Vies Sorcières

Vies Sorcières

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Vies Sorcières
© Rose P. Katell (tous droits réservés)
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Elle regarda par la fenêtre, et son cœur se serra dans sa poitrine déjà douloureuse ; la seule position du soleil dans le ciel suffisait à lui indiquer que la mise en terre de son père et la cérémonie qui suivait devaient avoir commencé. Elle crispa ses mains sur sa robe en lin, lutta contre les larmes qui la menaçaient.

La vie était tellement injuste… Perdre un parent avant ses vingt ans était une épreuve terrible, mais ne pas être en mesure de l’accompagner dans son ultime voyage l’était plus encore, elle le réalisait, désormais.

Une grimace modifia ses traits. La foi qu’elle chérissait tant ne lui était cette fois d’aucun secours : pas un de ses passages à l’église ne ramènerait son père ou n’apaiserait l’ire de leurs voisins, des connaissances et amis que de trop nombreuses privations avaient poussés à rechercher des « coupables » attaquables.

Comme si elle percevait l’écho de sa peine, sa mère s’approcha d’elle et posa deux paumes sur ses épaules, qu’elle pressa avec tendresse.

— Il n’aurait pas été fâché par notre absence, Alina. Il aurait compris, n’aurait pas désiré que l’on se mette en danger. Il avait conscience de constituer notre dernier rempart contre cette traque populaire et s’inquiétait plus pour nous que pour lui.

— Je sais, souffla-t-elle. Je regrette simplement qu’il en soit ainsi. J’aurais aimé qu’on accepte de t’écouter, qu’on se souvienne des gens que tu as aidés, de toutes celles que tu as délivrées. Je…

Un nœud se forma au creux de sa gorge et l’obligea à déglutir. Elle détourna les yeux du paysage, puis se retourna.

— Je ne veux pas qu’il t’arrive la même chose qu’aux autres femmes, pas après avoir perdu papa.

— Je nierai jusqu’au bout, Alina, peu importe ce qu’on me fera subir, lui affirma sa mère.

Ses lèvres se pincèrent, tremblantes.

— Es-tu sûre qu’ils viendront te chercher ?

— Hélas, oui. J’ignore quand, mais ils ne me laisseront pas continuer à exercer, c’est une évidence. Cela se produira peut-être aujourd’hui, à la fin de l’enterrement, ou bien dans une semaine, voire davantage. Toutefois, cela se produira.

— Et si…

— Avec ou sans « preuves », enchaîna sa mère, ils débarqueront sous notre toit et m’emmèneront ; certains lanceront de faux témoignages durant la procédure dans l’espoir d’attirer l’attention de Dieu sur la lutte qu’ils mènent en Son nom. Les gens ne pouvaient se contenter longtemps de m’appeler sorcière dans mon dos… La mort de ton père m’a rendue vulnérable, elle m’a ôté la maigre protection dont je bénéficiais. Je suis prête, Alina.

— Mais tu n’es pas une sorcière ! Tu es une herboriste, une guérisseuse et une accoucheuse, il n’y a rien de diabolique là-dedans.

— Je suis surtout une femme. Je crois que c’est ce que signifie vraiment le terme sorcière.

Sa mère l’emmena vers leur table, où une malle usée trônait, et lui confia de quoi la remplir ; d’abord des vêtements, ensuite de la nourriture, et enfin quelques objets familiers.

— Es-tu prête ? lui demanda-t-elle.

Elle secoua la tête.

— Non… T’abandonner à ton sort m’est insupportable. Savoir que tu seras seule, sans soutien pendant ton procès, est une véritable torture.

— Tu n’as pas le choix, répliqua sa mère. Si je suis jugée et brûlée, ils te marieront au premier homme qui t’acceptera dans l’espoir d’éviter que le Malin ne t’épouse dans ta chair, ou ils te condamneront à ton tour. Sois forte, Alina. Sois-le pour nous deux. Perpétue mon héritage. Les connaissances que je t’ai transmises ne seront pas perdues.

Elle acquiesça avec peine. Elle avait beau exécrer l’idée de partir se cacher, sa mère n’avait pas de vœu plus cher que de la deviner en sécurité. Elle refusait d’augmenter son malheur et ses inquiétudes en lui désobéissant.

— Te rappelles-tu le chemin ?

— Oui, confirma-t-elle d’un ton rauque. Je trouverai la serre et je m’y établirai, je te le promets.

Sa mère la gratifia aussitôt d’un sourire. Un sourire dans lequel elle ne réussit qu’à distinguer la dernière marque de fierté d’une condamnée.

— Va, alors. Va et n’autorise personne à te découvrir ou à s’enfoncer si loin dans la forêt. Deviens aussi insaisissable que le mal qu’ils décèlent en nous, Alina.

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Elsa releva les paupières sur un monde sombre. Gauche, elle chercha à tâtons l’interrupteur de sa lampe de chevet, puis l’actionna d’une pression. La lumière de l’ampoule, jaune et vive, l’aveugla un instant.

Elsa détailla ensuite sa chambre avec minutie, comme si elle doutait d’y être. Son décor familier la rasséréna un minimum. Malheureusement, il ne suffit pas à apaiser les battements de son cœur, malmené par le réalisme de son rêve. Elle soupira… Il lui semblait avoir effectué un désagréable retour en arrière, une plongée dans la période la plus épuisante de son enfance.

Malgré elle, ses yeux lorgnèrent en direction de son bureau, où sa boîte de somnifère, vide, était toujours posée. Oh ! Elle entendait encore sa nouvelle doctoresse lui affirmer qu’elle n’était pas sereine devant son dossier, qu’elle prenait ces cachets depuis trop d’années, plus par angoisse que par nécessité. Elle la revoyait lui conseiller d’arrêter, face à ses parents heureux de la perspective, et lui assurer qu’elle se rendrait très vite compte du caractère passé des cauchemars qui l’avaient empêchée de dormir enfant.

Un rictus s’imprima sur ses traits. Elle n’avait certes assisté à rien d’horrible – visuellement parlant – avant de s’éveiller, et pester contre la médecin était injuste, puéril. Néanmoins, une part d’elle sentait que les événements de son songe lui étaient familiers ; elle lui affirmait que se recoucher équivaudrait à s’exposer à ses peurs de naguère.

Dire que les années les avaient pourtant extraits de sa mémoire…

Elsa se massa les tempes. Les secondes s’égrenaient autour d’elle, mais la scène onirique ne s’estompait pas de son esprit. Pire, la moindre image lui offrait le sentiment d’être plus véridique que sa propre vie et se confondait avec elle, car tout ce qu’elle avait aperçu, elle l’avait aperçu par le biais d’Alina – si Elsa ne se concentrait pas, elle aurait juré qu’elles ne formaient qu’une unique personne.

L’appréhension lui fouailla les entrailles. Que devait-elle faire ? En parler à ses parents ? Essayer d’oublier ? Elle se mordilla la langue. Replongerait-elle dans cet univers anxiogène si elle se recouchait ? Avait-elle été victime d’un rêve isolé ou risquait-elle d’avoir un sommeil aussi chaotique que dans sa jeunesse avec l’arrêt de ses médicaments ? Et pourquoi la serre évoquée lui venait-elle sans arrêt en tête ? Elle ne l’avait même pas vue !

Elsa souffla.

Elle pressentait que la nuit serait loin de lui porter conseil.

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L’encadrement en bois de l’entrée la vit s’arrêter sous lui et lui servit de support pour ne pas s’effondrer. Elle pesta ; la panique l’empêchait de sortir de la serre, comme si mettre un pied dehors sans avoir l’intention d’aller chercher une quelconque ressource lui ôterait tout bon sens, voire lui apporterait aussitôt le courage qui lui manquait pour s’approcher de son ancien lieu de vie…

Elle maudissait sa faiblesse, son caractère anxieux et craintif. Ne pas être informée de ce qu’il advenait de sa mère lui était insupportable, mais tenter de l’apprendre par elle-même l’effrayait au point de lui filer des sueurs froides. Chaque matin, elle espérait découvrir sa mère qui s’avançait sous le toit en verre et la rejoignait, libre et innocente. Et chaque soir, torturée par la perspective d’un autre jour empli d’une attente vaine, elle envisageait d’aller la retrouver malgré le danger.

Ses yeux s’embuèrent de larmes. Consciente qu’elle ne s’y emploierait pas, elle pivota vers l’intérieur de la serre, et contracta ses poings. Elle savait au fond d’elle que sa mère était condamnée, qu’elle ne la reverrait pas – les femmes accusées de sorcellerie n’étaient jamais innocentées de leur vivant –, mais tant qu’elle n’avait pas la confirmation de sa mort, espérer lui était permis.

Elle inspira profondément, essaya d’oublier sa lâcheté, puis observa son sanctuaire. Dissimulé au beau milieu de la forêt, il lui procurait un abri idéal, un abri où elle avait commencé à cultiver les simples que sa mère avait coutume d’utiliser. Bientôt, elle pourrait ainsi réaliser le vœu de cette dernière. Elle poursuivrait son œuvre en exerçant dans des villages toujours différents et éloignés de sa cachette ; elle deviendrait une guérisseuse de passage, anonyme. Elle serait présente pour pratiquer son art sur les personnes qui en avaient besoin et le souhaitaient, mais disparaîtrait sitôt ses services prodigués et n’établirait aucune routine dans ses allées et venues. Elle se montrerait insaisissable.

Elle ignorait qui avait bâti l’endroit à cet emplacement et pourquoi. Elle n’était d’ailleurs pas plus informée sur les raisons de son abandon ou sur la date de celui-ci. Pourtant, elle remerciait le Ciel de l’avoir placé sur le chemin de sa mère, car elle soupçonnait que seule la pensée de l’y envoyer mettre ses connaissances en œuvre lui avait laissé affronter son destin avec autant de bravoure. Au sec et environnée par la nature, elle n’y manquait qui plus est de rien.

Son cœur se pinça de douleur. Elle aurait tellement aimé que sa mère la suive, qu’elle l’aide dans ses tâches et partage son nouveau quotidien… Hélas, elle n’avait pas réussi à l’en persuader. Certaine que sa fuite pousserait leurs voisins à organiser une battue, sa parente avait préféré se sacrifier dans le but qu’ils oublient sa propre fugue – une décision qui avait sans doute été facilitée par la perte de son mari.

Elle déglutit. Sa mère avait-elle déjà été arrêtée ? Tremblante, incapable de tolérer cette idée, elle se prit le crâne entre les mains. Une foule d’impressions et de sensations ne cessait de l’envahir sitôt qu’elle y méditait ; elle la hantait malgré elle. Oh ! Pourquoi avait-elle autrefois cherché ce qui arrivait aux « sorcières » ? Pourquoi n’avait-elle pas étouffé sa curiosité ? À cause d’elle, elle était désormais contrainte d’imaginer ce que sa mère subissait…

Un frisson lui parcourut l’échine. Ses jambes flageolèrent. Le schéma qui se déroulait dans sa tête était trop clair pour qu’elle le supporte… Dès qu’elle autorisait son esprit à dériver de ses occupations d’herboriste, comme en cet instant, elle visualisait le procès de sa mère avec une affreuse netteté. Elle la regardait être interrogée de longues heures puis déshabillée face à son refus d’avouer ses liens avec le Malin. Elle sentait sa colère et son désarroi tandis que des doigts hostiles la parcouraient, traquant une marque suspecte ou zone moins sensible afin de bénéficier d’une preuve de ses crimes. Pire encore, elle percevait sa douleur dans sa chair et entendait ses hurlements pendant qu’on la torturait.

Elle sanglota, remarqua qu’elle pleurait à chaudes larmes. Un cri d’agonie naquit dans son ventre et remonta jusqu’à sa gorge, lui écorchant l’œsophage. Ensuite, ses genoux s’entrechoquèrent.

Abattue par ses visions, elle chuta au sol.

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— Maman !

Elsa remua entre ses draps ; de mouvements désordonnés en mouvements désordonnés, elle se débattit avec ses couvertures. Gagnée par une panique tout irrationnelle, elle manqua tomber de son lit.

Les pupilles emplies d’horreur, il lui fallut plusieurs secondes pour réaliser qu’elle était dans sa chambre, pour comprendre qu’elle était victime d’un songe et venait ni plus ni moins de hurler après sa mère – ou plutôt, après la mère de celle qui envahissait ses nuits.

Elsa déglutit, écouta les moindres sons en provenance de sa maison… Elle n’eut que le temps de se rassurer vis-à-vis du repos non interrompu de ses parents avant de se lever avec précipitation et de courir à la salle de bain. Une paume plaquée sur ses lèvres, elle actionna l’interrupteur du néon bleu, puis se pencha au-dessus de la cuvette des w.c. et y déversa le contenu de son estomac.

Fébrile, elle s’essuya la bouche avec du papier toilette et s’adossa au mur. Les genoux entourés de ses bras, elle ferma les yeux et joua avec sa respiration.

Un gémissement lui échappa. Elle lutta contre son envie de pleurer. La violence des dernières séquences de son cauchemar ne s’estompait pas, elle paraissait même plutôt s’accentuer. Alors qu’elle était maintenant parfaitement éveillée, ses membres demeuraient aussi douloureux que si elle avait bel et bien été torturée par procuration.

Elsa frémit. Elle n’avait recommencé à rêver que depuis quelques jours, mais elle n’en pouvait plus. Subir les angoisses d’Alina, suivre son quotidien au milieu des bois… Tout ça lui était insupportable. Toutefois, faire cesser pareil enfer lui était interdit, pas sans ses précieux médicaments – des médicaments qui lui étaient inaccessibles tant qu’elle n’avait pas l’occasion de discuter de la situation avec sa nouvelle doctoresse.

L’impression d’être nue et jaugée la saisit. Elle frissonna, puis secoua la tête dans l’optique de la chasser. Les sensations apportées par son sommeil étaient si réelles, si puissantes ! À voir la façon dont elle y réagissait du haut de ses quinze ans, elle s’expliquait mieux pourquoi elle avait été terrorisée plus jeune et la raison pour laquelle elle avait omis le tout de sa mémoire – car elle n’en démordait pas, les éléments qui la troublaient aujourd’hui étaient ceux qui avaient gâché une partie de son enfance, ils dégageaient un trop grand parfum de familiarité pour qu’elle en doute.

Elsa se mordit l’intérieur de la joue. Sa respiration s’apaisait et son cœur recouvrait un rythme normal, mais la procédure du procès imposé aux sorcières semblait imprimée sur ses rétines – s’en débarrasser ne lui était pas permis. Elle s’efforça de penser à autre chose… et ne réussit qu’à visualiser la serre dans son esprit.

Elsa pesta, mais ne tenta pas d’oublier le décor – lui, au moins, ne l’effrayait pas. Elle détailla mentalement sa charpente, s’étonna. La vision était si nette… Le bois, le verre, la nature environnante, les multiples plants et pots intérieurs, le coin de vie où s’étalaient des coussins et couvertures, un baquet, une étagère improvisée… Tout lui apparaissait avec précision, à un point tel qu’elle se demandait si elle n’avait pas déjà vécu là-bas.

Prise d’une impulsion, Elsa se releva, rejoignit sa chambre et écarta le store de la fenêtre, à laquelle elle colla son visage. Éclairée par la lune aux trois quarts pleine, l’étendue boisée qui délimitait l’entrée de sa ville se distinguait, amas sombre parmi la pénombre nocturne. Le sentiment que la serre s’y situait la tarauda, soudain et violent.

Elsa souhaita se rendre sur place, la chercher. Cependant, l’idée la traversait à peine qu’elle la balaya. Que lui prenait-il ? Le lieu qu’elle visitait en rêve était onirique, pas réel. Et quand bien même, rien ne garantissait qu’il se trouvait dans la forêt proche ; il en existait tant !

Un soupir se faufila hors de sa bouche. Elle était ridicule.

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La porte de la modeste demeure se referma derrière elle. Une main serrée sur le panier de victuailles qu’on lui avait offert en échange de ses services, elle s’éloigna des lieux épuisée, mais avec le soulagement ancré au cœur ; malgré le cordon enroulé autour du cou du bébé, l’accouchement s’était déroulé sans heurt, mère et poupon étaient en bonne santé.

Un sourire se dessina sur son visage. Dix ans la séparaient du décès de sa mère, pourtant elle distinguait clairement l’expression fière que celle-ci aurait arborée aujourd’hui en contemplant son travail, en s’apercevant qu’elle poursuivait son œuvre avec droiture et application – elle était devenue une guérisseuse et une sage-femme accomplie… et discrète.

Elle scruta les alentours plongés dans la pénombre nocturne, vérifia qu’ils étaient déserts. Elle emprunta ensuite les différentes rues de la ville et prit soin de longer les murs, de rester une ombre parmi les ombres.

N’en étaient les années écoulées depuis son installation dans la serre, elle n’avait rien perdu de sa prudence. Dès qu’elle se déplaçait afin d’exercer son activité ou de s’assurer que nul ne nécessitait son aide, elle veillait à ce qu’on ne la voit ni entrer ni sortir de la forêt. Pour les habitants des endroits qu’elle visitait, elle était soit une mystérieuse bienfaitrice qui venait et disparaissait au gré de son humeur, soit une sorcière qu’il fallait fuir à défaut d’attraper.

Elle inspira et se gorgea de la solitude qui l’entourait, si apaisante après les cris propres à la délivrance. Oh ! Elle avait mis du temps pour s’habituer à sa nouvelle vie, pour parvenir à oublier sa panique et à quitter son antre. Néanmoins, elle n’aurait pas désiré mener une autre existence, pas même pour tout l’or du monde. Son retrait de la société pouvait certes parfois lui peser, mais ce qu’il lui apportait était plus précieux que tout : la chance d’être elle-même, sans pression ou tabou.

Ses pas devinrent plus légers rien qu’à y songer. Ces dernières années avaient été si riches en enseignements… Non seulement, elle avait dû survivre seule, mais en plus, elle avait appris qu’il était possible d’être heureuse sans être épouse et mère, qu’une femme n’avait pas besoin d’un homme dans sa vie et qu’elle était en mesure de s’épanouir dans l’indépendance.

Oui, elle adorait son célibat et sa liberté. Que le Ciel lui en soit témoin, elle n’était pas prête à y renoncer !

Perdue dans ses réflexions, elle ne remarqua pas la forme allongée devant elle… Elle trébucha dessus et tomba par terre.

— Aie ! pesta une voix fluette.

Surprise, elle ignora la douleur provoquée par sa chute ; toujours au sol, son panier miraculeusement intact, elle se retourna.

Une fillette chétive et frêle la dévisageait, à moitié cachée sous une couverture pouilleuse.

— Je t’ai blessée ? s’enquit-elle.

L’enfant haussa les épaules. La crasse qui la recouvrait et son apparence farouche lui pincèrent le cœur.

— Excuse-moi, je ne regardais pas où je mettais les pieds. Que fais-tu dehors au beau milieu de la nuit ? Tu t’es perdue ?

— Non. J’essayais de dormir.

Elle tâcha d’occulter la note d’appréhension qui perçait dans le ton employé, comme si sa jeune interlocutrice était prête à fuir au moindre de ses faux pas. Elle avait peur de comprendre, peur d’envisager une hypothèse.

— Orpheline ? risqua-t-elle.

— Abandonnée.

— Je suis désolée…

Un deuxième haussement d’épaules lui répondit, suivi d’un gargouillement d’estomac.

— C’est parce que j’ai été marquée par le diable.

Elle sursauta.

— Qui t’a dit une chose pareille ?

— La vieille dame qui m’a accueillie une nuit. Elle m’a donné une robe de nuit, mais le lendemain, quand elle m’a aidée à l’enlever, elle a déclaré que j’avais une tache étrange dans le dos, que c’était l’œuvre du Malin et qu’elle ne me voulait plus chez elle.

Une grimace déforma ses traits. Cette traque infernale cesserait-elle un jour ?

— Tu ne m’as pas l’air de porter le mal en toi, loin de là.

Un sourire récompensa sa gentillesse. Elle détailla les alentours, puis tendit son paiement du jour devant elle.

— Tu as faim ?

Les pupilles de la petite s’écarquillèrent ; incrédule, celle-ci opina malgré tout avec vigueur.

— Alors sers-toi, murmura-t-elle. Prends ce que tu souhaites, je te le donne.

Elle déglutit. Demeurer trop longtemps sur place était risqué – si on l’apercevait et la dénonçait pour ses activités, elle n’était pas sûre de s’enfuir assez vite. Cependant, elle ne se sentait pas capable de passer son chemin face à une telle détresse.

— Tu accepterais que je te tienne un peu compagnie ?

Un mouvement le lui confirma.

— Qui êtes-vous ?

— Une orpheline, déclara-t-elle d’instinct.

Sans qu’elle le veuille, une phrase de sa mère lui revint ensuite en mémoire : « Je suis surtout une femme. Je crois que c’est ce que signifie vraiment le terme sorcière. »

— Peux-tu garder un secret ?

— Bien sûr !

Ses lèvres s’étirèrent.

— Je suis aussi une sorcière.

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Elsa s’éveilla en douceur, et s’étonna de ne souffrir d’aucune anxiété. Sa main tâtonna la surface de sa table de chevet, attrapa son téléphone portable ; elle le déverrouilla et, tout en plissant les yeux à cause de la luminosité soudaine, découvrit l’heure.

Il était trois heures.

Surprise, Elsa se redressa en position assise. La situation lui paraissait anormale, d’abord parce qu’elle n’éprouvait pas d’angoisse ou de sentiment d’oppression nonobstant son voyage onirique dans le temps, mais également parce qu’elle n’avait pas sommeil, comme si elle avait profité d’une nuit complète.

Elle se pencha sur son rêve et chercha ce qui avait changé. La réponse lui apparut aussitôt : c’était elle… Son attitude et sa façon d’agir s’étaient modifiées.

Elsa secoua la tête. Qu’était-elle en train de penser ? Elle n’était pas « l’héroïne » de ses songes. Elle ne faisait qu’assister, malgré elle, à la vie d’une autre. Celle qui s’était transformée s’appelait Alina.

Elle se mordilla la langue. Il allait falloir qu’elle prenne soin de ne plus se confondre avec elle. L’impression de proximité qui accompagnait ses visions la poussait de plus en plus à tout mélanger.

Elsa inspira, se reconcentra sur son rêve, puis se gorgea du calme qu’elle percevait en elle. Qu’il était plaisant de ne plus être parasitée par la panique et les craintes d’Alina ! Le nouveau caractère de cette dernière la berçait au contraire. Elle se jugeait confiante, presque apte à soulever des montagnes.

Les années étaient loin d’être tout ce qu’Alina avait gagné sur sa nuit… Pour peu, Elsa aurait juré partager son savoir médical, éprouver sa fierté et sa douce indépendance. Plus elle autorisait les ressentis de la guérisseuse à l’emporter, et plus il lui semblait qu’elle se découvrait elle-même.

« Je suis surtout une femme. Je crois que c’est ce que signifie vraiment le terme sorcière. » La remarque, prononcée lors de son premier cauchemar, rejaillit dans son esprit et fut suivie par l’annonce d’Alina : « Je suis aussi une sorcière. »

Elsa les répéta à voix haute. Elles avaient une consonance si forte, si puissante par rapport au moment où elles avaient été déclarées…

Sans qu’elle ne le comprenne, l’envie d’en apprendre plus la tenailla. Elle tenait quelque chose, elle le pressentait. Elle était sur le point d’obtenir une clef, une explication à la présence récurrente des images qui la poursuivait depuis l’enfance.

Elsa s’extirpa de ses couettes et s’empressa de s’installer à son bureau. Elle alluma son ordinateur portable, ouvrit une page web vierge. Fébrile, elle tapa « histoires des sorcières » dans la barre de recherche et attendit que les premiers résultats s’affichent.

Inconsciemment, son regard dériva vers la fenêtre et la forêt lointaine.

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Elle s’entailla la paume en coupant une racine et pesta autant à cause de sa maladresse que face aux gouttes carmines qui se formaient déjà sur sa peau. Un soupir lui échappa ; elle avait beau plisser les yeux lorsqu’elle travaillait avec minutie sur ses plantes et préparations, sa vue devenait de plus en plus mauvaise et ne lui permettait plus d’éviter les incidents du genre.

Elle posa son couteau, pivota dans l’idée d’aller rincer sa plaie. Elle n’eut toutefois pas le loisir de se prendre en charge : Ruth, sa fille adoptive, la rejoignit avec un linge humide dans une main et un baume dans la seconde.

— Heureusement que nous venions d’en concocter.

Son timbre doux et modulé lui arracha un sourire. Elle la laissa attraper ses doigts entre les siens, puis nettoyer sa blessure.

— Ce n’est pas trop douloureux ?

— Je n’en suis pas à mon premier accident avec un couteau, Ruth…

Un rire lui répondit.

— C’est vrai, mais cela ne t’interdit pas d’avoir mal.

— Je vais bien, promit-elle. Ce n’est qu’une égratignure. Tu n’as même pas besoin de t’en occuper.

Ruth lui présenta la décoction choisie.

— Une apprentie soigneuse qui ne soigne pas sa famille ? Voilà qui serait risible. Ne t’inquiète pas, tu t’en retourneras assez vite à tes plantes. Permets-moi juste d’effectuer l’une des premières tâches que tu m’as enseignées.

Ses lèvres s’étirèrent.

— Elle doit te paraître insignifiante maintenant que tu es capable de mettre un enfant au monde sans assistance, non ?

Alors qu’elle appliquait le baume sur son entaille, Ruth répliqua d’un ton calme, amusé :

— « Il n’y a pas de geste insignifiant quand on aide les autres », n’est-ce pas ce que tu m’as appris ?

Une pointe d’orgueil lui gonfla le cœur. La jeune femme qui se tenait devant elle n’avait plus rien en commun avec la fillette maigre et affamée qu’elle avait recueillie quinze ans plus tôt. Sage, délicate et assurée, elle s’était métamorphosée en une guérisseuse accomplie. Une guérisseuse qui ne se pensait plus maudite par le Malin et développait son indépendance aussi sûrement qu’elle, une guérisseuse passée maîtresse dans l’art de disparaître.

En la contemplant s’appliquer avec patience et tendresse, elle éprouva une fois de plus la conviction que l’accueillir dans sa vie avait été la meilleure décision de son existence. Elle devina également qu’elle n’aurait jamais à craindre de vieillir seule et que l’âme de sa mère était apaisée : son savoir ne s’éteindrait pas avec elle, il perdurerait davantage.

— Tu es formidable, Ruth, murmura-t-elle, plus émue qu’elle ne l’aurait cru. Ta réputation sera plus grande que la mienne. Tu as été une élève si brillante ! Et tu es plus insaisissable qu’un courant d’air…

Oui, il n’y avait pas de meilleurs mots pour définir ses talents. Ruth n’autoriserait personne à l’arrêter ou à la suivre jusqu’à la serre, elle en était persuadée. Son refuge en resterait toujours un.

Ruth la gratifia d’une moue reconnaissance, puis lui adressa un clin d’œil.

— C’est grâce à mon héritage de sorcière… Ton héritage.

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La lumière du soleil l’accueillit dès qu’elle releva ses paupières. Étonnée d’avoir fait une nuit complète, Elsa s’étira, mais demeura allongée entre ses draps. Elle se repassa son rêve en esprit et savoura sa douceur ; l’angoisse et les images de tortures semblaient définitivement terminées.

Elle soupira de bien-être. L’amour qu’elle portait à Ruth – non, l’amour qu’Alina lui portait – gonflait son cœur, si bien qu’elle se sentait prête à bénir sa nouvelle médecin de lui avoir demandé d’arrêter sa prise quotidienne de somnifère. Pour peu, elle aurait juré être mère. Une certaine fierté l’enveloppait, conséquence directe de la phrase sur laquelle elle avait ouvert les yeux.

« C’est grâce à mon héritage de sorcière… Ton héritage. »

Même tirée du sommeil, Elsa partageait le bonheur d’Alina à l’idée d’avoir transformé le titre qui avait condamné sa mère en un symbole de son indépendance et de son activité. Elle le partageait et, surtout, elle le comprenait.

Oh ! Était-il encore possible de parler de proximité à ce stade ? Elsa avait l’impression que ce que ses nuits créaient dépassait ça, qu’il s’agissait plutôt d’un lien profond, qui dormait en elle. Alina appartenait au passé, elle était un souvenir qui cherchait à raconter son histoire. Sans se l’expliquer, Elsa savait qu’elle avait existé et que tout ce à quoi elle avait assisté était vrai, réel.

Elle tourna la nuque vers la fenêtre. N’ayant pas les moyens de distinguer la forêt de sa position, elle se releva et marcha vers la vitre avant de laisser son regard dériver vers l’étendue boisée qui bordait la ville.

Aussitôt, la conviction que sa serre – celle d’Alina – s’y trouvait la gagna derechef, impétueuse. Elsa était persuadée qu’elle s’y situait, vieillie mais debout, et que nul ne l’avait déniché, comme si elle était protégée par un charme ou par l’âme de son ancienne propriétaire.

Elle se mordit l’intérieur de la joue. L’exubérance de ses pensées la percutait, pourtant, elle n’était pas capable de les réduire au silence. Pire, le besoin de les vérifier la tenaillait, vif et violent.

Elsa hésita. Toutefois, elle se décida à retourner près de son lit pour lire l’heure sur son portable.

Six heures quarante.

Son cœur cogna dans sa poitrine. Si elle attrapait sa trottinette électrique, elle était en mesure de partir en exploration sans manquer les cours…

Elle ne prit pas la peine de réfléchir. Elle se changea, empoigna ses clefs et dévala l’escalier au pas de course.

La trottinette la mena sans encombre jusqu’à l’orée de la forêt. Hélas, dès qu’elle vit l’état du chemin destiné aux promeneurs, Elsa soupçonna qu’il lui faudrait continuer à pied. Déterminée, elle haussa les épaules, puis dissimula son engin derrière des broussailles et s’enfonça parmi la végétation…

Au départ, ignorant où et comment chercher, elle se contenta de suivre le sentier et de traquer le moindre élément qu’elle avait pu apercevoir en songe. Mais au bout d’un moment, quelque chose qu’elle ne saisit pas se réveilla en elle, et son instinct la poussa à s’éloigner de la piste, à marcher dans une direction précise.

Elsa grimaça ; elle avait conscience des risques et devinait à quel point il était facile de se perdre dans un tel décor. Cependant, ce fut plus fort qu’elle : elle écouta son intuition. Elle déambula sans prêter attention à ses pas, tous ses sens focalisés sur la mystérieuse énergie qui la guidait.

De quoi fut-elle le plus surprise ? De la distance parcourue sans qu’elle ne remarque les secondes défiler ou de finalement noter la présence de la serre en face d’elle ? Elle ne réussit pas à le déterminer.

Des larmes d’émotions lui brouillèrent la vue. Fébrile, elle s’avança vers l’édifice recouvert de lierre. Elle en dégagea l’entrée, se faufila à l’intérieur. Elle dédaigna ensuite les insectes qu’elle dérangeait sur son passage et tourna sur elle-même, admirative. Elle n’arrivait pas à croire qu’elle était là, dans le repaire d’Alina…

Un parfum de familiarité l’entoura. C’était presque comme si elle rentrait chez elle après une longue absence. Elsa reconnut le coin où elle – Alina – coupait ses plantes et s’était entaillé la paume, observa le sol où elle s’était effondrée en imaginant les supplices subis par sa mère. Elle détailla l’endroit où elle s’était aménagé un nid douillet et celui où elle s’occupait de ses décoctions, elle s’imprégna de l’atmosphère qui l’environnait.

Une foule de réminiscences, dont elle ne se rappelait pas avoir rêvé, l’envahit peu à peu. L’entièreté d’une vie défila en accéléré dans sa tête ; elle lui arracha à la fois pleurs, rires et sourires.

Soudain, Elsa comprit.

Il ne s’agissait pas d’une vie, mais de sa vie. Son autre vie, vécue des siècles plutôt.

Un hoquet lui échappa. La connexion qu’elle ressentait, ses voyages oniriques, ses certitudes inexplicables… Tout ça constituait un héritage : celui d’Alina, celui de Ruth, et le sien.

Le constat, doux et étrange, lui apporta une sérénité aussi nouvelle que bienvenue. Elle avait tout interprété de travers… Elle n’avait jamais eu à trouver de clef ou de secret, encore moins à affronter une épreuve, mais bien à se découvrir elle, à visualiser et à rencontrer son âme, son moi profond.

Les lèvres d’Elsa s’étirèrent.

— Je suis une femme, murmura-t-elle d’instinct. Je suis une sorcière.

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