister la naissance. Chacune était persuadée de posséder les meilleurs conseils en la matière et la sage-femme se retrouvait sans cesse obligée d’implorer un peu de calme, sa patience s’amenuisant à mesure que les heures s’écoulaient.

De mémoire, l’accoucheuse ne se rappelait pas avoir déjà vécu une délivrance aussi longue. Malgré le sourire de la future mère, elle craignait pour sa santé comme pour celle du nourrisson – qu’il ne soit pas pressé de découvrir le monde lui apparaissait tel un mauvais présage, car lui plus que quiconque devait sentir à quel point il était désiré par ses parents ! Toutefois, peu envieuse d’inquiéter sa patiente, elle s’appliquait à sa tâche avec le sérieux qui lui était coutumier.

À l’extérieur de la demeure, Aubin marchait quant à lui en rond sous les œillades amusées des résidents et alarmée d’Isabeau. Il s’interrogeait sur la longévité de l’événement, qu’il jugeait beaucoup trop lent et éprouvant vis-à-vis de ses nerfs de père. Son épouse était-elle en forme ? Et leur petit ? Y avait-il des complications ? Quelles raisons poussaient les femmes à ne pas lui communiquer d’informations ? Ah, fallait-il qu’elles soient mauvaises pour qu’elles ne s’y risquent pas !

De piètre qualité, les semelles de ses chaussures s’usaient au moindre de ses pas et la plupart de ses amis pariaient sur leur durée de vie, convaincus qu’il était vain de tenter de le rassurer par des paroles qu’il n’écouterait pas. L’air s’alourdissait de ses angoisses.

Lorsque le premier cri de son nouveau-né retentit à l’intérieur, il sauta, puis applaudit à la manière d’un petit garçon. Hélas, ses joyeuses manifestations s’interrompirent sitôt qu’une salve de hurlements affolés lui parvint aux oreilles…

Inquiet, Aubin oublia les convenances et franchit l’entrée de sa chaumière

La première chose qu’il nota fut la mine pâle et stupéfaite d’Enora, suivie des expressions horrifiées de leurs voisines.

— Que se passe…

Son regard se posa sur le minuscule être qui remuait sur les draps souillés. Toute couleur quitta son visage.

Incapable de croire ce que ses sens lui hurlaient, il s’approcha et le contempla.

La peau si claire qu’elle en devenait par endroit transparente, rien en lui ne rappelait sa propre carnation, pas plus que ses traits. Silencieuse, immobile, la créature le dévisageait de ses sombres pupilles brillant d’une intelligence ancienne, maléfique. Seul le fin duvet sur le sommet de son crâne, d’une couleur identique aux cheveux de son épouse, le faisait ressembler à un futur villageois.

L’évidence saisit Aubin dans un pincement de cœur douloureux. Des larmes de trahison au coin des yeux, il murmura :

— L’enfant n’est pas de moi…

Sa voix sortit Enora de sa léthargie. Alors qu’il se retournait vers l’extérieur, elle implora :

— Aubin, non ! Ce n’est pas… Je n’ai pas…

Il ne l’écouta pas. Tout à son chagrin, il quitta la pièce sans prononcer un mot.

Le soleil rougeoyant du coucher du jour ne réussit pas à réchauffer l’âme brisée d’Enora. Chargée de ses maigres possessions et du bébé que la Fleur lui avait accordé, elle observait la maison d’Aubin avec une tristesse teintée d’espoir vain. Elle balayait l’étroite façade à la recherche du faciès de son adoré, qu’elle aurait aimé voir apparaître à une fenêtre afin de la rappeler.

Mais rien de tel ne se produisit. Répudiée elle était et répudiée elle resterait. Elle n’avait dorénavant plus sa place dans leur foyer. Une grimace déforma son visage. Elle ne l’avait même pas en ville… Elle était devenue une paria, une vulgaire fille qui n’avait pas d’honneur et s’offrait aux hommes avec facilité. Sa sécurité était compromise, elle ne bénéficiait plus du statut de célibataire ou d’épouse.

Elle n’était plus rien… avait tout perdu.

Tremblante, elle dévisagea le fruit de son souhait, qui dormait contre son sein.

— C’est ta faute, siffla-t-elle avec amertume.

Les larmes proches de franchir ses paupières, Enora s’éloigna dans les ruelles et rasa les murs dans l’espoir d’être la plus discrète possible. Elle soupçonnait qu’une unique œillade ou un simple commentaire lui arracherait les dernières bribes d’énergie et de vie qu’il lui restait.

Elle n’était plus rien… avait tout perdu.

Son fardeau dans les bras, elle déambula telle une âme en peine durant ce qu’il lui parut être une éternité. L’expression hagarde, le cœur gros, elle ne songeait pas à une solution, à reconstruire son existence ailleurs ou à reconquérir Aubin en essayant une fois encore de lui raconter la vérité. Son malheur et les conséquences de son acte, pourtant perpétré par amour, empoisonnaient son esprit, aussi lancinants qu’une affreuse comptine.

Elle n’était plus rien… avait tout perdu.

Quand enfin elle s’arrêta, les jambes lourdes et désespérée d’être sans refuge, la nuit recouvrait l’horizon de son sombre manteau. Enora scruta les alentours, mais elle ne repéra aucun bâtiment familier. Elle ne savait pas où ses pas l’avaient menée. Elle n’y avait pas prêté attention.

Un sourire désabusé flotta sur sa bouche. Dire qu’elle pensait ne pas pouvoir être plus mal qu’elle ne l’était déjà…

Soudain, le nourrisson vagit. Les lèvres plissées, elle le berça sans douceur, puis ordonna :

— Tais-toi.

Il ne lui obéit pas et gigota ; emmailloté dans un drap fin et rêche, il percevait la fraîcheur de l’air plus fort qu’elle-même. Elle en grimaça de dégoût.

— Oh, cesse de te comporter en vermisseau ! Rien ne se serait produit sans toi… Tu m’as privée de l’amour de mon mari et de la sécurité de sa chaumière. Je n’aurais pas dû demander à t’avoir.

Incapable de s’en empêcher, elle lui pinça la joue avec rudesse. Ce mutant du bon peuple l’insupportait.

— Tu n’apprécies pas que je te malmène ? siffla-t-elle. Alors, silence.

Ses propos n’eurent pas d’effet. Aveuglée par sa haine, Enora détailla les lieux jusqu’à localiser un renfoncement enveloppé de pénombre, vers lequel elle s’engagea sans réfléchir.

— Tu vas te taire, crois-moi…

Elle vérifia que personne n’était en mesure de l’apercevoir et déposa l’hybride qu’elle avait mis au monde sur le sol en pierres dures. Penchée au-dessus de lui, la vue brouillée par ses pleurs, elle plaça ensuite une paume sur ses petites lèvres bleuies et serra ses narines l’une contre l’autre.

Son existence ne serait pas régentée par son erreur…

— Arrête !

Surprise, la jeune femme sursauta. Elle relâcha son emprise mortelle, puis pivota. Son expression ne cilla pas, nulle trace de remords ne passa sur ses traits.

— Ce n’est pas mon fils, grand-mère.

— En effet.

— Cette… cette chose leur appartient ! Tout est arrivé à cause d’elle !

— Non. C’est arrivé parce que tu as formulé un vœu qu’ils ont interprété de la façon dont cela les arrangeait…

Ignorant les larmes sur ses joues et l’affaissement de ses épaules, Isabeau la dépassa puis récupéra l’enfant, qu’elle cajola dans l’espoir de l’apaiser.

— Co-comment m’as-tu retrouvée ? renifla Enora.

— Je t’ai suivie. Aubin ne désirait pas que je te rejoigne. Il arguait que j’étais sous sa protection, mais ma petite-fille, c’est toi. Il n’était pas question que je t’abandonne dans ta triste situation.

Aucun reproche n’émanait du ton de son aïeule et la gratitude la submergea. Elle ne méritait pas une telle clémence, pas après avoir refusé de l’écouter neuf mois plus tôt.

— Tu avais un toit, protesta-t-elle, des relations…

— Maintenant, je t’ai toi.

Enora franchit la distance qui les séparait et se blottit contre son épaule.

— Je suis désolée ! Je n’ai jamais… je n’avais pas à cœur de…

— Nous trouverons une solution, ma chérie, quitte à nous installer très loin d’ici afin d’élever ton… garçon.

— Il n’est pas…

— Tu l’as porté, Enora, peu importe son origine.

Ses sanglots redoublèrent. Il lui était impossible d’admettre que la créature fut sienne.

— Je n’en veux pas, grand-mère. Je souhaitais un héritier pour Aubin, pas… pas…

Isabeau lui caressa les cheveux avec tendresse.

— Tu n’as pas le choix. Voilà le prix à payer pour avoir utilisé la Fleur. Le bon peuple t’a donné ce bébé dans un but précis, un but qu’il serait dangereux d’entraver. Privé de notre adoration, il s’éteint et il a besoin de se perpétuer d’une façon différente. Ne pas t’occuper de leur progéniture, l’abandonner – ou pire – te condamnerait.

— J’ai déjà été condamnée, murmura-t-elle d’une voix emplie de rancœur.

— Ne sous-estime pas sa cruauté !

L’avertissement lui déclencha un frisson.

— Je… Pardon. Si seulement je t’avais écoutée ! Je ne demandais rien sinon le bonheur de mon couple… et il m’a été arraché ! Oh, je n’ai pas la moindre envie de voir grandir le rappel de ma faute à mes côtés.

Deux lèvres ridées se posèrent sur son front.

— Je comprends. Je comprends… Hélas, tu n’y échapperas pas. Je t’aiderai de mon mieux. Tu n’es pas seule !

Abattue, Enora acquiesça d’un geste lent. Elle était piégée. Elle ne possédait pas de recours qui mettrait un terme à son cauchemar. Son unique lueur d’espoir la tenait contre elle en ce moment.

— Sois forte, ma chérie. Il viendra un jour où quelqu’un se présentera pour récupérer sa descendance et où tu seras libre.

Elle opina derechef. Puis, d’un ton las, elle susurra :

— « Le bon peuple n’a de bon que le nom. Ce qu’il prétend t’offrir, il finit par te le reprendre, et avec des intérêts. »

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