Le frémissement des feuilles

Le frémissement des feuilles

 

 

Le frémissement des feuilles
© Rose P. Katell (tous droits réservés)
Le code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur est illicite et constitue une contrefaçon, aux termes de l’article L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.


.

Elle ouvrit les yeux. D’abord trouble, sa vision s’améliora peu à peu ; Maëlle constata avec stupeur qu’elle était étendue au pied d’un arbre auguste.

Où suis-je ? songea-t-elle.

Elle entreprit de se redresser et éprouva une vive douleur au bras. Craignant le pire, elle le tâta à l’aide de sa main. Un soupir de soulagement lui échappa lorsqu’elle réalisa qu’il n’était pas cassé. Néanmoins, le mystère demeurait entier. Que s’était-il passé ? Était-elle tombée ? Elle ne se rappelait même pas s’être déplacée !

Maëlle se redressa, puis regarda autour d’elle. Les feuillus qui l’environnaient lui étaient familiers, preuve qu’elle se trouvait toujours dans sa forêt natale, mais elle était loin de son foyer… Qu’était-elle venue faire ici ? Comment avait-elle gagné cet endroit ? Et pourquoi ?

Elle se concentra. L’un après l’autre, les souvenirs émergèrent de sa mémoire.

 

Je me rappelle…

Maëlle entend quelqu’un s’approcher d’un pas léger ; elle sait de qui il s’agit et devine la cause de sa présence. Sa sœur vient une fois de plus la dénicher dans son alcôve personnelle afin de l’encourager.

Elle a à peine le temps de pivoter vers l’arche qui sert d’entrée que Soëlle la rejoint. Les traits de son aînée se plissent devant sa détresse. Elle prend place à ses côtés et, d’une voix douce, l’implore :

— Maëlle, je t’en prie. Ne reste pas sur un échec.

— Je ne réussirai jamais…

Soëlle soupire et cherche ses mots avec soin. Aussitôt, le désespoir de Maëlle s’agrandit. Elle a conscience que son affliction est perçue comme anormale, qu’elle ne devrait pas manquer de volonté. Elle voudrait être forte et rendre sa parente fière d’elle. Hélas, elle n’y arrive pas.

— Tu souhaites en parler ?

Elle s’efforce de retenir les larmes qui la menacent. Soëlle paraît avoir renoncé aux grands discours qui la caractérisent ; Maëlle soupçonne une résilience et imagine sans mal qu’elle la déçoit énormément.

— C’était mon sixième essai et j’ai malgré tout échoué, grince-t-elle entre ses dents.

Elle ne peut pas s’empêcher d’être en colère. Pourquoi n’y parvient-elle pas !?

— Qui ne tente rien n’a rien.

Soëlle prononce ce conseil sur un ton pondéré avant de la laisser, contrariée par son attitude – leur peuple n’a pas pour habitude d’être pessimiste. Le silence envahit l’alcôve. Les minutes s’égrènent, assommantes.

Maëlle tourne la tête vers ses ailes et s’interroge. Sera-t-elle un jour apte à les utiliser ? Elle n’y croit plus et doute de ses facultés. Cependant, elle est obligée de reconnaître que sa sœur a raison : il ne faut pas qu’elle abandonne. Capituler reviendrait à perdre la face, à renier l’enseignement des siens. Qui plus est, elle refuse de peiner Soëlle, qui n’a pas cessé d’avoir foi en elle.

Mue par une détermination aussi inopinée que bienvenue, Maëlle se lève puis quitte leur arbre-mère. Elle avance d’un pas sûr et s’enfonce parmi les arbres, décidée à ce que personne n’assiste à sa nouvelle expérience. Avec le peu d’assurance qu’elle a recouvrée, elle escalade ensuite un tronc en bénissant son agilité.

Elle atteint la première branche, s’y installe et scrute l’horizon. Son immensité l’effraye. Maëlle s’estime pitoyable. Elle s’exhorte au calme et tâche d’oublier son angoisse. Elle pressent qu’un fiasco supplémentaire engloutira le cran qu’il lui reste.

Elle se relève. Elle a du mal à tenir en équilibre ; toutefois, elle ne panique pas. Elle inspire un grand coup et se répète qu’elle en est capable.

Maëlle déploie les fines membranes qui naissent dans son dos. Le vent la déstabilise, mais par miracle, elle ne choit pas. Ses jambes tremblent. Nauséeuse, elle ferme les yeux. Puis elle plonge et bat frénétiquement des ailes.

La peur lui tord le ventre et lui déchire les entrailles. Elle se gausse d’elle, lui assure qu’elle va échouer et que ses efforts sont vains. Maëlle s’échine à récupérer un certain équilibre. Elle lutte contre un ennemi invisible, s’oblige à se concentrer sur ses mouvements. Rien n’y fait !

Avec appréhension, elle réalise que la distance entre le sol et elle s’amenuise…

Elle tombe.

 

Maëlle sanglota. Je suis et demeurerai la seule fée qui ne sait pas voler. Elle se jugeait minable et indigne de son statut de créature aérienne. Elle était détestable, une véritable honte pour les siens !

L’abattement refermait son sombre manteau sur elle. Il la persuadait de sa nullité, lui murmurait que son existence était une imposture, lui affirmait qu’elle souffrirait moins si elle admettait son échec et rentrait s’allonger dans son arbre-mère, unique lieu où elle avait un semblant de légitimité.

Alors que Maëlle perdait toute confiance en elle et cédait toujours plus de terrain à son désarroi, prête à accepter ses paroles et y voir la vérité, elle entendit un murmure s’élever derrière elle. Surprise, elle pivota. Ses oreilles ne mirent que quelques secondes à localiser la source du son.

Le vent caressait les extrémités de l’arbre sur lequel elle avait grimpé et composait sa propre mélodie. Maëlle s’en délecta. Enivrée, elle détailla la danse dont la gratifiaient les feuilles et sourit. Ces dernières bruissaient avec harmonie et ne demandaient qu’à être emportées par la brise bienfaitrice.

Elle est leur soutien, leur force, remarqua-t-elle.

Soudain, Maëlle comprit. Elle devait prendre exemple sur elles ! Il lui fallait s’abandonner aux éléments et sentir ses ailes frémir à leur contact, pas les repousser ni tenter de les affronter.

Emplie d’espoir, elle reprit courage et escalada derechef le tronc. Quand elle arriva à une hauteur qu’elle jugea parfaite, elle profita du panorama qui s’offrait à elle et autorisa l’énergie de la nature à l’atteindre. Ses paupières s’abaissèrent non plus de crainte, mais de bonheur.

Maëlle entendait les fleurs chanter en bas, accompagnées par les ondulations des herbes folles. En haut, elle devinait le ballet des branches et des jeunes pousses.

Submergée par la quiétude qui l’envahissait, elle lâcha prise et bascula en avant. Elle ne réfléchit pas, ne chercha pas à contrôler ses gestes ; elle se laissa porter par le zéphyr et s’éloigna. Une sensation de bien-être la traversa, plus puissante que tout ce qu’elle avait pu éprouver auparavant.

Lorsque Maëlle se décida à ouvrir les yeux, elle fut émerveillée. Le monde était si beau observé ainsi ! Enfin, elle volait et découvrait la joie d’être une fée accomplie.

Grisée par ce plaisir nouveau, elle tournoya et tournoya dans le ciel. Elle virevolta jusqu’à en être épuisée !

Pour la première fois, elle était libre et légère tel l’air.

Pour la première fois, elle était comme les feuilles.