Moitié d’âme
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Moitié d’âme
© Rose P. Katell (tous droits réservés)
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Des années plus tôt…
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Jeanne osait à peine respirer de peur d’être découverte. Les muscles tendus, les sens aux aguets, elle progressait depuis dix minutes sous les sapins, le suivant lui… À pas de loup, elle se faisait la plus silencieuse possible et maudissait les battements frénétiques de son cœur, bien trop assourdissants, voire déshonorants à son goût ! L’adolescente n’avait pas droit à l’erreur ; la moindre parcelle de son être le lui rappelait.
Une ombre… Il lui fallait être aussi légère et discrète qu’une putain d’ombre au sein de cette nuit mal éclairée. Elle refusait de gâcher cette incroyable opportunité, pas après avoir retrouvé sa trace – celle du monstre.
Un rictus vengeur déforma la courbe de ses lèvres. L’Éternel plus loin devant elle se doutait-il du sort qu’elle lui réservait ? Avait-il seulement conscience, quelque part derrière sa belle gueule dépourvue d’âme, d’être passé du statut de prédateur à celui de proie ? Probablement pas, non. Et c’était tant mieux. Jeanne tenait à le voir réaliser la vérité quand elle lui donnerait la mort, lorsqu’il lirait sa fin dans son regard marron et inflexible. Pas avant.
À cette idée, un frisson d’excitation parcourut son corps. Bientôt… Elle était prête, n’avait qu’à attendre le moment où il cesserait de s’enfoncer dans ces fichus bois.
Des secousses au niveau de la poche arrière de son pantalon, soudaines et imprévues, la figèrent…
Merde… Merde, merde, merde ! Son portable sonnait, en mode vibreur ; sa grand-mère avait dû noter sa disparition – la faute à ses insupportables intuitions !
Les pupilles écarquillées, Jeanne releva la tête vers sa cible. Avait-il perçu le bruit toujours en cours ? Elle avait veillé à maintenir une distance respectable entre eux afin de garantir le succès de sa filature, mais l’ouïe d’un Éternel n’en restait pas moins plus développée que celle d’un Homme ! Combien de fois son aïeule ne le lui avait-elle d’ailleurs pas répété ? Elle qui n’avait de cesse de lui interdire de s’approcher de ces voleurs d’âmes.
Le monstre poursuivit sa progression sans manifester l’un ou l’autre signe de trouble… Ce foutu accident n’aurait pas de conséquence. Jeanne contint un soupir, puis attendit la fin de l’appel pour recommencer à le talonner. Bordel… Elle aurait détesté échouer si près du but, et elle ne l’aurait jamais pardonné à sa grand-mère – si elle s’en était tirée.
Enfin, l’Éternel s’arrêta ; sa marche solitaire s’acheva au milieu de nulle part, comme s’il y avait là une destination invisible à ses yeux à elle. Pas trop tôt ! Les paupières de Jeanne se plissèrent. Elle chercha ensuite le meilleur angle d’attaque en analysant la position dans laquelle il se tenait, s’échina à deviner ses prochains mouvements pour être certaine de ne pas manquer son cœur – une chance, elle n’aurait qu’une chance. Déjà, le poids de sa lame pesait plus lourd au creux de sa main.
Lui ne bougeait pas. Plus. Debout et droit, ancré dans l’humus et la terre meuble du décor environnant, il ressemblait à un pantin… Un épouvantail à la con. Irréel et dénaturé.
Les dents serrées, Jeanne arqua ses genoux.
— Et si tu sortais de ta cachette, mon chaton ? résonna la voix de la créature, chaude, trompeuse.
Sa respiration se coupa. Le choc, lui, manqua la déséquilibrer…
Fait chier !
Ses poings se contractèrent. Comment ? Elle avait pourtant veillé à tout, s’était révélée prudente. Où s’était-elle trahie ?
— Croyais-tu réussir à me duper ? Allez, montre-toi… Je suis curieux d’apprendre à qui appartient cette colère – je n’ai pas cessé de sentir ton attention posée sur ma nuque, petite humaine.
Humaine.
Il n’essayait pas de lui cacher sa nature méprisable…
— Tu sais que je sais, alors, répondit-elle avec une désinvolture calculée, juste après avoir recouvré son souffle.
Malgré sa peur – sans l’effet de surprise sur lequel elle avait misé son plan, elle ne serait pas de taille contre lui, n’est-ce pas ? –, Jeanne n’avait l’intention ni de lui obéir ni de lui donner un ascendant sur elle.
— Bien sûr. Tu résistes à mon magnétisme, c’est une « qualité » des Informés.
— Je n’en suis pas une, le nargua-t-elle dans la seconde.
Sa grand-mère l’était. Une Informée douée, capable de déceler la présence d’un Éternel en ville avant son premier vol d’âme sur place. La seule de sa famille à avoir le don ; ni son père ni elle n’en avait hérité – ça ne les avait pas empêchés, à tour de rôle, de devenir chasseurs, cela dit !
— Ce titre ne t’est pas inconnu, donc… Tu en as forcément côtoyé : ils t’ont appris à aller au-delà des apparences.
— Le sex appeal ne fait pas tout, enfoiré. Désolée de te décevoir.
— Ton insolence est amusante, ronronna-t-il. Vas-tu te décider à te montrer ?
Jeanne fut tentée d’ignorer à nouveau son ordre déguisé, d’attiser sa colère – elle souhaitait tant la voir répondre à la sienne, cette rage collée à sa peau ! Sa raison, cependant, lui intimait d’agir différemment. Feindre la conciliation abaisserait éventuellement la garde de l’Éternel… Elle pourrait avoir l’occasion de s’en tirer ou de lui porter le coup fatal.
Avec un sourire factice, elle quitta l’ombre du tronc l’abritant.
— Une enfant…, railla aussitôt l’Éternel.
Elle ne laissa pas l’insulte l’atteindre. Celle-ci n’avait pas de valeur et Jeanne possédait assez de maturité pour ne pas tomber dans le piège de la provocation. Peuh ! Que connaissait même ce parasite des âges mortels ? Son errance parmi eux se comptait en siècles…
— Dois-je t’appeler « vieillard » en retour ou passons-nous à l’étape suivante ?
Nonchalant, comme si elle n’avait rien dit, il poursuivit :
— Tes parents sont-ils au courant des risques que tu prends en pleine nuit, ou t’imaginent-ils blottie entre de jolis draps roses, à l’heure qu’il est ? Non, attends, ne me réponds pas… J’ai mieux : en vérité, ils t’ont appris l’existence des miens, puis envoyée vers moi. Oh ! C’est cela ? Les Informés prêts à emprunter la voie de la chasse sont si rares, aujourd’hui… Est-ce ton épreuve d’initiation ? Mon pauvre chaton. Leur choix est si mauvais ! Je ne suis pas un partenaire tendre, pour ta première fois.
Le ton, cruel et moqueur, indiquait le fond de la pensée de l’Éternel. Il n’apercevait aucun potentiel en elle… Ce ne fut pas ce qui blessa Jeanne, tant s’en faut. Prête à bondir, elle lui adressa une expression assassine. Les jointures de ses doigts, elles, blanchirent sur le manche de sa lame.
— Tu as tué mon père lors d’une de ces chasses, enculé ! Après avoir dérobé l’âme de ma mère.
Il n’eut pas la moindre réaction ; nulle émotion n’anima ses traits, pas un tressaillement ne l’agita. Presque doux, il se contenta de remarquer :
— D’où la haine en toi : tu es là par vengeance. C’est… décevant.
Jeanne renifla.
— Ce n’était pas contre eux, ajouta-t-il sur un ton las. J’assure ma survie, voilà tout… Il y en a eu d’autres avant, d’autres ensuite, et il y en aura encore des centaines, des milliers. Leur propre sort est anecdotique, en vérité. Mon chaton… Tu ne te figures pas le nombre de mes victimes.
Sa main était si contractée autour de son arme, désormais ! Elle en devenait douloureuse ; une sensation qui remontait jusqu’à son coude.
— Quel être en serait capable ? Putain ! Les recenses-tu seulement, depuis la première ?
Après une profonde inspiration, Jeanne arbora une expression carnassière et assena :
— Depuis Enora ?
La satisfaction la gagna. Son attaque avait réussi ; pas de doute, elle devinait l’étonnement dans les plis de la jolie bouche de ce connard !
— D’où connais-tu ce nom ? siffla l’Éternel.
Son rictus s’agrandit. Elle reprenait les rênes de leur affrontement.
— Je suis peut-être une enfant, trou de cul… mais j’en suis une ayant effectué ses recherches.
— Je le croyais oublié.
Un aveu involontaire, Jeanne le comprit. Il ne s’adressait pas à elle, plutôt à lui-même.
— Ça t’arrangerait…, insinua-t-elle.
Ses genoux s’arquèrent – elle était sur le point de profiter de la faille apparue en lui –, quand il jaillit devant elle, arrivé là à vitesse surhumaine. Ses paupières cillèrent. Elle n’eut pas l’occasion d’agir ; l’une des mains de l’Éternel enserra son poignet avec force, l’empêchant d’utiliser son couteau, et la seconde lui agrippa le menton.
Il l’obligea à le regarder dans les yeux.
Son sang se glaça. Leurs visages n’étaient plus séparés que par trois ou quatre centimètres. Son âme… Merde, il allait prendre son âme ! S’en nourrir pour continuer à exister dans un monde qui le rejetait. Fourbe, il lui destinait le destin auquel sa mère avait naguère eu droit…
Jeanne avait échoué. Tout foiré… Et la pire crainte de sa grand-mère allait advenir !
Trop fière pour son bien, elle s’échina à ne rien montrer de sa déception, de ses regrets ou de sa panique ; son corps lutta contre sa raison – en vain, il s’efforça de se défaire de la poigne occupée à l’emprisonner.
— Que sais-tu d’elle ? la somma l’Éternel au bout d’une longue minute d’observation.
Jeanne ne répondit pas, surprise d’être toujours entière… Avait-il vraiment essayé de lire la vérité en elle au lieu de l’éliminer ? Désirait-il donc la lui arracher en premier lieu ? Était-ce comme un jeu ?
— Enora ! insista-t-il.
Son front était collé au sien. Sa voix avait perdu sa chaleur et son miel trompeur.
Soit… Puisqu’il avait envie de jouer, elle jouerait.
— Elle t’a mis au monde, persuadée d’attendre l’enfant de son mari, déclara-t-elle d’un timbre narquois. Tu ne l’étais pas…
Les iris de l’Éternel se voilèrent – elle ne mentait pas et il ne s’expliquait pas la façon dont c’était possible. D’instinct, son poignet meurtri se contracta afin de lui laisser évaluer la prise qu’il exerçait dessus… S’il la relâchait, s’il la relâchait un minimum, elle serait prête à frapper.
— Tu étais son erreur. Le produit d’une magie aujourd’hui disparue : celle du Bon Peuple.
— Tu es renseignée, gronda-t-il, menaçant. Comment ?
— Tu n’imagines pas les témoignages et écrits qu’on récolte en quelques années, bouffon ! Surtout si on est motivé.
L’étau sur la mâchoire de Jeanne s’accentua au point de lui arracher un gémissement. Néanmoins, elle continua :
— Toi et les tiens êtes de vulgaires rejetons, pas davantage. Les descendants d’une race alors à l’agonie… et des humaines trompées par ses représentants à cause de leur espoir de renaître ! Un joli échec, tu ne trouves pas ? Vous êtes trop proches du Bon Peuple pour posséder une âme, et en même temps pas assez pour que leur magie païenne persiste en vous… Le plus drôle, là-dedans ? Eux éteints, c’est dorénavant vous qui êtes à l’agonie. Vous ne pouvez pas procréer… Combien êtes-vous encore, selon toi ? Vous mourrez tous peu à peu, aussi dur à éliminer soyez-vous.
— Je me fiche des autres, mon chaton… Seule mon existence m’importe.
— Exact ! clama Jeanne avec dédain. Au point de voler l’âme de ta mère quand tu as enfin réalisé en être dépourvu… Tu survivais à la place de vivre, et la vérité a dû être douloureuse à reconnaître, sur le moment, non ?
L’expression assombrie, elle enchaîna :
— Tu as condamné à un sort pire que la mort l’unique être à avoir – probablement, car de quelle façon en être sûr ? – jamais éprouvé un soupçon d’affection envers toi. Selon mes sources, Enora t’avait gardé auprès d’elle. Malgré ta nature impie, elle t’avait élevé… Elle ne t’avait pas abandonné, non, même en ayant répudiée par son mari !
Le rire de l’Éternel, imprévisible, lui agressa les tympans, d’autant plus dérangeant en raison de leur proximité imposée. Dégoûtée, Jeanne testa de nouveau sa prise autour de son articulation… Moins serrée, mais pas suffisamment pour agir.
— Tellement d’assurance ! Je vais te décevoir : tes sources sont mauvaises. Mes félicitations, malgré tout : le début de l’histoire est correct et, au vu des siècles écoulés depuis lors, c’est un véritable exploit.
Elle rit à son tour.
— Et je suis censée te croire ? Ta parole ne vaut pas un kopeck, connard ! Puis à quoi bon mentir ? Tu as reconnu avoir fait un nombre incalculable de victimes… Y ajouter Enora ne change rien.
Le sourire de son assaillant s’élargit.
— La réponse est dans ta question… Pourquoi te corriger là-dessus après cela, en effet. Une idée ?
Le trouble la gagna. Putain… Pourquoi, oui ?
Pourquoi ? Ça ne correspondait pas. Ne ressemblait pas à ce qu’il lui avait dévoilé de lui jusque-là !
L’Éternel lut-il le doute en elle ? Perçut-il son hésitation soudaine ? Si elle n’eut pas les moyens de l’affirmer, sa poigne diminua – s’amuser à ses dépens le rendait confiant.
Jeanne ne tergiversa pas ; d’un geste brusque, elle récupéra son poignet et frappa en direction de la poitrine de cet arrogant… Il bloqua son attaque avant que la lame l’effleure ; sa main se ressaisit de son articulation et la retourna d’un mouvement net ! Fulgurante, la douleur lui soutira aussitôt un cri – Jeanne l’accompagna d’une flopée de jurons afin d’endiguer ses larmes naissantes.
— Bien essayé, persifla-t-il en amenant sa bouche à son oreille. Rends-toi à l’évidence : tu n’es pas de taille. Ridicule, immature, faible… Tu ne vengeras pas papa, maman.
De sa voix la plus tranchante, elle ahana :
— Vas-y. Prends mon âme… troufion ! Avec un peu de chance, elle te… détruira de l’intérieur.
— Ton âme ?
Le visage de l’Éternel s’éloigna du sien pour lui permettre de contempler son rictus perfide.
— Pourquoi voudrais-je de l’âme d’une gamine haineuse ? Elle me nourrirait à peine…
Jeanne n’eut pas l’opportunité de protester. Sans lui accorder ni mot ni coup d’œil supplémentaire, il l’abandonna à sa souffrance et à sa rage.
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Ses doigts pressèrent une dernière fois ceux de la jeune femme devant elle, mais le geste n’obtient pas de réaction… Dans un soupir, Jeanne ramena son bras contre son corps. Ses pieds la portèrent ensuite vers la sortie de la chambre d’hôpital – à chaque pas, elle s’échinait à ne pas attarder davantage son attention sur son occupante. Déjà, son esprit cherchait à en effacer l’image, triste et accablante.
Celle d’une silhouette assise sur un lit inconnu, comme perdue entre ses couvertures… d’un être dont les yeux ne reflétaient plus le moindre caractère ou expression.
Merde ! Elle aurait pu éviter ça… Elle l’aurait pu, oui ! Si sa grand-mère l’avait prévenue. Jeanne grinça des dents, puis siffla :
— Vieille entêtée.
Elle ne l’avait pas appelée ; bien sûr que non ! Pourquoi son aïeule aurait-elle pris ce risque ? Elle n’avait jamais approuvé ni respecté sa décision de devenir chasseuse – pas plus à sa majorité qu’à sa trentaine récemment atteinte.
Les poings de Jeanne se serrèrent le long de ses cuisses… Le temps de comprendre la présence d’un Éternel dans la ville où elle avait grandi par l’intermédiaire des journaux, il était trop tard. L’enfoiré avait fait une victime de plus ! Une top model qui, elle le devinait, quitterait bientôt l’hôpital afin de rejoindre un centre psychiatrique – une prison avec des professionnelles incapables de la guérir : on ne lui recréerait pas son âme, on s’acharnerait juste sur son esprit sans découvrir l’origine de son apathie. Un gâchis monstre… en train de la mettre hors d’elle.
Enfin, presque.
Sa langue claqua sur son palais. Quel manque d’honnêteté ! Se mentir semblait être devenu un réflexe, au fil des ans… Pourquoi se voiler la face ? Avait-elle même tant besoin de jouer à la conne ? Alors qu’elle était seule ? Peuh ! Il n’y avait personne à tromper ; personne, à part elle et sa colère coutumière.
Si le sort de cette mannequin attristait Jeanne, elle regrettait au fond moins de ne pas l’avoir sauvée que le nombre de pauvres hères retrouvés errants avant elle… Car ce fichu nombre avait une signification difficile à avaler : la possibilité de dépêcher l’Éternel dans les environs était foutrement mince ! Pour éviter tout danger, il aurait déjà dû se tailler deux âmes plus tôt, selon elle.
— Fais chier ! grommela-t-elle tandis qu’elle passait le portique d’entrée des lieux.
Était-elle encore en mesure de le rattraper, surtout en ayant « gaspillé » de précieuses minutes auprès de sa cible ? Repérerait-elle des signes lui indiquant la direction qu’il avait empruntée ? Putain… Rien n’était si sûr ! La disparition progressive des Éternels – grâce au travail de traque des Informés – avait eu la fâcheuse tendance de rendre les derniers spécimens de ces enculés trop prudents.
— Bonjour, Jeanne…
La phrase, plus un appel timide qu’une réelle salutation, la tira de ses réflexions. Aussitôt, l’intégralité de son corps se tendit. Elle connaissait cette voix ; elle la connaissait par cœur.
— Grand-mère ? chuchota Jeanne en osant effectuer un demi-tour sur elle-même.
— Les nouvelles ont donc fini par t’atteindre… J’aurais dû m’en douter.
Voûtée, mais fière, la vieille femme se tenait à un mètre d’elle ; son regard, dardé sur sa silhouette, se révélait vif, comme dans ses souvenirs – les années n’avaient rien enlevé à son acuité. Son attitude douce et amicale, elle, constituait indubitablement une invitation à la paix, à la discussion. Un rameau d’olivier, tendu vers elle avec soin.
Jeanne lui adressa un fin sourire sans pour autant se détendre. Elle n’y croyait pas – plus. Merde… Combien de leurs conversations s’étaient-elles soldées par une dispute, autrefois ? Aucune n’était jamais parvenue à apprivoiser l’autre, à se mettre à sa place ! Deux entêtées essayant d’avoir le dernier mot… voilà ce qu’elles étaient.
— L’un des rares avantages de notre monde hyperconnecté, se risqua-t-elle malgré tout à avancer. Les informations circulent vite et se dénichent facilement, si on sait où les chercher.
— Donc, tu n’as pas arrêté la chasse, en conclut sa grand-mère quand sa « visite » à l’hôpital en était une première preuve, flagrante.
Deux entêtées, oui.
Jeanne contenait une réplique, lorsque son aïeule reprit :
— Peu importe. Je suis contente de te voir.
— Moi aussi…
Ni tout à fait un mensonge, ni tout à fait une vérité. Ses sentiments envers celle qui l’avait élevée – après les meurtres de ses parents – avaient toujours été paradoxaux : un mélange d’amour, d’animosité, de reconnaissance, de frustration… et de diverses émotions moins identifiables. L’estomac de Jeanne se contracta. Chierie ! Elle avait beau avoir les nerfs, lui en vouloir à mort de ne pas l’avoir prévenue pour l’Éternel, sa grand-mère lui avait manqué, pas moyen de le nier !
— Est-il utile de te proposer un café, ma chérie ?
Tant d’illusions perdues s’entendaient dans ce semblant d’offre… Avec regret, bien consciente d’en être responsable, la jeune femme secoua la tête.
— Si je pars maintenant, retrouver ce monstre reste possible, expliqua-t-elle.
— Tu n’y es pas obligée ! Je… Nous… Tu n’es pas la seule chasseuse en activité.
— Tu en as croisé une autre pendant que tu laissais ce salaud transformer tes voisins en buffet à volonté, peut-être ? railla Jeanne du tac au tac, plus sèche qu’elle n’aurait aimé l’être.
Ses joues s’empourprent dans la seconde. Quelle couillonne ! Mais quelle couillonne… Rah ! C’était plus fort qu’elle : entendre son choix de « carrière » remis en cause l’insupportait. Sa mâchoire se contracta… Sa relation avec sa grand-mère n’avait pas évolué ; elles en étaient au même foutu point ! Opinion tranchante contre opinion tranchante. Un souffle las lui échappa. Les Informés, plus encore ceux prêts à traquer les Éternels, devenaient rares… et sa grand-mère ne l’ignorait pas, Jeanne en était convaincue. Tout argument contraire à ses activités était simplement bon à prendre.
— Tu n’as pas le droit de me reprocher de m’inquiéter pour toi, Jeanne.
— Non, reconnut-elle, raide.
— Je… Comprends-moi. La chasse m’a arraché un fils, et je n’ai pas envie de voir l’histoire se répéter. Tu es mon unique petite-fille.
— Faux, un enfoiré d’Éternel te l’a arraché, corrigea-t-elle par automatisme.
— Tu…
Sa grand-mère inspira, détendant ses muscles crispés, avant de soupirer :
— Non. Stop… Je ne suis pas venue me quereller.
— Moi non plus, assura alors Jeanne. Pourtant, ça arrivera si tu t’entêtes. Je ne renoncerai pas…
Une main ridée se leva vers son visage puis s’abaissa, comme si sa grand-mère avait désiré tenter un geste envers elle sans oser aller au bout de celui-ci… Son expression se révélait si triste, si résignée. Jeanne, elle le savait, n’était plus une enfant qu’elle pouvait punir ou restreindre – elle faisait ses propres choix et n’avait plus de compte à lui rendre.
— Tu te lanceras à la poursuite de cet Éternel quand je m’écarterai de ton chemin, n’est-ce pas ?
La question revêtait un ton tellement fataliste ! Jeanne y répondit avec une moue d’excuse…
Les lèvres pincées, son aïeule opina. Ensuite, d’un timbre éraillé, elle murmura :
— Autant que tu l’apprennes de ma bouche, ainsi. L’Éternel, il… C’est lui.
Soudain, le monde vacilla ; les jambes de Jeanne manquèrent céder sous elle, elle fut persuadée de chuter, se vit tomber au ralenti ! Était-ce vrai ? Possible ?
Putain…
Avait-elle enfin retrouvé sa trace ? D’un coup ? Après avoir passé la moitié de sa vie à souhaiter cette nouvelle rencontre ? Un affrontement qui ne s’achèverait pas par son humiliation, plutôt par l’extermination du monstre ?
— T-Tu en es certaine ? balbutia-t-elle.
Sa grand-mère ne lui offrit ni un oui ni un non. À la place, elle l’implora :
— Sois prudente, je t’en supplie. Il ne t’épargnera pas une seconde fois et… Jeanne, sois prudente ! Si… permets-moi de t’arracher cette promesse à défaut d’être capable de t’arrêter. S’il te plaît, ma chérie.
Malgré ses tremblements intérieurs, les coins de sa bouche s’étirèrent en un sourire ému – un sourire certes timide, mais surtout sincère. Jeanne agrippa les épaules saillantes de sa grand-mère en douceur, pencha le haut de son corps vers elle. Puis, reproduisant un signe d’affection et de protection souvent reçu lors de son adolescence, elle frôla son front d’un baiser léger.
— Je reviendrai, affirma-t-elle.
Déjà, elle se gorgeait d’une assurance vengeresse… Que cette dernière soit factice ou non n’avait aucune importance : tout se finirait dès qu’elle rattraperait cet Éternel ! Jeanne avait escompté ce moment trop longtemps. Ce serait lui ou elle, nulle autre issue ne lui conviendrait.
— Attends-moi à l’abri. Nous irons bientôt prendre un café là où tu le voudras, c’est juré.
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L’Éternel secoua la tête dans le vain espoir de balayer la faim. Si celle-ci ne s’avérait pas encore dévorante, elle se montrait présente… Foutue sensation !
Un sifflement de rage jaillit de sa bouche. Combien de jours s’étaient-ils écoulés depuis qu’il avait dérobé l’âme de cette mannequin superficielle ? Depuis sa décision de fuir la ville où elle vivait, son dernier et fructueux terrain de chasse ? Hmm. Trop peu. Beaucoup trop peu…
Ses poings se serrèrent le long de ses cuisses. Ses doigts fuselés, eux, blanchirent – chaque veine sur le dos de ses mains ressortit ainsi sous sa peau. Faim ! Il avait faim… et il n’était pas censé éprouver cela.
Pas déjà. Pas si vite.
Les pieds de l’Éternel s’ancrèrent dans le sol d’un bosquet, ersatz de bois où il s’était temporairement réfugié. L’âme de sa proie avait commencé à se consumer ; elle s’étiolait en lui morceau par morceau ! C’était inéluctable, bien sûr – n’avait-il pas eu des siècles pour intégrer cette leçon ? Néanmoins, le phénomène se produisait de plus en plus tôt… Pas moyen de l’occulter !
Sa gorge émit un grognement. Avait-ce déjà été si rapide, par un passé proche ? Non, sa mémoire le lui affirmait. C’était de pire en pire… Presque intolérable ! Ses dents grincèrent. Il en arrivait à regretter l’époque où son unique souci, pendant les semaines qui suivaient son terrible méfait, était de remiser les atroces émotions le gagnant au fin fond de son être, afin de ne pas en être victime.
Ses épaules roulèrent en arrière ; une tentative ridicule pour chasser sa tension. S’il s’y arrêtait, sa mécanique d’évitement avait également changé, décennie après décennie… L’exercice s’avérait beaucoup plus aisé, désormais ! Ni plus ni moins qu’un bête automatisme, quelque chose d’accompli sans plus y penser. Il y avait décelé une prouesse due à l’habitude, à son « entraînement » long et assidu. Mais peut-être s’agissait-il plutôt d’une conséquence de la dissipation toujours plus preste de sa « nourriture » ?
Un ricanement proche du grincement échappa à l’Éternel. C’était une chance de voir les chasseurs devenir aussi rares que ses semblables… Le nombre de ses victimes augmentait au fil des villes visitées, et la discrétion dont il avait autrefois été si fier lui faisait défaut ! Pour preuve : une maudite Informée avait capté son petit manège avec l’insignifiante top model.
Ses paupières s’abaissèrent une ou deux secondes. Heureusement, celle-là était vieille… Un véritable fossile, incapable de le confronter ! Seule sa prudence, d’ailleurs, l’avait poussé à quitter les lieux – l’ancêtre ne devait pas chercher à mettre en garde d’autres personnes à son sujet. Il ne lui avait pas réglé son compte avant, cependant… et il se demandait si ce n’était pas une erreur, au fond. N’avait-il pas pris un risque ? Il lui avait offert l’occasion de révéler son existence à divers Informés, si elle en fréquentait !
La langue de l’Éternel claqua contre son palais. Pourquoi n’avait-il pas songé à cette éventualité, à l’heure de préparer son départ ? Les bonnes habitudes se perdaient-elles donc avec le temps, même les plus anciennes et élémentaires ? C’en était… décevant.
Il en était là, à ressasser et à ressasser toutes ces réflexions, lorsque son ouïe capta un son différent de ceux l’ayant jusque-là entouré ; un bruit étranger au bosquet, qui jurait par rapport à l’agile démarche des représentants de ses oiseaux et mammifères, aux crissements ou cliquetis de ses insectes, à l’écoulement de la sève en sa flore, au chant du vent parmi ses branchages…
Le pas, lourd et inélégant, d’un être humain.
Et rapide, comme pas… Une marche pressée, nerveuse, colérique.
Les lèvres de l’Éternel s’étirent en un rictus carnassier. L’individu, mâle ou femelle, s’approchait de lui sans pour autant progresser dans sa direction ; s’il ne se trompait pas, il s’apprêtait à passer « à côté » de lui.
D’instinct, contrôlées par le prédateur en lui, ses jambes se mirent en mouvement. Faim… Sa faim l’implorait ! Il avait repéré le mortel, mais l’inverse n’était pas vrai. Mieux, il se révélait apte à le rattraper et à lui fondre dessus sans avoir à se presser… Délicieux ! Une réponse de l’univers à ses dernières cogitations.
Un encas surprise… Quelle idée alléchante ! L’assurance, surtout, de ne pas être pris de court en se transformant en ce qu’il redoutait le plus au monde : un animal contrôlé par la faim, une bête prête à se jeter sur la première âme venue – au mépris des précautions les plus basiques – par peur de perdre son identité.
De bond gracieux en bond gracieux, avec un silence surnaturel, l’Éternel se rapprocha de sa cible. Il s’avança jusqu’à en deviner, peu à peu, la silhouette finement musclée ! Une femelle, à en croire sa tresse haute et la courbe de ses hanches…
Elle lui tournait le dos – son visage et la panoplie d’informations qu’il recelait se trouvaient hors de sa portée. Sa concentration, manifeste, était malgré tout une assez bonne indication de son activité ou de son état d’esprit. Elle cherchait quelque chose… un objet perdu ou une trace quelconque, et de manière acharnée ! Exaltée ? Impétueuse ? Qu’importe ! L’Éternel n’en avait cure ; il préférait de loin se délecter à l’avance de sa peur à venir – d’abord quand il l’immobiliserait sans mal, puis lorsqu’elle réaliserait son impossibilité à fuir ou à résister à son magnétisme, et au moment où elle sentirait son âme lui être arrachée…
— Je te tiens, chanta-t-il de son timbre le plus bas une fois parvenu à moins de deux mètres d’elle.
L’Éternel s’élança dans un saut calculé, maîtrisé. Aérien. Déjà, son esprit le visualisait atterrir devant sa proie, puis lui saisir les bras d’une poigne puissante et menaçante.
Contre toute attente, elle se décala. Grâce à une esquive agile, elle se jeta sur sa gauche à peine un quart de seconde avant que ses pieds ne s’écrasent sur le sol terreux ; un éclat métallique plus tard, une fine entaille marbrait la peau lisse de son propre membre tendu – une première depuis longtemps…
— Bien essayé, siffla ensuite sa voix, acerbe.
Une telle provocation en suintait ! Désarçonné, l’Éternel ne rendit pas l’attaque d’instinct et se contenta de reculer.
Enfin, l’opportunité de la voir réellement se présenta à lui… Alors qu’elle se positionnait pour un combat, il s’attarda sur ses traits, et l’étonnement le gagna. Pas tant à cause de son identité, non… Plutôt parce qu’il la reconnaissait ; il se la remémorait ! lui.
Les épaules de l’Éternel roulèrent avec insolence, un reniflement dédaigneux secoua ses narines – des tentatives de son corps afin de lui permettre de recouvrer sa convenance et son assurance, voire arrogance, initiales. Hmm…
L’humaine avait changé. Si elle restait jeune par rapport à sa propre longévité, ce n’était plus un rejeton d’Homme… Des centimètres gagnés, des traits plus matures et durs, des courbes affirmées, une musculature plus développée… Les conséquences inéluctables des années écoulées ! La même rage sourde l’animait encore et, en ancrant ses yeux dans les siens, l’Éternel sut.
Elle n’était pas au cœur de ce bois ridicule par hasard.
Elle le traquait…
— Ravi de te retrouver, mon chaton, ronronna-t-il en surveillant tout mouvement potentiel. Bravo ! Rares sont les mortels à pouvoir se vanter d’avoir déjoué l’un de mes pièges…
Ce fut à elle d’être étonnée – malgré un stoïcisme assez impressionnant, son émotion ne lui échappa pas.
Elle n’était pas non plus préparée au fait qu’il l’identifie.
— Tu manques de discrétion, troufion !
— Ah… Toujours aussi vulgaire, donc, se plaignit l’Éternel.
Il évolua tout à coup en cercles plus ou moins resserrés autour d’elle.
— Une façon de te rassurer ? Tu ne t’attendais pas à ce que je sois celui qui déniche l’autre ?
Son attitude la rendait-elle nerveuse ? Déterminée à ne pas répondre à ses provocations, elle ne le perdait en tout cas pas de vue, sur le qui-vive. Avec amusement, il lâcha :
— Pour ta gouverne, je suis très discret. Mon assaut était d’ailleurs parfait ! En revanche, et s’il me coûte de l’admettre, tu as mis ton temps à profit… Tes sens se sont aiguisés. Ton instinct, quant à lui, s’avère plus développé. Grâce à ton besoin de vengeance, j’imagine ? Ouh… Ton petit corps irradie de colère ! M’as-tu traqué sans répit ?
L’humaine ricana. Ses doigts gourds, remarqua-t-il, enserraient le manche de sa lame avec une précision admirable ; ni trop fort ni trop faiblement. Fascinant. Elle se maîtrisait mieux qu’autrefois.
— Tu te ramollis, salaud ! Tes propos ressemblent à de la flatterie…
Une mine goguenarde lui fut adressée en complément.
— Ça ne te sauvera pas, désolée.
L’Éternel lui rendit son expression.
— Sous-entends-tu être un danger ? Tu ne m’as pas laissé ce souvenir…
Pas certain de deviner pourquoi il ne l’avait pas immobilisée à ce stade, il joua avec ses nerfs : il continua à réaliser ses cercles à vitesse inconstante, accélérant ou décélérant sans cesse son rythme de marche. Était-ce une illusion, ou sa faim se faisait-elle moins pressante, depuis le début de leur joute verbale ?
— Eh bien ? Qu’attends-tu ? Jette-toi sur moi, si tu en as tant envie ! Je suis prêt et ai hâte de voir cela…
Son adversaire lui rit au nez ; un rire sans artifice, uniquement témoin de son mépris et loin de la peur qu’il adorait inspirer à ses victimes habituelles ! Rah… Fallait-il y déceler la raison pour laquelle il ne la réduisait pas au silence ? Une part de lui devait la trouver rafraîchissante ou espérer l’effrayer ! Et puis, il n’oubliait pas qu’elle avait accompli l’exploit – à peine sortie du nid, en prime – de remonter à ses origines. Obtenir le nom de sa mère, ce n’était pas rien.
— Je ne suis pas idiote, enculé ! Tu es rapide, trop pour risquer un coup frontal… Ma seule porte, c’est d’attendre le bon moment. La preuve : tu as initié la danse, et je t’ai touché…
— Une égratignure, mon chaton, répliqua-t-il. Et si, tu es une idiote… Une belle idiote, de t’être autant confiée ! Tu tomberas évanouie avant que je cille.
— … Mais où serait l’attrait d’une telle stratégie ? Tu es beaucoup plus joueur, non ?
Surprenante. Cette humaine était définitivement surprenante ! Son ton, hargneux et provocateur, commençait presque à lui plaire.
— Tu prétends donc me connaître ? susurra-t-il.
— Mes recherches ont été longues, tu te le rappelles ? J’avais une idée plutôt précise quant à mes chances de te dénicher ici.
L’Éternel se moqua :
— Qui a fondu sur qui, déjà ?
— Retenons juste ta présence, bouffon.
D’un mouvement de la main, elle le désigna soudain dans son entièreté. Ses traits se plissèrent d’écœurement ; un sentiment exagéré, largement.
— Tu te décides ? le défia-t-elle. Enfin… sauf si tu préfères me tenir la causette ?
Arrogant, il ne répondit pas. Parviendrait-il à la pousser à l’erreur ? L’idée le titillait, il l’avouait… Apercevoir son assurance se fissurer constituerait une parfaite entrée au plat de résistance représenté par son âme ; il la savourerait peut-être plus encore que cette dernière !
— Bon, souffla-t-elle. Si tu y tiens ! La nature t’aide, enfoiré ?
— Pardon ?
Le mot lui échappa, irrépressible. L’Éternel ne s’était pas attendu à un tel changement de sujet. Incongru…
— Des problèmes d’ouïe ?
— Est-ce une tentative de diversion ? reprit-il.
— Devine.
Ses yeux roulèrent au ciel. Était-elle capable de ne pas tout transformer en bravade ? L’affrontement semblait être un mode de vie, chez elle…
Elle enchérit :
— Tu veux discuter ? Assume, alors ! On s’est « rencontré » en deux occasions. Chaque fois, c’était sous le couvert des arbres. Ça me rend curieuse… Tu adores être entouré par la nature, on dirait ! À cause de tes origines ? Tu dois avoir hérité quelque chose du Bon Peuple, j’imagine.
— Et ton talent pour les recherches ?
Une boutade volontaire, voire nécessaire. Ce n’était qu’une mortelle, pas un véritable obstacle ! Cependant, l’Éternel n’aimait pas ce qu’elle était en train de déclencher en lui. Il ne l’avouerait jamais, pas même pour toutes les âmes du monde, mais elle misait juste… La forêt le ressourçait, en effet ; la proximité de la terre aussi.
— Allez, connard… Merde ! J’en sais déjà tant sur toi, tu peux confirmer ou infirmer cette hypothèse, non ?
— Tu penses savoir.
Il ne comprit pas réellement pourquoi il la corrigea, surtout avec une voix suave. Envie de l’agacer ? Besoin de rétablir la vérité quant à ses accusations passées ? Le masque de l’humaine, constitué d’audace et de morgue, se fissura en tout cas ; il fut remplacé par une colère destinée à elle-même lorsqu’elle s’en rendit compte. Les sourcils de l’Éternel se rehaussèrent… Ainsi, elle n’aimait pas voir ses certitudes ou acquis remis en question.
Intéressant.
— Tu n’as rien nié, ce soir-là, rappela-t-elle.
Il s’agissait d’une attaque, pas d’un simple commentaire, et l’Éternel la gratifia de son plus beau sourire suffisant.
— Tu t’es ridiculisée si vite… Je n’en ai pas eu l’occasion, mon chaton.
Elle le fusilla du regard, mais ne lui demanda pas d’explication pour autant. Un interdit personnel, ni plus ni moins – une stupide histoire de fierté, il en aurait mis sa main à couper !
— Enora était ma mère, fanfaronna-t-il. Là-dessus, tu ne t’es pas trompée. Je suis également le fruit d’un pacte passé avec entre elle et le Bon Peuple – à ses dépens. En revanche…
Nouveau sourire caustique à son intention. Aigre, elle le railla :
— Quel sens du drame ! Désolée… Tu ne m’énerveras pas en ménageant ton suspens, trou de cul. Au cas où tu ne l’aurais pas pigé, je te déteste déjà.
— Il paraît, oui.
Comme si elle n’avait pas perçu son intervention, l’humaine ajouta :
— Si tu as un truc à dire, contente-toi de le faire. Je t’ai promis d’attendre une erreur de ta part… et je ne suis pas du genre à changer d’avis, pas sans bonne raison.
L’Éternel opina, décidé à tester les limites de sa patience – elle lui sauterait dessus, il se le jurait.
— Ma mère n’était pas ma première victime… Pff. Ne te l’avais-je pas déjà sous-entendu naguère ? Tu pourrais te concentrer ! Je n’aime pas avoir l’impression de parler dans le vide…
Elle lui accorda une moue dubitative, proche de l’effronterie. Ses propos et son ton menaçant lui passaient au-dessus de la tête… Il l’avait pourtant bel et bien troublée avec cette information, quand elle était plus jeune ! Une veine palpita sur le front de l’Éternel. Les années écoulées avaient-elles arraché à son adversaire ses doutes, si jouissifs ? S’était-elle persuadée qu’il l’avait trompée ?
Il choisit d’enfoncer le clou :
— Je te le jure. Elle n’entre pas dans la catégorie des miennes : la vieillesse l’a emportée.
— Je suis supposée te croire ? cracha-t-elle enfin. Ou, mieux encore, te féliciter dans l’éventualité où tu ne mens pas ?
Un ricanement se glissa hors de sa gorge face à sa rogne. Ce caractère…
— Ni l’un ni l’autre. Mon passé à l’air de tellement t’intéresser ! Combler tes lacunes est essentiel. Considère ceci tel un cadeau… Une consolation pour ta défaite à venir.
— Enfoiré, siffla-t-elle.
Hélas, elle ne perdit pas sa concentration ; c’en était admirable. À l’instar de son annonce pleine de prétention, elle le surveillait en conservant coûte que coûte ses appuis. S’il lui offrait la moindre faille, même le temps d’un instant, elle la saisirait…
— Ma première victime était ma grand-mère, livra-t-il. Maternelle.
Il avait son attention, il le percevait. Elle l’écoutait !
Ses prochains mots s’écoulèrent de sa bouche avec fluidité :
— Je ne ressemblais pas à un bébé humain, quand je suis venu au monde. C’est ce que ma mère m’a raconté. J’en aurais possédé la forme, mais ma peau… elle trahissait apparemment la seconde moitié de mes origines. Trop pâle. Trop translucide.
Une inspiration, brève.
— Tu le soupçonnes, je n’avais déjà pas d’âme – les conséquences d’un mariage désastreux au niveau de mon ADN mixte. Je n’en ressentais néanmoins ni le manque ni le besoin… J’avais pour moi l’innocence des enfants – elle la compensait. Hmm… Cette période remonte à loin et est un peu floue, ne m’en veux pas si je réfléchis.
En silence, ancrée dans le sol, la mortelle le défia d’une œillade.
— Ma mère a appris à m’aimer, en dépit de son exil imposé par ma naissance… et malgré ma nature « impie » – ah ! la religion ! Aidée de sa propre mère, elle m’a tout donné et m’a éduqué dans les meilleures conditions possible, compte tenu de son statut d’épouse répudiée. L’époque était rude, envers les femelles de votre race.
La langue de l’Éternel passa soudain sur ses lèvres pour les humecter.
— De son propre aveu, enchaîna-t-il ensuite, j’étais un garçon calme, quoique peu sensible – je ne me laissais aller à aucune émotion, me montrais froid sans être désagréable non plus.
— Tu essaies d’épuiser ma patience.
Il se retint de féliciter son interlocutrice ; pas une insulte ne ponctuait sa phrase, un exploit ! À la place, l’Éternel la titilla :
— Tu es curieuse de découvrir la vérité, oui ou non ?
Consciente de ne pas avoir de meilleur choix, elle l’autorisa à continuer son récit.
— Avec les années, je me suis mis à m’apparenter de plus en plus aux tiens. J’ai aussi gagné en beauté et en charme. Beaucoup… Tu ne le nieras pas, mon chaton, n’est-ce pas ? Peu importe si tu n’y succombes pas.
— Tu diverges…
— Soit. Où en étais-je ? Ah, oui ! Le mauvais côté des choses… Au fur et à mesure que la fameuse innocence accordée aux nouveau-nés disparaissait, l’attrait des âmes s’est développé en moi. Insidieux, terrible… Incontrôlable ! Je n’étais pas apte à le définir, alors. C’était… un mal-être, comme un acide occupé à me ronger.
— Pauvre de toi.
Les yeux de l’Éternel devinrent brasier et incendièrent l’humaine, qui n’en eut cure.
— Eh ! Tu t’attendais à quoi ? Je ne vais pas sortir le violon devant le récit de tes malheurs, connard ! Je suis déjà forcée de les écouter…
— Je n’y peux rien, moi, si tu tiens tant à me traquer.
Elle s’impatientait, c’était évident. Hmm… Craquerait-elle ? Pas sûr – sa détermination frôlait le fanatisme.
— Bien, renifla-t-il. Si tu le permets, j’aimerais poursuivre mon histoire. C’est pour ta culture personnelle, ne l’oublions pas.
Pas d’objection ; ni verbale ni physique.
— Nul n’a rien vu venir. Que ce soit ma grand-mère, ma mère, ou encore moi, nous n’avons pas décelé de signes avant-coureurs.
Quelque part dans le bosquet, une brindille crissa sous la patte d’un animal. Ni l’un ni l’autre n’y prêtèrent attention.
— Je travaillais la terre avec ma grand-mère. Au ventre, toujours plus présente, j’avais cette atroce sensation de faim ! Pas un aliment ne l’apaisait. Et d’un coup, j’ai eu… une absence.
Le regard de l’Éternel s’embruma.
— La seconde d’après, la vieille femme en face de moi n’était plus mon aïeule… Juste une pâle copie d’elle. Une copie m’observant sans me voir.
— Peuh ! attaqua la mortelle. Elle est commode, ton excuse !
Cette fougue ! Était-elle capable d’attendrissement, ou sa haine lui avait-elle ôté toute capacité à éprouver de l’empathie ? Il lui partageait un ancien traumatisme !
Ses sourcils se froncèrent… Bon. À sa décharge, il l’avait privée de ses deux parents, certes.
— Je ne m’embarrasse pas d’excuse. Il s’agit de la stricte vérité, mon chaton : je n’avais pas de souvenir de l’accident et n’ai pas compris ce qu’il était advenu de ma grand-mère. Sur le moment, je me suis simplement senti différent.
Un léger tic agita ses poings ; l’Éternel se morigéna en silence.
— Quand j’ai réalisé l’état de ma grand-mère… j’ai hurlé. J’ai crié, oui ! Et avec toute la force contenue au sein de mes poumons. Est-ce étonnant ? Je goûtais là à mes premières émotions. Panique. Tristesse. Douleur…
— Tiens donc.
— Ma mère n’a jamais mis si peu de temps à se déplacer d’un point A à un point B. Crois-moi, elle nous a rejoints au pas de course ! Même aujourd’hui, pas moyen de déterminer ce qui l’a le plus effrayée… Était-ce la « disparition » de ma grand-mère – son inertie atroce, ses pupilles vidées de toute étincelle, son absence de réponse sous n’importe quelle forme – ou mes larmes et mon attitude traumatisée lorsque, avant cela, je n’avais pas été du genre à manifester quoi que ce soit ?
— Tu n’oublierais pas une option, troufion ? Comme piger avoir enfanté un monstre ?
La langue de l’Éternel claqua contre son palais – le ton employé se révélait acide. Il reprocha :
— J’allais y venir. Plus ou moins…
— Je n’en doute pas.
Cette fois, il choisit d’occulter l’intervention.
— J’ignore comment, mais ma mère a saisi – assez vite, si tu veux mon avis – de quoi il retournait. Oh… elle ne s’est pas effondrée, non – pas devant moi. Elle m’a reconduit à l’intérieur de notre habitation sans m’adresser une réprimande, et je n’ai plus revu ma grand-mère. Elle s’est occupée du problème seule.
Enfin, une trace d’empathie se manifesta dans l’expression de l’humaine… Pas pour lui, cependant.
Pour Enora.
— Je n’ose pas imaginer le courage dont elle a eu besoin…
— Moi non plus.
Une phrase ; il suffit d’une phrase de sa part pour que la sécheresse de son interlocutrice refasse surface.
— Tu ne peux pas le concevoir !
— Toi, tu ne m’as pas écouté…
Les muscles des cuisses de la mortelle tressautèrent. La tension habitait son corps ; elle commençait à s’ankyloser, à perdre patience.
Il gagnerait.
— Espèce d’ordure, grogna-t-elle.
L’Éternel rit. Sa morgue et son envie d’en découvre demeuraient intactes !
— Ingérer une âme m’ouvre une voie vers les émotions… Je pensais m’être montré clair sur ce point. Même si je les déteste, même si j’ai appris à les contrôler et à les réduire à néant il y a une éternité, je suis donc en mesure de les éprouver. Goûter leurs saveurs m’a été permis, je les ai toutes disséquées ! À de nombreuses reprises… Jusqu’à avoir extrait la plus mince des nuances les composant.
Une courte pause, calculée, puis il conclut sa tirade :
— Il l’a fallu, pour passer outre.
Sans cesser de le surveiller, son adversaire cracha à ses pieds.
— Ton discours ne m’aide pas à te plaindre, navrée.
— Tu es impossible, mon chaton… Tu retiens ce qui t’arrange. Mais je suis d’humeur magnanime. Réfléchis… Je n’ai jamais prétendu avoir toujours refusé d’accueillir ces horreurs d’émotions. Au début, je m’en accommodais plutôt bien !
— Plutôt bien ? répéta-t-elle du tac au tac. En ayant condamné ta grand-mère, et découvert ta nature de voleur d’âmes ?
L’Éternel roula des yeux au ciel – un mouvement trop bref pour qu’elle tente une attaque.
— En fait, j’évoquais plus la suite de mon histoire. Si elle t’intéresse…
— Ai-je le choix ?
— Où en étais-je ? Ah, oui… Probablement parce qu’elle avait déjà fait les frais de sa naïveté en pactisant avec le Bon Peuple – son mari l’a répudiée, rappelons-le, elle a ainsi perdu tout ce qu’elle avait –, ma mère était devenue une femme avisée. Très maligne, surtout. Le hasard ? Elle ne lui laissait rien ! Si elle m’a préservé un maximum au sujet de ma grand-mère, ce jour-là, elle ne m’a pas caché les choses. Me ménager était hors de question. Je devais être conscient des conséquences de mon absence, aussi incontrôlée aie-t-elle été… Patiente, Enora m’a offert le luxe de digérer mes sentiments, puis nous avons discuté. Longtemps. Beaucoup – plus qu’il n’en serait supportable pour un enfant normal.
— De nouveau, si tu comptes sur moi afin de te plaindre…
— Arrête : tu connais la réponse. Tes interruptions sont pitoyables.
— … Connard, grommela-t-elle.
L’Éternel arbora un sourire victorieux. Une crampe la tenaillait, il le voyait ; s’il lui sautait dessus, là, tout de suite, ses chances de l’atteindre seraient presque inexistantes… Sa raideur l’entraverait !
Le souhait de poursuivre son récit le retint de passer à l’action.
— Elle avait deviné l’inévitable… ma mère, j’entends. Le doute ne la taraudait pas. L’âme de ma grand-mère ne survivrait pas éternellement en moi : la faim récupérerait le contrôle de mon corps.
— La faim, renifla soudain l’humaine. Tu en parles comme si c’était encore ton excuse, ta seule raison de dérober les âmes. Je ne suis pas dupe ! Aucune de tes dernières proies n’était un accident. Tu les sélectionnes avec soin, te délectes de leur peur…
— Les gens changent. Il en est de même pour les Éternels.
— … Le fruit de ton « apprentissage » pour refouler les émotions, je suppose ? éructa-t-elle.
L’Éternel faillit manifester sa surprise. L’hypothèse se révélait exacte.
— En effet.
Son ton n’était pas assez narquois, et il s’en fustigea. Rah ! Mieux valait reprendre le cours de son récit – pas moyen d’offrir à cette peste l’occasion de lui adresser une remarque piquante.
— Nous devions vivre reclus. Voilà la conclusion à laquelle ma mère est parvenue. Ne pas risquer un second incident, découvrir ensemble combien de semaines je tiendrais avant d’éprouver le besoin de combler le vide m’habitant.
— Fais-moi rêver.
— … Des années, mon chaton.
Fugace, l’étonnement se manifesta sur les traits de la mortelle ; elle le chassa sur-le-champ.
— Contre une semaine, à l’heure actuelle, précisa-t-il.
— Chaque décennie supplémentaire t’éloigne de la fameuse innocence imputée aux enfants, hein ?
— Tu es moins stupide qu’il n’y paraît.
L’Éternel ne commenta pas plus son intervention – provocatrice, à l’instar des précédentes. Il possédait la certitude d’être écouté, et elle ne manquait pas d’intelligence, contrairement à ce qu’il venait de lui sous-entendre… Peut-être, d’ailleurs, prolongeait-il leur échange à cause de cela ; les occasions de converser avec ses victimes se faisaient rares, à force d’user de son silence tel un outil, voire une menace.
Tout en la gratifiait d’un clin d’œil appuyé – il n’avait pas oublié l’idée de la faire sortir hors de ses gonds –, il conseilla :
— Sois attentive, on arrive enfin à la partie intéressante.
Une exclamation, méprisante. Puis :
— Pas trop tôt, Ducon !
— Charmant… Bref. Quand la faim est revenue – une dizaine d’années plus tard, environ –, les divers émois qui m’animaient s’en sont peu à peu allés. Sauf un : la crainte… Je savais ce dont j’étais capable, responsable… Je savais à ce à quoi s’exposait ma mère. Si je perdais de nouveau le contrôle, comment lui épargnerais-je le sort subi par ma grand-mère ?
— Mais tu n’as pas pu t’empêcher de remettre ça, railla durement l’humaine.
En réponse, ses yeux lui lancèrent des éclairs. Son jugement était… Avait-elle conscience de se montrer cruelle ? Autant qu’elle lui reprochait d’être vis-à-vis des siens ?
— Faux ! Tu es mauvaise langue… Ce défaut t’a déjà joué des tours, je parie.
L’Éternel soupira.
— En réalité, plus cet affreux gouffre grandissait en moi, plus j’étais imbuvable avec ma pauvre mère – mon comportement était pire que celui d’un adolescent actuel, et en pleine crise de rébellion ! Je désirais la pousser à me fuir, être le moins souvent possible en sa compagnie… Si j’étais seul, le destin de ma grand-mère ne deviendrait pas le sien, non ?
— Tu as fugué ?
— Oooh… Commencerais-tu à t’intéresser à mon récit, mon chaton ?
— Dans tes rêves, troufion ! s’étrangla-t-elle.
L’Éternel afficha un air suffisant. Une véritable tête de mule ; elle campait sur ses positions, prête pour un combat qui n’advenait pas. Si des tremblements de plus en plus évidents la parcouraient, elle ne lâchait rien.
— Ma mère a compris mon manège. Pas assez subtil ! Elle a vu ma souffrance s’amplifier au fil des semaines et elle l’a très mal vécu. Elle ne la supportait pas.
— … Et donc ?
— Elle a pris une importante décision.
Les paupières de son adversaire se plissèrent – elle réfléchissait, pas aussi indifférente qu’elle le prétendait.
— Te sacrifier ? proposa-t-elle ensuite avec hargne. Une mort douce pour t’éviter cette faim apparemment si affreuse ? Une mort afin de protéger les âmes de ses pairs ?
L’Éternel sentit un rire remonter le long de sa gorge et sa faim reflua davantage en réaction. Il lutta contre un réflexe de déglutition. Cette femelle était une sorcière…
— Tu es d’un macabre ! se moqua-t-il. La suite s’y prête, je l’admets, même si elle diffère de ton intéressante théorie.
— Elle devait être insultante, pas intéressante, grommela-t-elle à part elle après deux secondes de frustration.
Ses oreilles captèrent ses mots et un sourire narquois prit possession de ses lèvres.
— Ma mère m’a confié une mission : trouver comment vaincre ma condition, de tuer la part inhumaine en moi – celle à l’origine de mon mal-être. Et surtout, elle m’en a donné le moyen… Il y a bien eu un sacrifice. Le sien… Son âme, elle l’a placée entre mes mains ! Elle m’a supplié de la prendre ! De la lui arracher afin d’être conscient du processus et d’apprendre à l’éviter. C’était presque un ordre : elle voulait me voir agir avant de ne plus avoir aucune lucidité. Elle le voulait et m’offrait ainsi les années nécessaires à la découverte d’une solution…
À cran, l’humaine émit un bruit désapprobateur.
— Et regarde-toi : quelle belle façon tu as d’honorer son geste ! Tu me dégoûtes…
Une vérité assenée sans fard et tranchante, déplaisante.
— Tes interruptions m’agacent, mon chaton.
— Je n’en ai rien à foutre, enculé !
Plus dur, l’Éternel souffla :
— Ma mère n’a pas perdu son âme.
— Tu es un vrai… Q-Quoi ? Attends… Quoi !?
Ah ! L’expression de la mortelle aurait été si drôle, s’il avait été d’humeur à rire… Hélas, pour une raison lui échappant, cette façon qu’elle avait de le juger l’en empêchait. Misère… Écoulait-il sa patience à défaut de saboter la sienne ? Hmm. Une répercussion malvenue de son horrible faim, peut-être ? Si leur conversation lui permettait de l’occulter, elle se ravivait probablement sous l’effet des souvenirs évoqués.
Les sourcils froncés, il répondit :
— Nous l’avons partagée.
— C’est… Non ! Tu… Ça se saurait si…
— Respire, se moqua-t-il, tu baragouines.
— Je ne…
— Ma mère m’a cédé son âme, et cela l’a sauvée ! Nous a sauvé… Je t’en apprendrai bien plus mais, tu t’en doutes, je n’ai plus vraiment eu l’occasion de tester cette théorie, depuis lors.
Son interlocutrice inspira.
— Vous existiez… avec une moitié d’âme ?
— Nous n’avons pas vérifié les proportions.
Un coup d’œil meurtrier tenta de le foudroyer sur place et l’Éternel concéda :
— Tu n’as néanmoins pas tort, je suppose.
— Et pendant combien de temps ce partage a-t-il fonctionné ? s’enquit-elle avec méfiance.
— Jusqu’au décès de ma mère – la faim ne m’a plus taraudé de son vivant.
Il devança sa prochaine réplique :
— Naturelle, mon chaton ! Elle est morte de cause naturelle, quoique cruelle – la fièvre, si tu tiens à tout savoir.
Ses épaules roulèrent pour en chasser la tension, provoquée par leur immobilisme mimétique – elle devait souffrir le martyre, en cet instant ! Ensuite, il reprit :
— Nous avons vécu dans une… semi-autarcie ? Ni entièrement isolés ni pleinement intégrés parmi la société. Je n’étais toujours pas un « vrai » Homme, mes émotions étaient moins prononcées que vôtres – et celles de ma mère aussi, par ailleurs –, mais je me fondais dans le décor et n’étais pas malheureux. Nous ne l’étions pas : nous nous suffisions l’un à l’autre.
— Tu…
— Hélas, l’interrompit-il, nous avons eu la naïveté d’imaginer mon « problème » réglé. Et… par peur de découvrir l’inexistence d’une solution tierce, nous nous sommes peu à peu convaincus de ceci : la partie de l’âme de ma mère en moi lui survivrait. Une erreur, tu l’as constaté !
— Je ne te crois pas…, l’agressa l’humaine. Tu mens !
Était-elle furieuse ? Mortifiée ? L’Éternel n’aurait su l’affirmer. Son expression s’était figée, elle paraissait lutter contre elle-même ; ses propos remuaient ou avaient remué quelque chose en elle.
— S’il te plaît de l’envisager… Cela ne change rien, ni à ma mémoire ni aux faits : j’ai bel et bien partagé l’âme de ma mère grâce à son « sacrifice ». Le monstre que tu vois en moi, mon chaton… s’est absenté durant une vie. Une vie aujourd’hui trop lointaine.
— Prouve-le.
Un ordre, pas une demande – un défi ! Il huma l’air… Le désarroi de la mortelle s’avérait tel ! Concevoir toutes les nuances d’émotions le composant se révélait hors de sa portée. Les lèvres de l’Éternel s’incurvèrent ; cette fois, il la tenait. Oh, commettrait-elle l’erreur tant attendue s’il poursuivait dans la voie de l’honnêteté ? Pourrait-il alors se délecter de sa peur avant de se nourrir d’elle ? L’idée d’être témoin de sa perte de moyens, de s’engouffrer au cœur de ses failles… Il en jubilait !
— Navré, surjoua-t-il, ma garante a trouvé le repos il y a maintenant des siècles. Il va falloir te contenter de ma parole.
— Bâtard ! Elle ne vaut pas un kopeck, ta foutue parole !
— Je n’ai rien de mieux à t’offrir…
— Prend la mienne ! Prends mon âme. Oui ! Je te la cède, si tu dis la vérité…
Le monde se suspendit tout à coup. Qui de lui ou d’elle fut-il d’ailleurs le plus surpris par la proposition ?
La réponse, si elle était déterminable, leur échapperait à jamais. Et ils n’apprendraient jamais davantage lequel d’entre eux se montra le plus choqué lorsque l’Éternel rétorqua :
— Non.
.
⁎
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Un insecte – que Jeanne préféra ne pas chercher à identifier… – grouilla sur la moquette tâchée de la chambre d’hôtel, puis disparut sous le lit branlant où la jeune femme se tenait en tailleur. Les coudes sur ses cuisses, les poings appuyés sur ses joues au point d’y imprimer leur marque, celle-ci endigua un frisson, mais ne bougea pas. Ce genre de désagrément était le cadet de ses soucis ; elle se serait rendue au sein d’un lieu moins miteux si les éviter lui avait importé.
Ses sourcils se froncèrent. Son confort ne constituait pas une priorité, non… Son seul but avait été de dénicher un coin où se poser ! Un coin où mettre de l’ordre dans ses idées troubles…
Pour être honnête, sélectionner celui-ci ne s’était révélé ni long ni ardu. Jeanne s’était arrêtée à sa première option : sitôt repéré, l’établissement défraîchi lui avait convenu… Tout plutôt qu’être obligée de se rendre à l’unique adresse de sa connaissance, au cœur de la région ! Celle de sa grand-mère…
Comme si le son de sa propre voix possédait le pouvoir d’éclaircir ses pensées ou de balayer sa culpabilité dévorante, Jeanne pesta :
— Chierie !
Si son aïeule se faisait sans doute un sang d’encre à sujet – à l’heure actuelle, elle le devinait, son regard ne quittait plus son téléphone portable dans l’espoir d’apercevoir son nom s’afficher sur son écran ridiculement petit ! –, elle était bien incapable de la contacter… Comment s’y résoudre ? Comment !? Lui avouer un second échec serait gérable, la rassurer sur son sort bénéfique ; en revanche, lui dissimuler son tumulte s’apparenterait à une mission commando.
Une ride barra son front… Sa grand-mère comprendrait tout de suite, c’était évident. Sa fichue intuition la pousserait à l’interroger encore et encore, jusqu’à l’avoir à l’usure. Toutefois, elle ne la croirait pas. Bordel, de quelle façon le pourrait-elle ? Le récit tenu par l’Éternel n’aurait aucun crédit à ses yeux… Quant à imaginer sa petite-fille proposer son âme à un tel monstre – la proposer de son plein gré ! –, elle le refuserait. Personne ne se montrerait aussi bête, n’est-ce pas ? Surtout pas une chasseuse, elle-même fille de chasseur.
De toute manière, Jeanne n’envisageait pas de lui confier l’information devant un café… ou de la lui livrer tout court.
Désabusée, elle laissa sa tête tomber en avant. Aussitôt, ses paumes vinrent encadrer ses tempes. Bête, oui. Elle avait été d’une bêtise sans nom ! Que lui avait-il pris ? Par quelle diablerie était-elle passée de son envie de tuer cet enculé à… ça ?
— Putain…
Ne se révélait-elle en fin de compte pas totalement immunisée au magnétisme naturel des Éternels ? Sa colère lui avait-elle vrillé le cerveau ? Si l’enfoiré n’avait pas refusé son offre et ne l’avait pas abandonnée dans le bosquet…
Ses dents malmenèrent sa lèvre inférieure. Brr… Ne pas songer à ce qui avait failli arriver ; ne pas y songer. Non, non, non !
— Aaaah ! Pauvre conne : tu te tortures, là.
Avec une longue plainte, Jeanne se jeta en arrière – rebondissant sur le vieux matelas poussiéreux –, puis écarta ses bras au-dessus de la couverture trop rêche. Merde ! Même, après des heures à réfléchir et à visualiser la scène en boucle, elle n’expliquait pas la réaction de l’Éternel. Son rejet catégorique, voire outré… Pourquoi n’avait-il pas sauté sur l’occasion ? Et pour quelle raison s’en préoccupait-elle ? C’était une véritable aubaine qu’il s’en soit abstenu ! Ne devrait-elle pas en être reconnaissante, au lieu de s’en étonner ? Un spasme de peur et de dégoût entremêlés la secoua. Elle avait été si près de connaître le destin de la top model rencontrée à l’hôpital. Si près de se transformer en coquille vide.
Jeanne grimaça, incapable de s’en empêcher… Les faits étaient pires, en réalité. Tellement pires ! Car si la vérité lui avait été contée, si cette infime possibilité existait bel et bien – et une part d’elle le supputait, peu importait la force employée pour la maudire ou l’injurier ! – elle aurait pu se voir contrainte à partager son âme… à la partager avec lui.
Diminuée le reste de sa vie. Condamnée à savoir qu’un morceau d’elle évoluait en lui, et lui appartenait. Quel destin !
Ses poings se serrèrent – ses ongles marquèrent la chair de ses paumes. Folle… Elle devait être folle ! Quel être sensé aurait pris un tel risque ? Sa suggestion avait été si spontanée, en plus… Jeanne se révélait parfois impulsive, oui, mais jamais autant ! Non, jamais.
Un cri étouffé lui échappa. Depuis les décès successifs de ses deux parents, elle avait un but, un ! Éliminer chaque connard d’Éternel qui aurait le malheur de croiser sa route – une cible prioritaire était placée sur la gueule de leur propre meurtrier. Elle souhaitait que nul enfant n’ait à traverser une épreuve similaire, à subir une perte si affreuse…
Pourquoi, alors, se retrouvait-elle dans cette chambre dégueulasse à s’interroger sur sa santé mentale ? Où avait-elle dévié ?
Ses paupières s’abaissèrent sur des larmes de frustration et de perplexité.
— La folie, grinça-t-elle entre ses dents. Il n’y a pas d’explication, sinon…
La vengeance lui avait détraqué le cerveau, voilà ; elle était bonne à interner ! Ou sa vendetta ne lui suffisait plus et elle sombrait, l’idée de châtier l’assassin de sa famille ne parvenait plus à effacer sa douleur, à combler le trou béant en elle. Résultat ? Ça la rendait suicidaire, lui procurait le désir de ne plus rien ressentir !
Jeanne renifla, lutta contre des sanglots traîtres… Au fond, peut-être n’entretenait-elle même plus l’espoir d’atteindre une quelconque forme d’apaisement. Peut-être le besoin de protéger ses pairs, inconscients du danger et de son existence – en particulier les plus jeunes d’entre eux – était-il l’unique élément à l’animer encore.
Ses lèvres tremblotèrent. Bordel ! Avait-elle désormais si peu de considération envers sa personne ? Était-elle prête à sacrifier son intégrité afin de vérifier les dires de cet enfoiré d’Éternel, de l’empêcher de tuer davantage si son hypothèse se tenait ?
Un pincement au cœur la saisit. Son pouls s’affola.
Quel prix serait-elle prête à payer pour rendre le monde un peu plus sûr ? Quel prix, oui ?
Ooh… La réponse à cette question l’effrayait tant ! Jeanne préféra attraper son téléphone et enfin rédiger un court texto à l’intention de sa grand-mère – une simple information, de quoi ne pas lui laisser appréhender son trépas, ou pire – à la place d’y réfléchir une seule seconde supplémentaire…
Tout pour éviter d’affronter sa noirceur.
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La pluie tombait dru… Le feuillage des arbres, dense, ne la contenait plus et le bruit produit se révélait assourdissant ! Pas assez, néanmoins, pour couvrir le flot des pensées de l’Éternel… D’épaisses gouttes froides percutaient son crâne ; elles ruisselaient sur ses cheveux avant de s’écouler ailleurs sur son corps, sans lui arracher le moindre tressaillement. Sa position assise, méditative, n’avait quant à elle pas varié depuis qu’il l’avait adoptée. Sous son séant, le sol se ramollissait, se transformant en boue.
La forêt qui l’avait vu s’installer en son sein, juste après avoir fui l’insupportable – et ô combien perturbante, dorénavant… – humaine n’avait, semble-t-il, aucune envie de l’accueillir, de lui offrir des conditions propices à sa ressource ! À moins que la météo elle-même les lui refuse ?
La mâchoire de l’Éternel se contracta… Les forces du ciel l’insultaient-elles ? Lui reprochaient-elles sa lâcheté ? Ah ! Qui savait, au fond ? Lui n’arrêtait pas ; il n’était pas loin de se détester !
La pleutrerie dont il avait fait preuve lui ressemblait si peu… Incompréhensible ! Son attitude était incompréhensible.
Ses muscles se crispèrent, et une veine saillit sur son cou. Quelle mouche l’avait piqué face à cette mortelle ? Et pourquoi, surtout, la surprise l’avait-elle autant possédé à l’écoute de sa proposition, même étrange ou folle ? Un grognement lui échappa… Lui qui avait si bien retourné la situation à son avantage ! Un vrai gâchis…
Serait-ce possible…
Et si l’âme de sa dernière victime ne s’étiolait pas aussi vite que sa faim le lui indiquait ? Pouvait-elle alors être responsable de sa brève « perte de contrôle » ? À cause des sentiments savamment refoulés par ses soins, accompagnant ses repas ?
L’Éternel renifla de mépris. Le mot « non » avait jailli de sa bouche de manière si naturelle, à la fin de sa joute verbale ! La panique dans son corps s’était révélée si importante ! Pas moyen de la maîtriser ; sur le coup, déguerpir avait constitué un réflexe. Pas un instant il n’avait songé à réduire la chasseuse – pourtant un fardeau pour lui, voire une menace – au silence !
Ses sourcils se froncèrent… La première fois, il l’avait épargné par mesquinerie, par simple plaisir – il voulait la voir souffrir de son dédain. Là… là, il s’agissait d’un aveu de faiblesse ! Un acte impardonnable, ne serait-ce qu’à ses yeux.
La pointe du talon de l’Éternel glissa sur l’humus détrempé. Aussitôt, un juron nerveux et rauque lui échappa. Dire qu’il n’était pas sûr de la raison pour laquelle l’effroi l’avait envahi… Où se situait la cause de sa couardise ? Dans la perspective de découvrir l’offre de l’humaine sincère et fonctionnelle ? Elle lui avait paru réelle… Réelle !
— Le phénomène marcherait-il avec une presque inconnue ? souffla-t-il d’une voix tout juste audible par sa propre ouïe.
Sa mère n’était-elle pas une exception ? Était-il encore « sauvable » ? Brr… un tel terme était exécrable ! Il n’était pas porteur d’une maladie mortelle, non plus !
Une drôle de sensation était en train de naître au creux de sa gorge. Des racines paraissaient y pousser… Elles l’empêchaient de déglutir, de respirer correctement. Les traits de l’Éternel se plissèrent ; il luttait depuis tant de temps contre les émotions, ces parasites venant quand la faim s’en allait ! Sa condition, il l’avait acceptée – embrassée ! L’idée d’un retour en arrière était absurde et rien en elle n’aurait dû avoir la capacité de l’épouvanter…
— M’aurais-tu jeté un sort, mon chaton ? Serait-ce plutôt de ta faute ?
Si oui, pourquoi ne s’apaisait-il pas, désormais ? Continuer de réfléchir à ses mots insensés était un non-sens !
En devenant le monstre des cauchemars de sa mère, il l’avait enterrée à nouveau… Imaginer constamment la déception de celle-ci avait par ailleurs été à l’origine de son entraînement ! L’Éternel n’avait rapidement plus supporté ses états d’âme. Passer à tour de rôle du terrible vide en lui aux remords… Pouah ! Pas moyen qu’une part de lui, même minime, souhaite repartager une âme.
… Si ?
Il grogna. Son esprit – le fourbe ! – se dressait contre lui. Il devenait fou !
La pluie lui montait-elle au cerveau ?
Certes, ne plus être victime de la faim et être débarrassé d’elle pour une période a minima convenable – la chasseuse était très jeune, par rapport à la longévité croissante de son espèce – serait une bonne chose… Il l’exécrait et craignait souvent de ne pas la prendre en main assez vite, de muter en un stupide animal qu’elle seule guidait ! Mais accueillir les sensations humaines ? Les apprivoiser comme jadis ? Ah ! y songer était à peine tolérable.
Un rictus déforma les traits trop lisses de l’Éternel. Bien sûr, garder les susnommées sensations enfermées à double tout un moment loin en lui lui serait permis. Son expérience, il n’en doutait pas, l’y autoriserait… Cependant, il n’était pas dupe : sa nature actuelle l’aidait à accomplir cet exploit, c’était elle qui lui offrait son succès dans sa quête pour ne rien ressentir. Et puis… le fait que les âmes ne durent pas – plus – en lui y jouait également un rôle, s’il se montrait honnête. S’il l’une d’entre elles devenait plus permanente, sa lutte en viendrait tôt ou tard à être perdue, c’était évident !
Par quel miracle arriverait-il à affronter les blessures enfuies en lui, celles qu’il avait enterrées ? La réponse le dégoûta… Il s’effondrerait à la première réminiscence de sa mère !
L’Éternel n’était plus cet être naïf croyant en une solution, en une rédemption.
Las, il émit soudain un son proche du grognement. Foutu… Il était foutu ! Évoquer son passé avec cette mortelle afin de la provoquer avait été une erreur. La pire en des lustres et des lustres… Comment avait-elle réussi à le détraquer autant en si peu de mots ? Comment ?
La peste !
Pourtant… pourtant, oui… une voix en lui ne cessait déjà plus de lui dicter de partir à sa recherche ; peu importe ses efforts pour la réduire au silence, elle demeurait là… chevillée à son corps… prête à s’accrocher à toute réelle âme possible.
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⁎
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Jeanne dormait depuis plusieurs heures déjà, lorsqu’un pressentiment – une alarme mentale, un éclair foudroyant – l’arracha aux bras de Morphée…
Troublée sans en connaître la raison, elle se redressa sur son matelas, puis observa son environnement direct : une pièce sous comble minuscule, qu’elle louait au mois pour rien – tout ça dans le but d’éviter de loger chez sa grand-mère, dans sa chambre d’adolescente, quand elle ne chassait pas…
Aucune ombre suspecte.
Son estomac se noua. À cause d’un vieux réflexe, elle n’avait pas abaissé le store de l’unique velux ; l’éclairage public rendait chaque recoin visible, quoiqu’un peu sombre… S’il y avait eu une anomalie, Jeanne l’aurait aussitôt détectée. Son instinct, néanmoins, ne s’apaisait pas.
Le danger… Il planait là, autour d’elle – son nez le humait dans l’air et son cerveau ne parvenait pas à se convaincre d’une potentielle illusion, du résultat d’un cauchemar ou autre.
Une part d’elle, oui, se montrait formelle. Elle n’était pas en sécurité.
À l’affût, la jeune femme se concentra sur chacun de ses sens tout en se décalant légèrement vers la gauche – juste assez, en vérité, pour se saisir, si besoin en était, du manche de son plus long couteau, qui dépassait un peu sous son matelas…
Les secondes s’écoulèrent avec lenteur, anxiogènes, quand, enfin ! elle perçut une chose.
Le son d’une respiration ; à peine une inspiration faible, presque inaudible… Et celle-ci provenait du plafond.
Quelqu’un – Jeanne avait une désagréable idée de son identité – se tenait au-dessus d’elle… Accroché aux poutres de la vieille charpente rongée par les termites.
Son instinct de survie prit les devants avant que son corps n’ait l’occasion d’enregistrer l’information : malgré son besoin montant – et mortel, à ne pas en douter – de vérifier le caractère réel de l’indésirable présence, elle ne releva pas la tête. Non… À la place, ses épaules se haussèrent, comme si son étrange réveil se voyait classé dans la catégorie « dossiers clos ». Ensuite, avec des gestes habiles et rapides, Jeanne se pencha sur le côté, agrippa son arme, puis se retourna et fendit l’espace.
Une masse lui tomba dessus de tout son poids – son souffle se coupa sous l’impact. Pas le temps de réagir ! Déjà, une poigne ferme et solide obligeait son bras à reposer sur l’oreiller, l’entravant ; sa prise sur sa lame se desserra en conséquence.
… Merde !
— Fils de…
Un sifflement – admiratif ? Sérieusement ? – l’interrompit. Elle arbora une mine outrée et cacha le vent de panique en train de se lever en elle.
— Tu es rapide, mon chaton. Mais pas assez…
Les dents de Jeanne grincèrent. Le sourire de l’Éternel, beaucoup trop proche, grimpait jusqu’à ses oreilles. Connard…
— Qu’est-ce qui m’a trahi ? eut le culot de demander celui-ci, sans bouger de sa position.
Furieuse, elle envisagea de ne pas lui répondre ou de lui cracher au visage. Renonça après une courte réflexion… Il la provoquerait davantage.
— Réveillée par mon intuition, postillonna-t-elle avec dédain. Et tu as respiré fort, bouffon !
Un ricanement effleura ses tympans.
— Jolie ouïe… Tu permets ?
Habile, l’Éternel récupéra son moyen de défense – Jeanne eut beau contracter son poing au maximum, impossible de l’en empêcher ! Son sang se glaça. De toutes leurs rencontres, c’était la première fois où elle finissait désarmée… Sa peur s’accentua, rampant sous sa peau tel un serpent venimeux.
Elle continua de la masquer dans une fanfaronnade :
— À mon tour de poser une question ! Comment as-tu su où me trouver ? Je n’ai révélé cette adresse à personne.
— Ne sois pas stupide, répliqua-t-il. Je chassais bien avant ta naissance…
Un point pour lui.
— Tu as regretté de t’être enfui et de ne pas m’avoir réglé mon compte ?
Putain ! Était-ce un soupçon de désappointement, là, dans ses pupilles de salaud à la belle gueule ? Probablement pas, non… Quel humain insignifiant serait capable de surprendre ce foutu monstre, surtout après tant d’années d’existence ? Elle s’accordait trop d’importance.
Narquois, il la rabroua :
— Tu en es à ta deuxième question.
— Il y a une limite ? J’ignorais qu’on en avait étab…
— Tu ne te démontes jamais, on dirait !
Le reproche – prononcé sur un ton amusé, l’Éternel se moquait d’elle ! – fronça ses sourcils.
— Je n’arrive pas à savoir si tu es aussi courageuse que tes manières le soulignent ou si tu es juste inconsciente, voire idiote.
— Mystère…, lança-t-elle.
Si le face palm était une expression, ce serait indubitablement celle affichée par son adversaire ! Jeanne se glorifia de réussir à l’agacer malgré sa mauvaise posture.
Soudain, il lui déclara :
— Je vais te lâcher.
Son ton, neutre, aurait été identique s’il avait évoqué la météo, et elle le contempla sans y croire, comme si des cornes lui avaient poussé sur le crâne. En silence, elle le défia même de se répéter.
— Si tu tentes un acte débile quand je t’aurai rendu ta liberté, je me montrerai moins tendre. Toi et les tiens êtes plutôt sensibles aux os brisés, non ?
— … Je n’arrive pas à savoir si tu es aussi dangereux que tes mots le soulignent ou si tu es juste un beau parleur, voire inoffensif.
Si le sarcasme arracha un rictus à l’Éternel, il ne s’y attarda pas.
— J’ai ta parole, mon chaton ?
Jeanne se tut, cherchant en lui une preuve de sa duplicité. Car c’était un piège… n’est-ce pas ? Merde ! Il y avait obligatoirement un détail qui lui échappait. L’enfoiré avait beau l’avoir épargnée à deux reprises, pas moyen d’avoir foi en sa pseudo clémence : sa maudite race ne donnait pas dans la pitié – lui se révélait plus dérangé, c’est tout…
— Chaton ? insista-t-il, plus âpre.
Elle souffla :
— O.K.
Autant accepter la proposition et aviser ; il n’y avait pas d’autres options qui s’offraient à elle… Elle découvrirait bien assez vite ce qu’il en était de sa « gentillesse » !
Avec une lenteur calculée accompagnée de gestes prédateurs, l’Éternel décolla son buste du sien : il recula sans la quitter du regard, patienta quatre ou cinq secondes de plus avant d’enlever sa sale patte de son poignet. Jeanne s’interdit de le masser.
— Pas trop tôt, trou de cul, pesta-t-elle. Tu appréciais la position, hein…
— Ne prends ni tes rêves pour la réalité ni ton cas pour une généralité.
Un rictus médisant s’afficha sur son visage.
— Bien sûr… Allez, accouche maintenant ! C’est quoi, le topo ? Tu es là afin de m’effrayer et d’en finir avec moi, à l’instar de l’une de tes satanées victimes ? Tu veux me signifier être le meilleur chasseur, peut-être ? Attends, non… Je dois deviner un message hyper profond derrière ton attitude… Du style : « Tu ne peux pas te cacher de moi. Je reviendrai au gré de mes envies et tu ne sauras pas prévoir le moment où je te volerai ton âme ou t’éliminerai » ?
— Très amusant… Je suis venu discuter.
Jeanne manqua s’étouffer :
—… En me tombant dessus ?
— C’est toi qui as lancé les hostilités : tu brandissais un couteau.
— Pas à tort… Il y avait – il y a toujours, bordel ! – un monstre dans ma chambre.
— Pas sous ton lit, la provoqua-t-il.
— Très spirituel.
Arrogant, l’Éternel lui sourit. Puis, d’une désinvolture agaçante, il enchaîna :
— Sinon… tu possèdes des armes différentes ? Pas que cela m’intéresse outre mesure, mais tes cure-dents deviennent redondants.
Jeanne se redressa enfin en position assise. Un mouvement la rapprochant – hélas ! – de lui.
— J’avais un « cure-dents » à chacune de nos rencontres… et j’ai survécu à toutes.
— Pas grâce à eux ! ricana-t-il. Ne joue pas à l’ignorante… Tu es restée en vie par ma seule volonté, tu en as parfaitement conscience. L’idée te ronge, je parie.
Le fumier !
Les dents de Jeanne mordillèrent sa lèvre inférieure… De quelle façon répliquer ? Par la provocation, comme son tempérament l’y poussait ? Ou par une certaine forme d’honnêteté, avec l’espoir de le désarçonner ? Si chaque solution avait ses avantages, sa curiosité lui fit choisir la deuxième option.
— Pourquoi cette « volonté » ? J’ai compris ton amusement à m’humilier quand j’étais adolescente… mais je ne suis pas sûre d’avoir capté tes raisons, la dernière fois.
Son interlocuteur perdit de sa superbe ; s’il ne s’agissait pas d’un rêve, il s’autorisa même à soupirer devant elle !
— Voilà… C’est de ceci dont je souhaite discuter.
— Oh.
Étonnée – par la réponse ? par sa sincérité manifeste ? –, Jeanne ne parvint pas à prononcer plus de mots.
— M’as-tu réellement proposé ton âme ? lui demanda l’Éternel de but en blanc. Étais-tu prête à me la céder ?
— Et toi, troufion ? M’as-tu réellement dit « non » ?
Sa réplique, impulsive, l’énerva – elle le vit. Ne s’expliquait-il plus les réactions nerveuses, à force d’entériner toute émotion ?
— Si tu réponds à mes questions par d’autres, nous ne sommes pas sortis de l’auberge, mon chaton !
— … Jeanne.
Une grimace déforma ses traits. Merde ! Soufflée par son réflexe, Jeanne faillit manquer le léger recul de son adversaire.
Elle inspira.
— Quitte à m’imposer une conversation, je préfère te voir utiliser mon prénom au lieu de ce surnom ridicule.
Il acquiesça – conciliant ? ou trompeur ? – et elle attendit qu’il se présente à son tour. En vain.
— Je te préviens…, le menaça-t-elle, je ne me montrerai pas coopérative avant d’avoir obtenu ton nom.
— Personne ne l’a plus jamais employé depuis ma mère, gronda l’Éternel après trois ou quatre secondes passées à la dévisager. Rassure-moi, Jeanne… Tu es au courant que, si je le désirais, je pourrais t’arracher la vérité, là, tout de suite ?
— Oui ! Alors ?
Ses yeux roulèrent au ciel.
— Eh, claironna-t-elle, c’est toi qui t’es vanté d’être venu « pour parler » !
— Aubin… C’est Aubin !
Le nez de la chasseuse se fronça. Aubin ?
— C’est…
— Un mauvais choix de la part de ma mère, la conséquence d’un cœur brisé. Et ne pas changer de sujet t’exposera à des répercussions lourdes et immédiates, tu es prévenue.
— Bien, bien ! Donc… Pourquoi m’as-tu dit « non », ce soir-là ?
Un grondement, sourd et agacé.
— Pourquoi serait-ce à moi de te répondre ? Je t’ai interrogée en premier lieu !
— Jolie mentalité, bouffon…, se gaussa aussitôt Jeanne. Digne d’une cour de maternelle.
Au fond, elle devait être suicidaire… Bordel ! Elle se tenait là, à côté de lui – sans arme, en plus –, et c’était à peine si elle écoutait sa peur. Parce qu’elle avait récemment pris conscience du peu de valeur accordée à sa propre vie ? Parce qu’une partie d’elle espérait mettre un terme aux agissements de cet enculé sans violence, au mépris du bon sens ? Peuh ! Comment le déterminer ?
Elle finit par lâcher :
— J’étais prête à te sacrifier mon âme, oui… Satisfait, Aubin ?
Il grinça des dents face à l’emploi de son prénom, mais n’exécuta pas sa menace.
— L’es-tu encore ? chuchota-t-il plutôt.
D’une œillade, Jeanne lui laissa entendre ne plus accepter d’ouvrir sa bouche – pas s’il ne jouait pas le jeu. Une pointe de satisfaction la gagna au moment où la langue de l’Éternel claqua contre son palais… Il n’était pas le seul capable de s’abaisser au niveau « cour de maternelle » !
— Ta proposition m’a déstabilisé, capitula-t-il, sifflant. J’avais besoin de réfléchir… Au calme. Et il n’y en a pas dans ton sillage, mon cha…
— Jeanne, l’interrompit-elle, aigre.
Un rire amusé lui chatouilla les oreilles.
— J’aime mieux « mon chaton ».
Jeanne grommela.
— Quoi qu’il en soit, reprit l’Éternel, mon introspection est terminée, à présent.
Il voulut enchaîner – Jeanne le devina, aucune hésitation à ce propos n’était permise – ; cependant, il s’en empêcha. Un sourire sournois recourba ses lèvres. Oooh… Elle ne comptait pas l’autoriser à s’en tirer comme ça, non ! Le titiller s’apparentait à une douce revanche, en particulier vu la façon dont il l’avait arrachée à son sommeil.
— Du coup, salopard ? Ta conclusion ?
— Tss… Être obligé de composer de nouveau avec les émotions propres aux tiens ne me tente pas. Cela me rebute, en toute honnêteté.
Bah tiens ! Elle ne l’aurait pas supputé.
— Cliché en approche, annonça-t-elle d’un timbre moqueur. J’en sais maintenant trop, et tu m’as retrouvée pour m’éliminer ! Ô drame… Il te serait préjudiciable de me voir partager mes connaissances – même si personne de sensé n’y accorderait du crédit ! – avec autrui. Allez, vends-moi du rêve… Je vais avoir droit aux excuses hypocrites et tout le tintouin ?
Un soupir, lourd, résonna entre les murs de sa chambre.
— Tu es si pénible ! C’est un talent naturel ou juste un privilège m’étant réservé ?
— Première option : ce serait te donner trop d’importance sinon… Bon. Je m’assieds sur ma réponse, j’imagine ?
— Oublie tes clichés, mon chaton. Être envahi par toutes sortes de sentiment me hérisse les poils par avance… mais le jeu en vaut la chandelle. Je pense.
Jeanne en demeura muette ; l’entièreté de son être se figea. Non… Pas moyen ! Elle avait mal entendu. Mal interprété ses propos !
— Si j’avais compris plus tôt comment te rendre silencieuse, je n’aurais pas autant attendu pour faire mon annonce, se gaussa-t-il.
Pour l’enfoncer davantage, à cause de sa réaction physique incontrôlée ? Ou dans l’espoir de dissimuler son propre malaise ? Parce que l’aveu – s’il était intègre – n’était pas anodin ? Au diable la vérité, au fond ! Ni l’une ni l’autre de ces possibilités ne l’empêcherait de reporter sa colère et le choc ressenti sur lui.
Jeanne tonna :
— Trêve de plaisanterie, tête de con ! Si c’est une farce…
— Cela n’en est pas une. Tu as ma parole.
Irrépressible, un rire jaune jaillit hors de sa gorge.
Folle, cet Éternel allait la rendre folle !
— Ah ouais ? Et pour quelle raison souhaiterais-tu recouvrer une nature plus humaine ? Tu t’es toujours complu dans ta monstruosité ! Tu t’en vantes, même.
Il captura son regard du sien.
— Pas toujours. Rappelle-toi mon histoire, comme une part de moi s’y est employée…
— … C’est une portion minuscule de ton existence, aujourd’hui ! Tu ne vas pas prétendre qu’elle t’importe ?
— J’ai pris une âme, avant de venir.
Un sursaut ébranla Jeanne. Elle pesta avec virulence – sa maîtrise disparaissait. Ce brusque changement de sujet était-il volontaire ? Merde ! Lui était-il si plaisant de manipuler ses émotions ? À quoi jouait-il, exactement ? Pourquoi ne cherchait-elle pas à récupérer son couteau, surtout ? Il lui fallait en finir, une fois pour toutes !
— Espèce de…
— J’aimerais qu’elle soit la dernière, trancha l’Éternel sur un ton plus véridique.
Sa mâchoire lui donna l’impression de se décrocher. Putain… Il avait l’air sincère, en plus… Elle déglutit.
Cet enculé n’était pas si bon acteur, n’est-ce pas ?
— Le choix te revient, mon chaton…, ajouta-t-il. Le mien est fait.
D’instinct, Jeanne l’agressa :
— J’accepte l’expérience, ou tu me voles mon âme !?
— En vérité, je n’ai pas décidé si je ne te harcèlerais pas plutôt jusqu’à ce que tu cèdes… Je t’en prie ! Ne me fais pas ces yeux-là. Il risque de se passer bien d’autres siècles avant de recevoir une proposition de ce genre. Et il sera alors sans doute réellement trop tard… Je ne la saisirai plus.
— Ooh ! Tu aurais donc des envies de rédemption ?
Elle ricana :
— Tu espères que je vais gober ça, enfoiré ?
Un souffle, long.
— Ma mère le mérite, Jeanne.
La jeune femme en resta bouche bée – froide, directe, la réplique n’en demeurait pas moins vive !
— Je n’en dirai pas plus, tu es prévenue.
— …
Son mutisme poussa l’Éternel à poursuivre malgré tout :
— Observe le bon côté des choses. Si tu acceptes, tu n’auras plus besoin de me traquer pour ta vendetta ridicule : on sera en proximité forcée. Te supporter me deviendra vite beaucoup plus pénible que la mort – rapide, elle ! Tes parents seront vengés.
Heurtée, elle cracha avec menace :
— Évoque encore mes parents, trou de cul et jamais tu n’arriveras à obtenir mon accord !
Son adversaire leva les mains à hauteur de son buste, puis s’exclama :
— C’est sensible… Je note !
— Maintenant, tu la fermes.
Jeanne joua sur sa respiration afin de se calmer, étonnée d’être obéie. Enfin, elle demanda :
— Le mauvais côté ?
— Pardon ? chercha à comprendre l’Éternel.
— Tu as parlé du positif, troufion ! Au tour du négatif.
— … On serait en proximité forcée, mon chaton.
Elle déglutit… Chierie ! Était-ce l’envie de tenter le coup qu’elle sentait monter en elle ?
Ses lèvres se pincèrent. Une partie d’elle croyait-elle vraiment ce connard ? Pire, espérait-elle rendre le monde plus sûr, en l’empêchant de faire de nouvelles victimes le temps d’une vie mortelle ? Ou son existence de chasseuse lui avait-elle cramé le cerveau ?
Ah ! Sa grand-mère lui fournirait la réponse d’une traite et sans une once d’hésitation…
— Tu y réfléchis, constata l’Éternel.
— Ta gueule.
— Tss…
Son aïeule la tuerait, si elle apprenait un jour la nature de ses pensées actuelles, de ses doutes impies ! Si elle la soupçonnait même d’accorder du crédit à cet assassin… Brr. Quelle impulsion l’y poussait, au fond… ? Pour quelle obscure raison l’idée de se coltiner un Éternel à vie – en particulier celui-là – ne la dérangeait-elle pas outre mesure, si ça sauvait des gens ?
Pas moyen de le trouver sympathique ou attendrissant, non ! Qui voudrait d’ailleurs d’une relation aussi malsaine ? Si son cerveau n’était pas cramé, il était tout a minima tordu…
L’Éternel se racla la gorge.
— Sache-le… L’entièreté de ton existence – si je peux le formuler ainsi –, pour moi, sera consacrée à la recherche d’une solution plus permanente à ma faim en attendant le jour où… nous serons délivrés l’un de l’autre.
— Comme si je comptais te laisser le choix !
— … Cela signifie-t-il que tu acceptes ?
Jeanne se tut.
— Il va bien falloir me répondre, à un moment.
— Un peu de patience, c’est trop te demander !? Tu es si âgé… M’accorder quelques secondes ne va pas te tuer.
Il eut le toupet de lui sourire ! Elle lui adressa une moue assassine – n’empêche, il n’avait pas tort : sa décision semblait prise.
Jeanne inspira.
— O.K, déclara-t-elle d’une traite.
— O.K. ?
Le nez de l’Éternel se fronça.
— C’est tout ? Pas de protestation supplémentaire ?
— Si tu aspires à me voir changer d’avis, continue !
Cette fois, il eut le bon ton de se taire… Après avoir ravalé sa rancœur, Jeanne s’enquit :
— Comment on procède ?
Un éclat ressemblant à s’y méprendre à une pointe d’admiration passa dans son regard magnétique. Réalité ? Émotion simulée ? Elle lui avait dit oui… Il n’irait pas jusqu’à feindre de la juger courageuse, si ?
— Tu n’as rien à faire, ronronna-t-il presque, déterminé à ne lui offrir aucun accès à son état d’esprit. Je vais simplement me servir… et on découvrira très vite si ma mère était un cas à part ou non ! C’est excitant, tu n’es pas d’accord ?
Elle déglutit – le salopard ! –, mais ne recula pas.
— Vas-y, ordonna-t-elle. Qu’on en finisse.
Un signe de tête de l’Éternel, qui rapprochait déjà son buste du sien…, puis Jeanne adressa une excuse silencieuse à l’intention de sa grand-mère au cas où elle commettait sa pire erreur.
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Ses paupières papillonnèrent. Que… ?
Putain… Elle sentait si étrange…
Avait-elle eu un malaise ?
— J’ai tant d’effet sur toi, mon chaton ?
Le corps de Jeanne tressaillit. Cette voix… Au même instant, sa conscience remarqua la présence d’un bras, pressé contre elle et passé dans son dos pour la retenir. Elle déglutit.
Oh, merde.
— … Connard, souffla-t-elle tandis que ses souvenirs se manifestaient.
Vivante, elle était vivante. Bel et bien vivante…
D’une poigne ferme, Jeanne repoussa la sale patte de l’Éternel. Le choc, alors, l’envahit.
Était-ce des fichues larmes, là, au coin de ses yeux ? De l’émotion, au cœur de l’abysse de ses pupilles ?
Bordel… Il avait l’air plus fébrile qu’elle !
— J’hallucine.
— Si tu as l’impression de voir un ange, navré : j’ai pris ta mémoire en plus d’une part de ton âme.
Le timbre de l’Éternel se révélait différent, elle le constatait. Plus troublé… Plus chevrotant…
Wow !
Son expression, elle, se voulait toujours arrogante ; cependant, elle n’était rien sinon un masque – cette évidence s’imposait et il ne pouvait pas la lui cacher ! Son âme agissait sur lui.
— Ça a marché ? vérifia-t-elle malgré tout.
— Il faut croire… Félicitations, mon chaton. Te voilà maintenant liée à moi jusqu’à ce que ta mort nous sépare !
Un silence.
— … Merci, ajouta-t-il sur un ton bas.
Jeanne opina – de quelle autre manière réagir, en particulier face à sa sincérité, manifeste ? Ensuite, elle s’accorda le temps de recouvrer ses esprits.
Vivante, elle était vivante. Son suicide – enfin, ce qui s’y était apparenté dans les limbes de son cerveau – n’en avait pas été un, au final. Et elle s’estimait à peine changée… À peine, oui. Sauf au niveau de… sa colère ? Celle-ci avait évolué ; elle s’en trouvait comme amoindrie… encore là, mais supportable.
Sa langue passa entre ses lèvres sèches.
L’assassin de ses parents ne causerait plus de mal autour de lui… Quelque part, elle avait réussi.
Réussi…
Les battements du cœur de Jeanne s’intensifièrent. Désormais, lui et elle devraient apprendre à coexister. À coexister avec les conséquences de son choix. Non, leur choix. Et peut-être…
… Peut-être parviendraient-ils à s’entendre, dans un avenir plus ou moins proche, si chacun y mettait du sien ?
Elle comptait quoi qu’il en soit bien l’obliger à tenir sa promesse ! Et à traquer ses pairs à ses côtés, tiens.
Jeanne détailla sa moitié d’âme, songea à la façon d’annoncer son coup de folie à sa grand-mère en plus de cogiter à toutes les répercussions de celui-ci…
Bientôt, une expression sadique naquit sur son visage.
— Tu aimes le café ? demanda-t-elle.
L’Éternel la dévisagea avec consternation.
— … Je te demande pardon ?
— Je voudrais te présenter quelqu’un. Si je ne me trompe pas, tu es censé me laisser accomplir ma vengeance, non ?
— En effet…
— En causant la mort de mon père, Aubin, tu as aussi causé celle d’un fils.
Jeanne inspira.
— Sa mère a donc voix au chapitre, concernant le sort que je… que nous te réservons.
Au bout de plusieurs et longues secondes, son interlocuteur agréa. Remords et acceptation passèrent sur ses traits ; pourtant, il s’échina à lui dissimuler cet état de fait.
Il n’était pas prêt, refusait se dévêtir de sa carapace…
Qu’importe. Elle avait dorénavant toute une existence devant elle afin de l’y contraindre.
— Pitié…, se moqua-t-il d’un ton sonnant faux. Dis-moi que ta grand-mère ne te ressemble pas, est moins terrible…
En réponse, Jeanne lui adressa un nouveau sourire.
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Si cette nouvelle vous a plu, sachez qu’elle constitue un crossover entre deux autres nouvelles publiées sur le site : La fleur aux souhaits et Les disparus.
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