Madame Violette

Madame Violette

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Madame Violette
© Rose P. Katell (tous droits réservés)
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Le premier réflexe de Manon, dès l’enceinte du bar dans lequel elle travaillait franchie, fut d’extirper son téléphone portable de son sac et de vérifier si elle avait de nouveaux messages.

Prise de court par des heures supplémentaires imprévues, pressée par le gérant qui ne souffrait aucun retard de commandes, elle avait à peine pu envoyer un texto à la jeune baby-sitter de Nasiha pour la prévenir de l’ajustement de son horaire ; entre les « allez, plus vite, la table untel veut ses verres ! » du patron et les remarques grivoises des clients, voire leurs mains baladeuses, elle n’avait même pas eu l’occasion de regarder si elle avait reçu une réponse.

Tout en marchant, Manon soupira. L’attente avait été si longue… Ne pas savoir si son SMS avait été vu s’était apparenté à de la torture ! Heureusement pour elle, une notification s’affichait sur l’écran.

Le soulagement l’envahit. Avec son pouce, elle cliqua sur l’icône en forme d’enveloppe.

Le soulagement disparut…

Incrédule, Manon lut une deuxième fois les mots d’Alessia.

« Ou pas jsuis pas a ton servisse ! tu mpaie meme pas… revien, moi jme bars »

Son cœur manqua un battement. Était-elle bien éveillée ? N’était-ce pas plutôt un cauchemar ? L’adolescente était… partie ? Elle avait laissé sa fille, seule, dans leur maison ? Sa petite fille de cinq ans !?

Un cri de rage et d’angoisse mêlées lui échappa. Manon se mit à courir sans avoir le temps d’y songer, par pur instinct. L’envie d’étriper Alessia ne la lâchait pas – elle se visualisait en train de l’étrangler. Nasiha était-elle en sécurité ? Était-elle effrayée ? Cherchait-elle à sortir ? Et que lui avait annoncé Alessia ?

Sa respiration devint sifflante, son palpitant cogna l’intérieur de sa poitrine avec frénésie. S’il était arrivé le moindre malheur à Nasiha, elle ne pardonnerait jamais sa fuite à Alessia. Tout comme elle ne se pardonnerait jamais de lui avoir accordé sa confiance.

Manon força sur ses jambes et augmenta sa cadence. Il lui semblait qu’elle n’avançait pas !

Bon sang… Quelle baby-sitter digne de ce nom s’en allait de la sorte alors qu’elle avait un fillette à surveiller ? La logique aurait voulu que celle-ci l’incendie à son retour pour son retard ou qu’elle lui réclame une compensation. Oh ! Qui avait-elle acceptée chez elle ?

Dire qu’Alessia lui avait paru gentille quand elles s’étaient rencontrées. Manon se donnerait des gifles.

Sa rue lui apparut. Elle attrapa ses clefs sans cesser sa course, atteignit sa porte d’entrée à bout de souffle. Elle ouvrit le battant et se rua dans le corridor, avant de pénétrer dans le salon éclairé.

Apercevoir Nasiha saine et sauve, occupée à jouer avec sa peluche dinosaure dans leur canapé, lui arracha des larmes de joie.

Manon la rejoignit en deux enjambées, tomba à côté d’elle, puis la serra dans ses bras avec l’énergie du désespoir.

— Maman ? s’étonna Nasiha.

Manon caressa ses boucles brunes et balbutia :

— Je suis désolée, mon bébé. Je suis désolée. On cherchera une meilleure baby-sitter, d’accord ? Alessia ne mettra plus les pieds ici.

— Hein ?

À contrecœur, Manon s’écarta. La bouche pincée, les jambes faibles et tremblantes malgré sa position assise, elle plaça ses paumes sur les joues de Nasiha et l’observa sous toutes les coutures.

— Tu n’as manqué de rien ? Tu te sens bien ?

Nasiha hocha la tête, lui adressa un sourire. Manon papillonna des paupières – elle aurait pu croire que le départ d’Alessia n’avait constitué qu’un jeu, à ses yeux d’enfant. Elle tâcha de maîtriser son angoisse. Il lui fallait rationaliser ; visiblement, Nasiha n’avait même pas eu peur.

— Tu patientes là depuis longtemps ? demanda-t-elle d’une voix plus calme.

Nasiha haussa les épaules.

— Ça va.

Manon ne résista pas et lui embrassa le front.

— Je te demande pardon. Je te promets que je serais rentrée plus tôt si j’avais lu le message d’Alessia. Je…

— C’est pas grave, maman, murmura Nasiha avec sérénité. J’étais pas seule : Madame Violette était avec moi.

Manon contint aussitôt un rire nerveux devant cette réponse. Sa fille était exceptionnelle ! Qui, sinon elle, transformerait un angoissant abandon par un moment en compagnie de son amie imaginaire ?

Elle lutta contre de nouvelles larmes, soulagée. Si à cause de banales inquiétudes maternelles, elle n’était d’ordinaire pas enchantée par la présence de Madame Violette dans leur vie, elle bénissait aujourd’hui son existence dans l’esprit de Nasiha.

Ses lèvres s’étirèrent.

— Ah ! Ouf. Et qu’avez-vous mijoté, toutes les deux ? Vous n’avez pas organisé de fête sans moi, j’espère ?

— Noooon, gloussa Nasiha. On a soigné Dinou.

Manon détailla la peluche et feignit l’angoisse.

— Oh non, il était blessé ?

— Il s’est mordu. Il a attrapé sa queue et l’a croquée !

— Le pauvre…, compatit-elle.

Elle attendit une poignée de secondes, puis ajouta d’un air sérieux :

— Tu penses que ça achèverait sa guérison si je préparais un chocolat chaud pour vous deux ?

Les pupilles de Nasiha s’illuminèrent.

— Bonne idée ! Mme Violette, elle a dit pareil.

Manon se releva du canapé avec fébrilité.

— Ooh, Mme Violette est sensée.

Nasiha opina. Et pendant qu’elle-même s’éloignait vers la cuisine, elle déclara :

— C’est un peu ma maman, elle aussi. Elle fait plein de trucs que tu fais.

Manon sentit malgré elle ses muscles se crisper. Tandis qu’elle attrapait une tasse Reine des neiges dans un placard, ses préoccupations ordinaires revinrent la hanter, chassant Alessia de son esprit. La venue de Madame Violette dans le quotidien de Nasiha était-elle normale, anodine ? N’était-elle pas la manifestation de sa propre irrégularité dans celle-ci ? Le résultat de ses – trop – nombreuses heures de travail ?

Manon déglutit. Elle y réfléchissait souvent, surtout parce que Nasiha s’était choisi une amie imaginaire adulte au lieu de son âge…

Son cœur se serra dans sa poitrine. Nasiha considérait-elle réellement Mme Violette comme une deuxième mère ? L’avait-elle appelée ainsi parce qu’elle avait été l’unique « personne » à ses côtés suite au départ d’Alessia, ou parce que son inconscient lui insinuait que sa vraie mère n’était pas assez douée dans son rôle ?

Manon se saisit de la poudre de cacao et se mordilla l’intérieur de la joue. Elle reconnaissait qu’elle tenait des horaires impossibles, qui ne lui offraient que peu de temps pour dorloter Nasiha en dehors de ses heures d’école. Mais avait-elle le choix ? Sa paie était maigre, le loyer élevé, et elle n’avait pas envie de la regarder grandir ailleurs tant la maison était bien située et propice à son épanouissement.

Elle fronça les sourcils. Peut-être avait-elle simplement besoin d’être moins cachottière avec Nasiha et de lui partager ce pour quoi elle trimait autant…

Après tout, Nasiha comprenait de plus en plus de choses.

Manon se tourna vers le frigidaire, prête à en extraire une brique de lait, quand son pied glissa sur un objet posé au sol ; avec un couinement surpris, elle se rattrapa au plan de travail. Le souffle court, plus par peur que par mal, elle pencha ensuite la tête vers ce qui avait failli provoquer une rencontre fracassante entre le carrelage et elle : une figurine en plastique à l’effigie de Lady Bug.

Manon grimaça.

Nasiha était une fillette facile. Elle lui avait enseigné tôt qu’il était important de remettre ses jouets à leur place lorsqu’elle n’en avait plus l’utilité, et elle s’y était toujours pliée de bonne grâce, sans passer par la case caprice. Hélas, ces dernières semaines, ce genre d’incidents survenait souvent. Nasiha rangeait ses trésors… sauf un qui finissait par traîner là où elle avait toutes les chances de marcher.

Manon se pencha, ramassa Marinette. Puis elle la contempla. Était-ce également une façon pour Nasiha de manifester son désaccord avec son rythme actuel ?

L’idée lui eut à peine traversé l’esprit que l’image d’une seringue pleine, tentante et sournoise, s’y matérialisa. Ses préoccupations lui paraissaient si simples autrefois, lorsqu’elle les noyait dans la mixture magique de son fournisseur…

Manon se morigéna.

Elle n’était plus cette femme là.

Au même moment, une porte claqua. Son front se plissa. Nasiha avait-elle oublié son chocolat ?

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Manon ferma l’ouverture de son sac à dos, puis inspira. Tout était prêt… Il n’était plus question de reculer. D’un pas rapide, elle progressa jusqu’à la chambre de Nasiha. Hélas, ses pieds se changèrent en plomb dès qu’elle en atteignit l’huis.

Un soupir lui échappa. Qu’attendait-elle ? Son hésitation était ridicule ! Elle avait pris la meilleure décision, c’était indéniable. Le mensonge qu’elle avait servi à son patron et à l’institutrice de Nasiha ne serait pas décelé : là où elle avait l’intention d’aller, personne ne les identifierait.

Manon inspira derechef, et franchit l’encadrement. Ensuite, guidée par la lueur filtrant entre les lanières des stores bleus de sa fille, elle s’approcha du matelas où Nasiha dormait encore. Recroquevillée sous sa couette, pouce en bouche, celle-ci arborait une expression détendue, une expression qui laissait penser qu’elle se trouvait au milieu d’un joli rêve.

Attendrie, Manon se pencha au-dessus d’elle, avant de lui caresser la joue ; un geste qu’elle répéta jusqu’à apercevoir ses petites paupières brunes papillonner.

— Mon bébé ? Il faut te réveiller, on va bientôt partir.

Deux pupilles noisette s’ancrèrent dans les siennes et Manon fut aussitôt soulagée de n’y noter aucune graine de la rébellion qui les animait depuis plusieurs jours – depuis que Nasiha avait qualifié Madame Violette de deuxième mère, en vérité…

Elle sourit. Oui, Nasiha ne l’observait aujourd’hui qu’avec l’air groggy des enfants tirés trop tôt du lit.

— École ? grommela Nasiha. Déjà ?

Les lèvres de Manon s’étirent davantage.

— Eh non. Je nous ai organisé… une expédition surprise !

— Une surprise ? répéta Nasiha, la voix plus vive.

— Oui. Ce sera notre secret à toutes les deux, d’accord ?

En réponse, Manon obtint un vigoureux hochement de tête.

— On expéditionne où, maman ?

Le verbe utilisé lui déclencha un rire amusé – Nasiha s’exprimait souvent avec une telle aisance qu’elle en oubliait qu’elle n’avait que cinq ans.

— Là où tu as eu très envie de partir en vacances après avoir visionné La petite sirène, murmura-t-elle.

— À Atlantica !?

— Hmm, marmonna-t-elle. Un peu moins loin, je l’avoue.

Tandis qu’elle se redressait en position assise, Nasiha la dévisagea avec attention.

— À la plage, alors ?

Elle confirma d’un geste, arrachant un cri de joie à son bébé :

— On va à la mer !

— Une première pour toi, se réjouit Manon. La route est longue, par contre. Tu devrais prendre un jouet, il t’accompagnera dans le train.

— Dinou !

Elle approuva le choix effectué, ravie que Madame Violette n’ait pas été évoquée…

Oh, Nasiha avait besoin d’elle afin de grandir et de s’épanouir, elle en avait conscience. Cependant, sa présence dans leur quotidien lui devenait insupportable. Être sans cesse comparée à elle, presque en concurrence dans son rôle de mère, la meurtrissait de plus en plus.

Manon contint de justesse une grimace ; s’entendre dire par Nasiha que Madame Violette ne travaillait pas pour passer du temps avec elle, qu’elle connaissait mieux les nouveaux jeux et dessins animés sortis qu’elle-même, ou que ce n’était pas la peine d’engager une autre baby-sitter puisqu’elle était là, lui pesait chaque journée un peu plus sur le cœur.

— Habille-toi vite, d’accord ? chanta-t-elle. Je t’attends en bas avec un bon petit-déjeuner. On se mettra en route dès qu’on l’aura pris.

Ni une ni deux, Nasiha s’extirpa de ses couettes et se précipita sur les tiroirs de sa commande. Manon se dirigea vers le couloir, puis ajouta :

— N’oublie pas de prévoir un gilet. Il risque d’y avoir du vent.

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Sitôt que le train ralentit à l’approche de leur station, Manon tourna le buste vers Nasiha, incertaine quant à la façon de procéder pour rentrer chez elles. Sa fille dormait si paisiblement, sa peluche dinosaure serrée sur son cœur, qu’elle hésitait à la réveiller et à lui imposer les menus kilomètres qui les séparaient de leur domicile… Parviendrait-elle toutefois à la porter jusque-là avec un genou écorché ?

Manon se leva de son siège et décida d’essayer – elle pourrait éveiller Nasiha en chemin si ça devenait trop dur. Elle attrapa son sac à dos, le plaça sur son buste plutôt que derrière elle puis, avec des gestes précautionneux, elle cala Nasiha contre ses omoplates.

Lorsque les portes du wagon s’ouvrirent, elle était prête à entamer les dix à quinze minutes de marche qui l’attendaient.

Bientôt, Manon sourit. La douleur dans son genou était présente, elle n’adoptait pas non plus son maintien habituel, mais l’expérience était loin de surpasser son plaisir de savoir Nasiha heureuse, comblée par leur excursion à la côte.

Elle visualisait encore l’éclat émerveillé de ses yeux face à la beauté des vagues qui léchaient le sable… Elle entendait son rire lorsqu’elles avaient immergé leurs orteils dans l’eau et la joie de sa voix pendant qu’elles s’appliquaient à dénicher les plus jolis coquillages.

Et il y avait mieux : Nasiha n’avait pas évoqué ou songé à Madame Violette. Pas une fois ! Un exploit qui la rendait fière et signifiait que les choses rentraient dans l’ordre, comme elle l’avait désiré.

Tandis que les rues défilaient au rythme de ses pas, Manon était de plus en plus légère. S’il n’y avait eu sa bête chute pour la blesser au genou, elle ne doutait pas que leur excursion se serait révélée parfaite en tout point.

Le souvenir de l’accident lui arracha une ébauche de grimace. Le courant avait été si faible et son avancée dans l’eau si minime… Elle se sentait ridicule ! Il avait suffi qu’elle ait l’impression qu’on lui agrippait la cheville d’une main pour qu’elle perde ses moyens. Certes, sur le moment, elle aurait vraiment juré percevoir des doigts gelés sur sa jambe, mais elle était loin d’ignorer que la mer était pleine d’algues, des végétaux qui s’enroulaient autour de ce qu’ils touchaient.

Tout en atteignant son parvis, Manon soupira ; les adultes étaient parfois de gros bébés également.

Elle agrippa ses clefs avec de fortes contorsions, s’engouffra chez elle. Là, elle se dandina sur place jusqu’à ce que son sac glisse au sol sans qu’elle ait à bouger Nasiha. Ses lèvres s’étirèrent. Mission retour de la plage réussie !

D’une démarche claudicante, Manon monta ensuite à l’étage où, après avoir déposé sa fille sur le lit défait de sa chambre, elle entreprit de la déshabiller et de lui enfiler un pyjama. Nasiha n’ouvrit pas un œil, pas même quand elle la borda, et Manon l’observa d’une moue tendre tout du long. La voir si paisible, plongée dans la béatitude de leur voyage, lui réchauffait le cœur à un point qu’elle n’était pas capable de décrire.

Elle souffla de sérénité. Peu importait dorénavant qu’elle ait dû prétendre être malade à son patron ou mentir à l’institutrice. Nasiha avait besoin de partager du temps avec elle, de continuer à développer leur complicité.

Oh ! Une journée isolée ne suffisait pas… Nasiha méritait plus de sa part. Plus que ses efforts afin de conserver leur foyer. Plus que l’argent qu’elle mettait de côté pour ses frais de scolarité et sa garde-robe. Plus qu’un instant dérobé.

Elle se mordilla la langue. Lui serait-il permis de reproduire leur bulle loin du monde sans être attrapée par l’école ou son travail ?

— Madame Violette dit que c’est une mauvaise idée…

Manon sursauta, avant de dévisager Nasiha avec incrédulité.

Elle n’avait pas bougé… La respiration régulière, les traits détendus, elle demeurait captive des bras de Morphée.

Glacé, son cœur s’accéléra. Avait-elle bien entendu ? Nasiha venait-elle de lui répondre dans son sommeil ? De lui répondre alors qu’elle n’avait rien formulé à voix haute ?

Elle déglutit. Que… ?

Manon secoua soudain la tête ; elle serra les poings jusqu’à ce que la douleur dans ses paumes oblige la peur à s’éclipser. Non, non, non. Que lui prenait-il de paniquer de la sorte ? Nasiha rêvait, rien de plus ! Elle était dans son monde, en compagnie de son amie imaginaire – qu’elle avait jusque-là délaissé –, et avait parlé dans la réalité. Oui, elle ne s’adressait pas à elle, mais à un personnage onirique.

… N’est-ce pas ?

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*

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— Tu es punie. Monte dans ta chambre.

Si elle n’en menait pas large, Manon parla d’un ton posé. Elle s’en félicita en silence. Hurler n’était pas l’idéal ; les effusions de cris n’arrangeaient jamais rien, surtout lorsqu’il était question d’enfants.

Nasiha la contempla avec des yeux ronds.

— C’est pas moi, protesta-t-elle.

Manon se retint de répliquer que le clou s’était placé par magie dans son chemin pendant qu’elle portait le panier à linges sales en direction de la cave…

— Monte. Dans. Ta. Chambre, répéta-t-elle avec davantage de fermeté.

— Méchante !

La bouche tremblante, Nasiha s’enfuit sur cet ultime mot, puis grimpa les escaliers deux marches par deux marches avec la douceur d’un éléphanteau. Manon grimaça, mais s’interdit là aussi de hausser le ton. Elle pivota plutôt vers les vêtements étalés par terre, qu’elle avait lâchés sous le coup de la douleur.

Un soupir las se faufila hors de sa gorge. Il lui faudrait tout ramasser, elle le savait ; cependant, ça attendrait quelques minutes. Sa priorité était de soigner sa blessure… et d’éviter de mettre du sang partout ! Elle analysa le clou sur lequel son pied nu s’était enfoncé. Avec la surprise et la souffrance, elle n’avait pas réfléchi et l’avait arraché dès qu’elle en avait aperçu le sommet, sans songer au possible écoulement du liquide carmin.

Manon clopina jusqu’à la cuisine, où elle entreprit de nettoyer et de désinfecter sa plaie. L’envie de pleurer la tenaillait.

Oh ! Quelle folie avait encore pris Nasiha ? Avait-elle au moins conscience de ses actes ? Ou aspirait-elle vraiment à la blesser ? Manon ne désirait pas le croire… Elle ne le désirait pas, non. Néanmoins, force lui était de reconnaître que tout allait de mal en pis depuis plusieurs semaines. Elle ne saisissait pas pourquoi, n’avait pas d’explication logique, toutefois les faits étaient là : Nasiha se montrait incontrôlable.

Elle fouilla ses placards à la recherche d’un sparadrap, refoula ses pleurs.

Elle qui s’était tant persuadée que le comportement de sa fille s’améliorerait après leur excursion à la plage se retrouvait perdue… Même leurs nouvelles sorties ne l’aidaient pas ! Non seulement Nasiha lui laissait de plus en plus souvent entendre qu’elle n’était pas d’accord avec sa façon de gérer leur existence – que ce soit avec des accidents de ce genre, des portes claquées ou des remarques « innocentes » –, mais en plus, Madame Violette prenait chaque jour un peu plus de place dans son cœur d’enfant, voire lui servait d’excuses pour ses agissements. Pire, celle-ci effrayait Manon. Elle l’épouvantait elle, une adulte sensée, au point qu’elle s’imagine par moments victime de phénomènes digne d’un film d’horreur.

Manon reposa son pied à terre, avant de s’appuyer dessus. Une grimace lui échappa.

Sensible, mais supportable ; elle s’en accommoderait.

Épuisée, elle se rinça les mains, puis attrapa un torchon et un nettoyant afin de s’occuper des gouttelettes de sang répandues derrière elle. Elle frotta ensuite le sol avec énergie, plus que nécessaire, dans l’unique but de ne pas penser à ce qui venait de se produire… Si elle s’accrochait trop longtemps à l’idée que Nasiha était allée jusqu’à la blesser dans sa colère, elle fondrait en sanglots, c’était une évidence.

Une conversation sérieuse s’imposait, qu’elle redoutait.

Parviendrait-elle à expliquer à Nasiha qu’elle travaillait autant par amour ? Pour lui offrir une jolie vie ? Aurait-elle le courage de lui parler de son passé de junkie, des drogues qu’elle avait rejetées par peur qu’elles la détruisent elle, alors si petite et innocente ? Fallait-il d’ailleurs évoquer cette part de son histoire ? N’était-il pas préférable de se concentrer sur son combat quotidien en tant que mère célibataire à la situation précaire ?

Manon serra le torchon dans son poing. Comment en était-elle arrivée là ? Qu’avait-elle fait de travers ? Était-elle une mauvaise mère ? Se focalisait-elle trop sur ce qu’elle espérait offrir à Nasiha et pas suffisamment sur ses ressentis ? Elle s’échinait pourtant à être à l’écoute, à répondre à ses besoins… comme avec les sorties qu’elle organisait dans l’optique qu’elles partagent la complicité que Nasiha semblait rechercher !

Manon essuya une première larme sur sa joue. Sans doute avait-elle eu tort d’agir sans d’abord discuter avec son bébé de son attitude et de Madame Violette. Si les actes comptaient plus que les mots, ceux-ci n’en demeuraient pas moins cruciaux pour se comprendre.

Elle inspira. Il était essentiel qu’elle se calme. Elle n’entamerait aucun dialogue et ne désamorcerait aucune bombe dans son état.

Manon ramassa son linge, y ajouta le torchon et déposa le panier rempli près du battant de la cave. Là, elle se focalisa sur le rythme de sa respiration ; deux ou trois exercices ventraux suffiraient à l’apaiser, elle le soupçonnait.

Ses yeux se fermèrent.

— Méchante…

Manon sursauta.

— Nasiha ? demanda-t-elle avec incertitude.

Elle avait reconnu sa voix, cependant, une telle intrusion la surprenait. Jusque-là, Nasiha n’avait encore jamais levé une punition seule. Il s’agissait d’une limite qu’elle ne franchissait pas, même dans ses pires journées.

Perplexe, Manon déambula à travers le rez-de-chaussée, mais ne la dénicha nulle part… L’incident vécu la travaillait-il au point qu’elle ait eu une hallucination auditive ? Elle fronça les sourcils sans exclure l’hypothèse ; le mot perçu était le dernier que lui avait adressé Nasiha.

Elle haussa finalement les épaules et revint dans la cuisine. Un verre d’eau fraîche l’aiderait à recouvrer ses esprits, il lui procurerait le courage de rejoindre Nasiha.

— Méchante.

Manon se figea. Cette fois, l’hésitation n’était pas permise : Nasiha l’interpellait ! Le reproche sous-jacent, le ton boudeur, tout était identique à la fin de leur « discussion »…

— Nasiha ? répéta-t-elle.

Rien. Le silence.

Manon quitta la pièce sans s’être servie à boire. Elle tendit l’oreille, chercha à capter un souffle, un rire, des pas, le moindre bruit…

— Méchante !

Elle déglutit. La provenance du son était impossible à localiser, elle était juste capable d’affirmer qu’il était proche – assez, en théorie, pour qu’elle soit en mesure de distinguer Nasiha.

Sauf que ce n’était pas le cas.

Son estomac se contracta.

— Nasiha ? À quoi joues-tu ?

— Mauvaise mère, siffla sa fille avec rancœur.

Un froid intense envahit Manon, qui porta une main à son cœur. Une telle véhémence ressemblait si peu à Nasiha ! Tout comme cette désobéissance et cette partie de cache-cache…

Oh ! Voilà qu’elle recommençait avec ses craintes et idées folles !

— Mon bébé, c’est toi ?

Elle effectua derechef le tour du rez-de-chaussée, presque en courant.

— Ce n’est plus drôle, chevrota-t-elle ensuite. Montre-toi ou ta punition sera bien plus sévère.

— Mensonge et punitions. Méchante !

Certaine de découvrir Nasiha – quelqu’un… ? – derrière elle, Manon se retourna. En vain, hélas.

Mais que se passait-il ? Dans quel trip était-elle plongée ? Elle ne prenait plus rien depuis des années, même quand l’envie la titillait !

La peur la poussa à hausser le ton.

— Arrête tout de suite ! Je te préviens, je…

— Maman ?

Manon pivota, se rua dans le vestibule.

— Nasiha ? appela-t-elle.

— Pourquoi tu cries, maman ?

Elle releva la nuque et aperçut aussitôt Nasiha en haut de l’escalier, l’air déroutée. Son malaise s’accentua ; celle-ci n’avait pas pu le grimper si vite, sans qu’il grince ou couine sur son passage… Si ?

— Où étais-tu ? lui demanda-t-elle avec plus de précipitation qu’elle ne l’aurait souhaité.

— Dans ma chambre…

Nasiha hésita une seconde, puis renâcla :

— C’est toi qui m’as dit d’y aller.

Manon pinça les lèvres. Elle ne maîtrisait plus rien.

Sans réfléchir, elle gravit les marches qui la séparaient de Nasiha, avant de s’accroupir devant elle.

— Est-ce que tu es descendue ? murmura-t-elle.

Nasiha secoua la tête.

— Tu en es sûre ? Tu n’es pas descendue ?

— Non, maman.

Manon en demeura pantoise. Son être entier lui hurlait la sincérité de Nasiha…

Un frisson la parcourut de part en part. Elle lutta afin de ne pas transmettre sa panique à Nasiha.

— On devrait parler un peu, toutes les deux, non ? proposa-t-elle, les nerfs à vif.

Nasiha haussa les épaules.

— Si tu veux…

Son attitude déplut à Manon. Elle se tut toutefois, consciente que démarrer leur conversation sur une remontrance n’était pas malin.

—… Madame Violette vient à peine de mettre à chauffer l’eau pour le thé, alors on a le temps.

Un sourire crispé se placarda sur sa bouche. Madame Violette préparait donc aussi le thé…

Sans répondre, le cœur battant, elle entraîna Nasiha dans sa chambre, où toutes deux s’assirent sur le lit.

— La vie à la maison est différente en ce moment, je me trompe ? entama Manon après avoir inspiré un grand coup.

Nasiha conserva le silence.

Manon s’échina à reléguer ce qu’elle venait de vivre aux oubliettes et à adopter un ton plus désinvolte. Sa priorité avait toujours été, et resterait, Nasiha.

— Mon petit doigt m’a révélé que tu te rebellais encore plus que Merida.

Nasiha hésita, traqua sur son visage le moindre signe de mauvaise humeur ou de colère contenue ; ce qu’elle y nota et la référence à un dessin animé qu’elle aimait parurent la décider à se montrer franche.

— C’est parce que tu comprends pas.

— Je ne comprends pas… quoi ? l’encouragea Manon.

— Que tu fais rien comme il faut.

Elle retint de justesse un hoquet… Un coup de poing en plein ventre ne lui aurait pas provoqué plus d’effet. Oh ! D’où provenaient la rancœur et la lassitude qu’elle décelait dans les propos de Nasiha ? Par quel tour leur bulle de bonheur avait-elle éclaté en si peu de semaines ? Et pourquoi ? Était-ce à cause d’elle ? Parce qu’elle devenait… folle ?

De peur que Nasiha imagine qu’elle l’accuse de mentir, Manon s’interdit de nier.

— J’essaie d’agir au mieux, de prendre les bonnes décisions pour toi. Pour nous. Ce n’est pas facile et je suis loin d’être parfaite, cependant je t’assure que je donne le meilleur de moi-même.

Sa gorge se noua dès qu’elle réalisa que Nasiha n’avait pas l’intention de lui répondre.

— Qu’est-ce qui te laisse croire que je suis dans l’erreur ? l’interrogea-t-elle avec chagrin.

En silence, elle pria qu’il soit question d’une broutille, d’un détail minime qu’elle soit en mesure de rectifier.

— Madame Violette.

Manon serra les dents. Elle ne supportait plus ce nom, l’appréhension qu’il posait sur son âme…

— Elle m’a raconté des trucs, maman. Elle, elle pense pas que je suis trop petite.

— Mon bébé, Madame Violette n’est pas ré…

— Elle m’a expliqué que t’étais pas là assez souvent, que tu me délaissais.

Manon en eut le souffle coupé. Était-ce ainsi que Nasiha percevait ses horaires au bar ?

— C’est faux ! C’est complètement faux. Je m’absente parce que je travaille. Parce que je gagne un salaire qui nous permet d’avoir une existence un tant soit peu convenable.

Un soupir douloureux se faufila hors de sa bouche.

— Il aurait fallu que je t’en parle bien avant, n’est-ce pas ?

— Tu mens, maman.

— Nasiha… ? s’étonna-t-elle.

— Madame Violette, elle affirme que si tu gardais ton boulot pour moi, ben tu te ferais pas porter pâle.

— Porter pâle ?

Manon en demeura confite. La notion et son vocabulaire n’étaient pas censés toucher Nasiha. Pas à son âge… Et cette attitude indolente lui ressemblait si peu ! Elle en venait à envisager qu’elle récitait un texte.

Elle se replia instinctivement sur elle-même ; la situation n’était pas normale, son intuition le lui hurlait. Pourtant, elle chassa le froid qui l’envahissait.

— J’ai pris des congés afin que nous passions du temps ensemble, se justifia-t-elle. Je ne te délaisse pas, au contraire. Tu étais si heureuse d’être partie à la mer…

Nasiha renifla – un geste hautain qu’elle ne lui connaissait pas.

— Parce que je savais pas que tu serais renvoyée.

— Je ne l’ai pas été, contra Manon.

— Madame Violette te donne deux mois.

Ses muscles se raidirent.

— Et toi, tu en dis quoi ?

Nasiha ancra son regard dans le sien.

— Le thé est prêt. Madame Violette te conseille de réfléchir pendant que nous le buvons, maman.

Trop ébahie pour réagir, Manon l’observa sauter du lit et s’installer à sa table dînette avec une gaieté qui ne lui était pas destinée. Ensuite, meurtrie, elle s’extirpa de la pièce sans une parole.

Comment son enfant pouvait-il lui assener des propos pareils à cinq ans ?

Les lèvres de Manon tremblotèrent. Madame Violette était-elle une amie imaginaire, une part du subconscient de Nasiha… ou avait-elle affaire à quelque chose de plus étrange, voire dangereux, comme elle le pressentait parfois ?

Tandis qu’elle se torturait les méninges, un murmure de Nasiha, en provenance de sa chambre, lui effleura les tympans.

— Reste, s’il te plaît. Ne retourne pas en bas, on a le goûter à prendre.

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*

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Manon ferma le hublot du lave-linge avec plus d’ardeur que nécessaire, puis s’appuya sur la machine à l’aide de son coude droit – le seul qui soit valide. Elle n’était pas loin de pleurer ; effectuer une tâche aussi banale que lancer une dernière lessive lui apparaissait ridicule vu le tour qu’avait adopté son existence.

Elle lorgna son bras en écharpe, grimaça. Encore maintenant, le soulagement d’avoir découvert aux urgences qu’elle n’avait rien de cassé ne surpassait pas la tristesse éprouvée face à ce nouvel « accident » domestique : une glissade matinale sur un lego peu après qu’elle ait obligé Nasiha à aller se brosser les dents…

Un souffle abattu lui échappa. Dire que sa fille avait à peine paniqué pour elle, qu’elle avait préféré lui répéter que Madame Violette savait qu’elle n’avait rien de grave. Dire qu’elle lui avait juré à de nombreuses reprises qu’elle n’avait pas sorti le minuscule jouet de sa boîte…

Oh ! Manon ne cessait de se demander ce qui était le pire dans cette histoire. Était-ce l’éventualité que Nasiha lui mente effrontément, ou plutôt le fait qu’elle soit tentée de la croire ?

Elle se mordilla la langue. Une part d’elle, rationnelle, lui assurait qu’elle cédait à la paranoïa, à la peur de mal accomplir son rôle de mère ; toutefois, une autre, bien plus présente, lui hurlait qu’elle était victime d’un phénomène inexplicable – et qu’elle en était consciente, au fond d’elle, depuis un bon moment.

Les accidents, les claquements de portes, les paroles et sons improbables…

Alors que Manon redressait sa colonne vertébrale, prête à remonter au rez-de-chaussée, une phrase de Nasiha lui revint en mémoire… Les urgences quittées, celle-ci l’avait interrogée sur le sens du mot « karma ». Une question qui serait née d’une remarque de Madame Violette : sa chute serait selon elle le résultat du karma.

Son estomac la titilla soudain aussi fort qu’à l’instant mentionné.

Manon ne doutait pas que Nasiha lui ait tenu rigueur de son ordre, qu’elle ait envisagé que son malheur représentait une forme de vengeance – petite, elle-même avait plusieurs fois souhaité que ses parents souffrent lorsqu’elle était contrariée par leurs actes. Néanmoins, l’utilisation du concept de karma dans sa bouche d’enfant lui laissait un goût amer.

Ses poings se contractèrent. Bon sang, elle se sentait si impuissante ! Nasiha s’éloignait d’elle de jour en jour…

Manon renifla. Elle avait beau être persuadée, en son for intérieur, que ni Nasiha ni elle n’était coupable de la tension qui les animait, elle n’en avait pas moins aucune idée quant à la façon de gérer la situation. À qui demanderait-elle conseil, de surcroît ? Elle s’imaginait mal admettre à voix haute qu’elle pensait son bébé hanté !

Elle se tenait dans une impasse. Était piégée.

Manon se massa les tempes et remonta l’escalier de la cave. Sa machine programmée, toutes ses tâches quotidiennes se révélaient terminées. Un rictus désabusé tordit ses lèvres. Que n’aurait-elle pas donné afin que ses réflexions adoptent un rythme similaire et disparaissent !

Elle soupira. Les choses deviendraient-elles plus aisées si elle évoquait ses suppositions avec Nasiha ? Elle avait à cœur de partager ses interrogations sur Madame Violette, de l’enjoindre à ne plus l’écouter ou lui adresser la parole… Cependant, ne risquerait-elle pas gros ? Et si elle abîmait davantage le lien qui l’unissait à Nasiha ? Et si elle la mettait en danger ?

— Manon, ma grande, tu es coincée, grinça-t-elle dans le vide. Tu n’as que deux options : accepter d’avoir déçu Nasiha et échoué dans ton rôle de mère, ou te renseigner sur le paranormal et appeler un exorciste, quitte à être ensuite la risée du quartier si tu te fais des films.

Une ride songeuse barra son front. Énoncé à voix haute, le second choix ne lui paraissait pas si incongru… C’était peut-être, après tout, la solution. Paumée comme elle l’était, elle n’avait rien à perdre.

La tête tout à coup pleine de questions sur les moyens de contacter un exorciste, Manon traversa le rez-de-chaussée et se rendit au premier étage avec l’espoir que la nuit lui porte conseil.

Demain, elle prendrait enfin ses soucis en main.

.

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Ses yeux papillonnèrent, avant de s’ouvrir entièrement. Embrumée de fatigue, Manon se souleva de son matelas, puis écouta les bruits de la maison.

Ses sourcils se froncèrent.

D’ordinaire, elle avait le sommeil lourd… L’unique élément qui la tirait du lit, en dehors de son réveil, était les appels de sa fille. Or là, elle n’entendait rien qui s’en rapprochait ; c’était à peine si elle percevait les vibrations du lave-linge.

Perplexe, Manon se réinstalla sous ses couvertures. Il fallait croire que les derniers événements la rendaient plus sensible, sur le qui-vive. Voilà ce qui arrivait lorsqu’on occupait ses journées à cogiter et à s’inquiéter…

Elle inspira, s’obligea à abaisser les paupières. Une bonne nuit lui était nécessaire pour affronter le lendemain.

— Bonsoir, mauvaise mère.

Manon sursauta. D’un mouvement, elle se retrouva en position assise, la douleur dans son bras ravivée.

Cette voix…

Il ne s’agissait pas de celle de Nasiha, mais d’une tonalité plus âgée, presque âpre. Sa gorge se serra sous l’effet de la peur. Les mots se révélaient si clairs, si précis ; il était impossible qu’elle rêve !

Elle observa ce qui l’entourait, n’aperçut personne. D’un coup de dents vif, elle se mordit la langue pour essayer de maîtriser son émotion.

— M-Madame Violette ? demanda-t-elle.

Dès qu’elle s’entendit chevroter, Manon maudit son manque d’assurance. N’avait-elle pas décidé d’affronter la situation ?

L’heure d’admettre pleinement son problème au lieu de le fuir était survenue.

— Pourquoi éloignez-vous Nasiha de moi ? reprit-elle avec plus de hargne. Qu’êtes-vous ? Et pourquoi êtes-vous entrée chez nous ?

Un courant d’air glacé s’enroula aussitôt autour d’elle ; un froid terrible qui s’accompagna d’un sifflement strident, inhumain. Manon lutta pour ne pas partir de la chambre au pas de course.

— Tu es une mauvaise mère… indigne de Nasiha.

— Je vous inter…

— Tais-toi, l’interrompit Madame Violette avec brutalité. Elle mérite mieux qu’une droguée aux humeurs et horaires changeants.

Les membres de Manon tremblèrent malgré elle.

— Ne vous approchez pas d’elle, menaça-t-elle, sinon…

— Sinon quoi ? rétorqua son invisible interlocutrice. Il est trop tard.

— Allez-vous-en ! Ou j’appellerai un…

La température alentour diminua derechef.

— Idiote ! Un exorciste ? Je n’abandonnerai pas Nasiha. C’est ma fille, désormais.

— C’est la mienne ! rugit Manon, son désespoir tangible.

Elle sortit du lit, se leva dans une posture droite et combattante. Oh ! Elle n’était pas très brave ou préparée à ce qui se produisait, mais la vie lui avait enseigné une chose : elle était prête à tout pour Nasiha.

Elle cracha :

— Je la libérerai de vous. Vous m’entendez ? Je la libérerai !

Un rire mauvais résonna jusque dans son crâne.

— Tu n’en feras rien. Il est trop tard, sans quoi je ne me manifesterais pas ainsi.

À ces mots, un affreux pressentiment gagna Manon. Madame Violette ne s’était en effet exposée de la sorte à nulle occasion…

— Que voulez-vous dire ? chuchota-t-elle, frigorifiée de l’intérieur.

— Nasiha est à moi. Je m’en suis assurée.

Jamais, de son entière existence, Manon n’avait éprouvé la panique que cette phrase lui apporta. Le cœur au creux de son estomac, elle se rua en direction de la chambre de Nasiha.

L’évidence la frappa dès qu’elle en entrebâilla la porte : son bébé n’y était pas.

— Nasiha ! hurla-t-elle.

Tandis que sa vue se brouillait de larmes, son corps pivota d’instinct vers le couloir. Où était Nasiha ?

Était-elle… ? Non. Elle ne le permettrait pas !

— Inutile de crier, ricana Madame Violette. Je l’ai endormie trop profondément pour qu’elle t’entende.

Un regain d’énergie envahit Manon.

— Où est-elle ? vociféra-t-elle.

— Elle dort, ne m’écoutes-tu pas ? Ma fille avait besoin de sommeil.

— Si vous avez touché à un seul de ses cheveux…

— Ne sois pas ridicule. Je suis une bonne mère, moi.

Un sanglot secoua Manon. Au bord de l’implosion nerveuse, elle parcourut les différentes pièces de l’étage à une vitesse folle, déterminée à tout retourner dans l’espoir de retrouver Nasiha.

Son sang se glaça de seconde en seconde.

— Rendez-la-moi…, pleura-t-elle bientôt. Elle est ma vie. Prenez ce que vous désirez, n’importe quoi, sauf elle !

— Trop tard. Tu imagines qu’une vulgaire serveuse de ton genre la mérite ? Un miracle pareil n’aurait pas dû t’être destiné : tu contiens à peine tes addictions malgré le temps passé, tu la confies à une inconsciente, tu ne cesses de mettre ton minable travail en danger. Qu’espères-tu lui donner ?

Manon se précipita en direction de l’escalier.

Nasiha était au rez-de-chaussée. Le contraire lui était impensable !

Elle atteignit la première marche. Ensuite, une main gelée lui enserra la cheville… Une main dont la sensation était identique à celle qu’elle avait « fantasmée » lors de sa journée à la mer avec Nasiha !

Accompagnée par les propos rageux de Madame Violette, Manon chuta, chuta et chuta encore. Elle cogna et meurtrit son corps, perdit toute notion d’espace… Soudain, elle fut étendue par terre, son bras blessé au summum de la douleur, ses membres tiraillés, le monde sens dessus dessous. Et tandis qu’elle peinait à recouvrer son souffle, elle réalisa qu’un liquide poisseux collait sa joue au carrelage…

Sa tête !

Les battements de son cœur s’intensifièrent. Il fallait qu’elle localise Nasiha et qu’elles s’éloignent de Madame Violette. Vite !

Manon chercha à se relever, mais un poids invisible lui écrasa la poitrine et le lui interdit.

— Tu restes là, assena Madame Violette. Tu as perdu.

— Nasiha…

Le poids s’accentua ; il l’empêcha de respirer convenablement.

— Tu as signé ton arrêt de mort dès que tu as songé à priver Nasiha de ma présence. Contacter un exorciste ? Je suis tout pour elle !

— Vous…

— Vois à quoi tu me forces. Moi qui espérais te rendre paranoïaque, voire inconstante afin que tu commettes des erreurs… Je souhaitais que la garde de ma Nasiha te soit retirée : le chagrin qu’elle aurait ressenti aurait été moins grand.

— M-Monstre…, siffla Manon avec souffrance.

Madame Violette ne réagit pas au commentaire. Elle poursuivit de sa voix âpre :

— La pauvre sera anéantie par ton décès. Enfin, sa mère la consolera.

— Ma… fille, haleta-t-elle.

La pression exercée sur son buste devint si appuyée qu’elle jura que sa cage thoracique allait exploser. Oh ! Ses organes se réduisaient en miettes !

Manon tenta d’inspirer de l’air. Déjà, un voile flou se posait devant ses yeux.

— Le destin m’a privé une fois d’être mère, lui chuchota Madame Violette au creux de l’oreille. Je ne laisserai pas la chance m’échapper à nouveau.

Deux doigts de glace abaissèrent ses paupières.

— Adieu, mère par erreur.

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