L’épreuve d’Isolde

L’épreuve d’Isolde

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L’épreuve d’Isolde
© Rose P. Katell (tous droits réservés)
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Isolde était nerveuse. Ses doigts ne cessaient de triturer le fin tissu de sa tenue et des zones rouges ourlaient ses lèvres malmenées par sa dentition. Son ventre était contracté, sa gorge nouée.

Le grand jour était enfin arrivé…

Agitée, elle s’observa dans le miroir de sa psyché. De sa toilette à sa coiffure en passant par ses bijoux et son expression, le moindre détail de son apparence fut scruté avec minutie. Une grimace déforma ses traits. Elle était forcée d’admettre que son père ne lui avait pas menti. La robe de sa défunte mère lui seyait à ravir. En d’autres circonstances, elle en aurait sans doute éprouvé une joie immense. Aujourd’hui hélas, les larmes qui perlaient au coin de ses yeux incarnaient sa tristesse.

C’est la seule solution, se rappela-t-elle.

Il lui fallait demeurer brave. L’épreuve qu’on lui imposait n’était rien en comparaison de celles qu’elle avait déjà endurées. Qui plus est, elle l’avait en partie choisie. Elle n’avait le droit ni de se plaindre ni de reculer.

Je me dois d’être courageuse une dernière fois.

Isolde sécha ses larmes, puis se tourna vers sa femme de chambre et lui confirma qu’elle était prête.

L’heure approchait. Il était temps d’y aller.

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Malgré sa fatigue, elle n’était pas en mesure de dormir ; allongée sur la couche qui lui servait de lit, Isolde pleurait en silence, étouffant ses sanglots à l’aide de sa main. Son corps était parcouru de frissons, mais à aucun instant elle ne chercha à rabattre la mince couverture dont elle disposait sur elle. Son froid n’avait rien de physique. Il émanait d’elle. Il provenait de ses craintes, de sa solitude, de son accablement. Rien ne le chasserait.

Un spasme la secoua. Oh, elle avait plus que jamais besoin de sa présence ! Isolde priait pour sentir ses bras l’enlacer, pour l’écouter lui murmurer des mots de réconfort et lui assurer qu’elle était forte, que sa torture serait vite finie. Des rêves malheureusement vains.

Elle déglutit. Depuis combien de mois était-elle dans ce centre ? Elle n’effectuait même plus le décompte ! Il lui était chaque minute plus difficile de croire que sa délivrance viendrait. Après tout, son père avait peut-être décidé qu’elle était mieux ici que chez eux, qu’en oubliant la honte qu’elle représentait pour eux, elle disparaîtrait aussi…

Isolde chassa ses pensées. Elle n’avait pas à cœur d’y songer. Dans l’impossibilité de deviner l’heure, elle se demanda si elle pourrait se reposer encore longtemps avant qu’une nouvelle journée de traitement ne commence, puis frémit. À quoi la forcerait-on ? Allait-on l’enfermer dans un bain bouillant si elle tentait de lutter ?

Un soupir douloureux lui échappa. Au rythme où allaient les choses, il surviendrait un moment où elle n’arriverait plus à se battre… Le lieu et ce qu’elle y subissait la brisaient peu à peu. Tout y était conçu afin de la changer, afin de la « guérir ». Elle serra les dents. Dieu seul savait à quel point elle en voulait à son géniteur de l’avoir conduite ici ! Cependant, la personne qu’elle haïssait le plus n’était autre qu’elle. Elle ne s’était pas montrée assez prudente. C’était de sa faute…

Je vous en supplie, Seigneur, faites qu’elle ait bien, pria-t-elle. Je ne me le pardonnerai pas si on lui a causé du mal…

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Désireuse de masquer sa peine aux convives, Isolde baissa la tête et lissa un pli invisible sur sa robe nacrée ; mieux valait qu’on ne remarque pas son manque d’enthousiasme. Angoissée, elle effectua un pas vers son père, qui lui tendit le bras. Puis, balayant le dégoût qu’il lui inspirait, elle s’en saisit.

Ce n’est qu’une épreuve de plus, se répéta-t-elle.

— Tu as pris la bonne décision, chuchota son parent. Ton union avec le Baron mettra un terme aux médisances qui court à ton sujet. Les diffamations cesseront, et nul ne doutera de ta vertu ou ne se prononcera sur la perversion de ton âme.

Nausée, la rage au ventre, Isolde détourna le regard. Elle pressentait que s’il ajoutait un mot, un seul, elle vomirait un flot de paroles incontrôlé à même de gâcher la fête !

Courage. Demain, je refuserai de le revoir. Il n’aura plus le moindre droit sur moi.

La musique résonna dans l’église et augmenta sa crainte. Les papillons de l’angoisse s’agitèrent au creux de ses intestins. Tel un automate, elle s’engagea dans l’allée centrale…

Elle n’avait pas franchi un mètre qu’elle manquait trébucher : son père la tirait pour qu’elle avance plus vite ! Isolde supputa qu’il n’avait qu’une hâte. Se débarrasser d’elle, du déshonneur qu’elle amenait sur leur nom. Elle se mordit la langue. Il avait consenti si rapidement à son union avec le Baron qu’elle avait eu l’impression d’être vendue, mais qu’importe. Tout était préférable à sa compagnie. Les sévices qu’elle avait subis dans le centre où il l’avait envoyée contre son gré lui arrachèrent un frisson. Elle se concentra sur sa démarche.

Son futur époux l’attendait près de l’autel. Contrairement à elle, il arborait un large sourire. Isolde ne le lui reprochait pas, puisqu’elle était la solution à ses problèmes. Elle contint un rire jaune. Elle s’était toujours entendue avec le Baron, mais jamais elle n’aurait imaginé se lier avec lui jusqu’à ce que la mort les sépare.

Malgré elle, ses souvenirs la ramenèrent en arrière, lorsqu’il était venu lui rendre visite afin de lui faire sa demande. Comme sa famille, il était au courant de l’endroit où elle avait disparu plusieurs semaines. Il n’ignorait rien de ce qui l’y avait menée et avait été dans la confidence de son secret. Il avait ainsi compris que sa situation ne s’arrangerait que par le biais d’une union, qu’il s’agissait de la condition sine qua non pour échapper aux rumeurs et à l’étroite surveillance dont elle était victime…

L’offre n’était pas désintéressée. Le Baron était un coureur de jupons invétéré. Compagnon fidèle, il devenait exécrable lorsque les relations qu’il entretenait dépassaient le stade de l’amitié. Il était un homme libre et s’en amusait ; les femmes ne représentaient qu’une nuit ou deux de joie à ses yeux. Il vivait au jour le jour en mentant à son entourage dans le but de conserver son autonomie. Par malheur, il n’avait pas été assez vigilant, et la Baronne douairière avait mis fin à ses plaisirs : un matin, elle avait décrété qu’il était grand temps pour lui de se poser et de prendre épouse. Les vivres lui avaient été coupés. Cruelle, l’initiative n’en était pas moins efficace puisqu’il ne parvenait pas à se débrouiller sans argent, sans extravagances. Il lui avait donc ni plus ni moins offert l’opportunité de s’engager dans un mariage sans amour. Un mariage d’apparence, mais ô combien salvateur pour eux.

Isolde tressaillit. Nonobstant la culpabilité qui l’avait envahie à cette idée, elle n’avait pas eu d’autre choix que d’y consentir. Accepter qu’on lui passe la bague au doigt serait sa dernière épreuve, probablement la moins pénible. Toutefois, elle se révélerait aussi la plus longue. Aujourd’hui, elle remettait sa vie entre les mains d’un homme. Demain, elle changerait de logis et noierait tout espoir d’être retrouvée par l’être qui possédait son cœur.

Je l’ai déjà perdu, se rappela-t-elle. Je l’ai perdu le jour où une chambrière trop curieuse n’a pas réussi à tenir sa langue. Dire qu’elle ne savait pas ce qu’il lui était arrivé…

Isolde chassa ses douloureuses réflexions et se focalisa sur ses pas. L’autel était proche, ainsi que le Baron. L’expression dont il la gratifia se voulait rassurante, telle la promesse qu’elle recouvrait sa liberté dès l’échange des vœux. Pourtant, sa cage thoracique se comprima. Bien qu’attentionné, son futur époux n’était pas apte à saisir ou entrevoir son chagrin.

L’impression que l’allée de l’édifice était gigantesque la gagna. Malgré son allure, elle en atteignait à peine la moitié ! Fébrile, Isolde se força à fixer son ami plutôt que leurs invités. Elle ne souhaitait rien lire sur leur faciès, qu’il s’agisse de joie ou de ressentiments.

Avance. Ne te soucie pas d’eux.

Elle se répéta ces phrases tel un mantra, y puisa de la bravoure, quand ses iris rencontrèrent soudain un visage familier. Elle crut d’abord être victime d’un mirage, car sa présence ici était inenvisageable ! Mais un clignement de paupières lui prouva qu’elle n’hallucinait pas.

Son cœur se gonfla de joie. Elizabeth était là ! Elle n’avait rien… et elle était venue pour elle ! Oh, comment s’était-elle faufilée dans l’église sans qu’on la remarque ? Avait-elle dissimulé ses traits sous sa large coiffe ? S’était-elle fait passer pour un membre de la famille du Baron ? Isolde n’avait plus qu’une envie : courir vers elle et l’enlacer ! La prendre dans ses bras, puis lui jurer que les siens et ce maudit centre ne l’avaient pas changée, qu’elle l’aimait toujours autant. Ses mains tremblaient tant elle luttait afin de se contenir !

Hélas, la peur se substitua vite à son bonheur. Grand Dieu ! Elizabeth ne devait pas assister à cette mascarade ! Il s’agissait d’une trahison à son égard, au lien qui les unissait… Isolde se morigéna de lui infliger un tel spectacle. La haine consumait sans doute son aimée à l’heure qu’il était ! Cependant, le sourire qu’elle lui adressa lorsque leurs regards se croisèrent la détrompa. Elle comprit que l’amour qu’Elizabeth lui portait n’avait pas failli.

L’espoir l’envahit, un souffle nouveau prit possession de son être. Durant quelques secondes, tout s’effaça. Les noces, sa captivité au centre, les nombreux mots échangés avec son père, l’avenir sans bonheur qui se profilait sous ses yeux ; plus rien n’eut d’importance. Isolde entrevit une seconde réalité. Une réalité où nul ne l’empêcherait de vivre de la façon dont elle l’entendait. Si sa tendre Elizabeth l’aimait encore, elles se fréquenteraient en cachette dans la demeure du Baron qui, elle le devinait, ne protesterait pas – elle-même se moquait des dames qu’il glisserait dans son lit.

D’une œillade, Isolde tenta de partager ses pensées avec la jeune femme. Son accord était l’unique chose à laquelle elle aspirait. Cela, et son pardon pour ne pas avoir été assez prudente, pour s’être offerte à un homme qu’elle ne désirait pas. Un instant, elle fut convaincue qu’il était impossible de transmettre tant de sentiments au travers d’un regard, mais lentement, presque trop lentement, Elizabeth hocha la tête. Le courage lui revint comme s’il ne l’avait jamais quittée.

Confiante, Isolde s’avança vers l’autel et son promis. Elle avait été brisée et ne pouvait le nier. Néanmoins, pour son adorée, elle était prête à recoller chaque morceau de son âme.

À l’instar du Phoenix, elle renaîtrait de ses cendres.

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